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UBRARY ofthe
UNIVERSITY OF TORONTO
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the esîate of
GIORGIO BANDINI
La Comtesse
de Charny
Tome cinquième
La Comtesse
de Charny
Par
Alexandre Dumas
TOME CINQUIÈME
V^hon
Editeurs
iSç, rue Saint-Jacques
Taris
Calmann-Lévy
Éditeurs
j, rue A liber
Taris
IMPRIMERIE NELSON, éDIMBOURG, ECOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
I.
IL
III.
IV.
V.
VI.
VIL
VIIL
IX.
X.
XL
XII.
XIIL
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
CINQUIÈME VOLUME
Pages
Billot député 7
Aspect de la nouvelle Assemblée. . i8
La France et l'étranger ... 27
La guerre 51
JJn ministre de la façon de madame
de Staël 61
Les Roland 76
Derrière la tapisserie .... 86
Le bonnet rouge . . . . . 98
Le dehors et le dedans .... 107
La rue Guénégaud et les Tuileries . 119
Le veto 129
L'occasion 137
L'élève de M. le duc de la Vauguyon 147
Un conciliabule à Charenton . .161
Le 20 juin 170
Où, le roi voit qu'il est certaines cir-
constances oit, sans être jacobin, on
peut mettre le bonnet rouge sur sa
tête 181
Réaction 194
Vergniaud parlera . . . . 205
5
6 TABLE
Pag-es
XIX. Vergniaud parle . . . . ' 214
XX. Le troisième anniversaire de la prise
de la Bastille . . . .229
XXL La patrie est en danger . . . 239
XXII. La Marseillaise 248
XXIII. Les cinq cents hommes de Barbaroux 257
XXIV. Ce qui faisait que la reine n'avait
pas voulu fuir .... 273
XXV. La nuit du 9 au 10 août. . . 285
XXVI. La nuit du 9 au 10 août. . . 298
XXVII. La nuit du 9 au 10 août. . . 311
XXVIII. De trois à six heures du matin . 319
XXIX. De six à neuf heures du matin . 329
XXX. De neuf heures à midi . . . 339
XXXI. De neuf heures à midi . . -350
XXXII. De midi à trois heures . . «365
XXXIII. De trois à six heures de l'après-midi 376
LA
COMTESSE DE CHARNY
BILLOT DÉPUTÉ
1ES événements que nous venons de raconter
_^ avaient produit une profonde impression, non
seulement sur les habitants de Villers-Cotterets,
mais encore sur les fermiers des villages environ-
nants.
Or, les fermiers sont une grande puissance en
matière d'élection : ils occupent chacun dix, vingt,
trente journaliers, et, quoique le suffrage fût, à
cette époque, à deux degrés, l'élection dépendait
complètement de ce qu'on appelait les campagnes.
Chaque homme, en quittant Billot, et en venant
lui donner une poignée de main, lui avait dit simple-
ment ces deux mots :
— Sois tranquille !
Et Billot était rentré à la ferme, tranquille en
effet ; car, pour la première fois, il entrevoyait un
puissant moyen de rendre à la noblesse et à la
royauté le mal qu'elles lui avaient fait.
220 7
8 LA COMTESSE DE CHARNY
Billot sentait, il ne raisonnait pas, et son désir de
vengeance était aveugle comme les coups qu'il avait
reçus.
Il rentra à la ferme sans dire un mot de Catherine;
nul ne put savoir s'il avait connu sa présence mo-
mentanée à la ferme. Dans aucune circonstance de-
puis un an, il n'avait prononcé son nom ; sa fille
était pour lui comme si elle n'existait plus.
Il n'en était pas ainsi de Pitou, ce cœur d'or ! Il
avait regretté du fond de son cœur que Catherine
ne pût point l'aimer ; mais, en voyant Isidore, en
se comparant à l'élégant jeune homme, il avait
parfaitement compris que Catherine l'aimât.
Il avait envié Isidore, mais il n'en avait point
voulu à Catherine ; bien au contraire, il l'avait tou-
jours aimée avec un dévouement profond, absolu.
Dire que ce dévouement était complètement
exempt d'angoisses, ce serait mentir ; mais ces
angoisses mêmes qui serraient le cœur de Pitou, à
chaque nouvelle preuve d'amour que Catherine
donnait à son amant, montraient l'ineffable bonté
de ce cœur.
Isidore tué à Varennes, Pitou n'avait plus
éprouvé pour Catherine qu'une profonde pitié ;
c'était alors que, rendant parfaitement justice au
jeune homme, tout au contraire de Billot, il s'était
souvenu de ce qu'il y avait de beau, de bon, de
généreux dans celui qui, sans s'en douter, avait
été son rival.
Il en était résulté ce que nous avons vu : c'est
que non seulement Pitou avait peut-être aimé da-
vantage Catherine triste et vêtue de deuil qu'il
LA COMTESSE DE CHARNY 9
n'avait aimé Catherine joyeuse et coquette, mais
encore, chose qu'on eût crue impossible, qu'il en
était arrivé à aimer presque autant qu'elle le pauvre
petit orphelin.
On ne s'étonnera donc point qu'après avoir pris
congé de Billot comme les autres, Pitou, au lieu de
se diriger du côté de la ferme, se soit acheminé vers
Haramont.
Au reste, on était tellement habitué aux dis-
paritions et aux retours inattendus de Pitou, que,
malgré la haute position qu'il occupait dans le
village comme capitaine, personne ne s'inquiétait
plus de ses absences ; Pitou parti, on se répétait
tout bas :
— Le général La Fayette a fait appeler Pitou I
Et tout était dit.
Pitou de retour, on lui demandait des nouvelles
de la capitale, et, comme Pitou en donnait, grâce à
Gilbert, des plus fraîches et des meilleures ; que,
quelques jours après ces nouvelles données, on
voyait les prédictions de Pitou se réaliser, on con-
tinuait d'avoir en lui la plus aveugle confiance,
aussi bien comme capitaine que comme prophète.
De son côté, Gilbert savait tout ce qu'il y avait
de bon et de dévoué dans Pitou ; il sentait qu'à un
moment donné, c'était un homme à qui il pourrait
confier sa vie, la vie de Sébastien, un trésor, une
mission, tout ce que l'on remet enfin avec confiance
à la loyauté et à la force. Chaque fois que Pitou
allait à Paris, Gilbert, sans que cela fît le moins
du monde rougir Pitou, lui demandait s'il avait
besoin de quelque chose ; presque toujours Pitou
10 LA COMTESSE DE CHARNY
répondait : « Non, monsieur Gilbert » ; ce qui n'em-
pêchait pas M. Gilbert de donner à Pitou quelques
louis que Pitou mettait dans sa poche.
Quelques louis, pour Pitou, avec ses ressources
particulières et la dîme qu'il prélevait en nature
sur la forêt du duc d'Orléans, c'était une fortune ;
aussi Pitou n'avait-il jamais vu la fin de ses quel-
ques louis quand il revoyait M. Gilbert, et qu'une
poignée de main du docteur renouvelait dans ses
poches la source du Pactole.
On ne s'étonnera donc point que, dans les dis-
positions où était Pitou à l'endroit de Catherine et
d'Isidore, il se séparât hâtivement de Billot, pour
savoir ce qu'étaient devenus la mère et l'enfant.
Son chemin, en allant à Haramont, était de passer
par la pierre Clouïse ; à cent pas de la hutte, il ren-
contra le père Clouïs, qui revenait avec un lièvre
dans sa carnassière.
C'était son jour de lièvre.
En deux mots, le père Clouïs annonça à Pitou
que Catherine était venue lui redemander son an-
cien ^te, qu'il s'était hâté de le lui rendre ; elle
avait beaucoup pleuré, la pauvre enfant, en ren-
trant dans cette chambre où elle était devenue mère,
et où Isidore lui avait donné de si vives preuves
d'amour.
Mais toutes ces tristesses n'étaient point sans une
sorte de charme ; quiconque a éprouvé une grande
do-uleur sait que les heures cruelles sont celles où les
pleurs taris refusent de couler, les heures douces et
heureuses celles où l'on retrouve des larmes.
Ainsi, quand Pitou se présenta au seuil de la
LA COMTESSE DE CHARNY ii
hutte, il trouva Catherine assise sur son ht, les
joues humides, son enfant entre les bras.
En voyant Pitou, Catherine posa l'enfant sur ses
deux genoux, et tendit les mains et le front au jeune
homme ; Pitou lui prit, tout joyeux, les deux mains,
l'embrassa au front, et l'enfant se trouva un instant
abrité sous l'arche que faisaient au-dessus de lui ces
mains serrées, ces lèvres de Pitou appuyées au front
de sa mère.
Puis, tombant à genoux devant Catherine, et
baisant les petites mains de l'enfant :
— Ah ! mademoiselle Catherine, dit Pitou, soyez
tranquille, je suis riche : M. Isidore ne manquera de
rien ! »
Pitou avait quinze louis : il appelait cela être riche.
Catherine, bonne elle-même d'esprit et de cœur,
appréciait tout ce qui était bon.
— Merci, monsieur Pitou, dit-elle, je vous crois,
et je suis heureuse de vous croire, car vous êtes mon
unique ami, et, si vous nous abandonniez, nous
serions seuls sur la terre ; mais vous ne nous aban-
donnerez jamais, n'est-ce pas ?
— Oh ! mademoiselle, dit Pitou en sanglotant,
ne me dites pas de ces choses-là ! vous me feriez
pleurer toutes les larmes de mon corps !
— J'ai tort, dit Catherine, j'ai tort : excusez-moi.
— Non, dit Pitou, non, vous avez raison, au con-
traire ; c'est moi qui suis bête de pleurer ainsi.
— Monsieur Pitou, dit Catherine, j'ai besoin d'air;
donnez-moi le bras, que nous nous promenions un
peu sous les grands arbres... Je crois que cela me
fera du bien.
12 LA COMTESSE DE CHARNY
— Et à moi aussi, mademoiselle, dit Pitou, car
je sens que j'étouffe.
L'enfant, lui, n'avait pas besoin d'air ; il avait
largement pris sa nourriture au sein maternel : il
avait besoin de dormir.
Catherine le coucha sur son lit, et donna le bras
à Pitou.
Cinq minutes après, ils étaient sous les grands
arbres de la forêt, magnifique temple élevé par la
main du Seigneur à la nature, sa divine, son éter-
nelle fille.
Malgré lui, cette promenade, pendant laquelle
Catherine s'appuyait à son bras, rappelait à Pitou
celle qu'il avait faite, deux ans et demi auparavant,
le jour de la Pentecôte, conduisant Catherine à la
salle de bal, où, à sa grande douleur, Isidore avait
dansé avec elle.
Que d'événements accumulés pendant ces deux
ans et demi, et combien, sans être un philosophe à
la hauteur de M. de Voltaire ou de M. Rousseau,
Pitou comprenait que lui et Catherine n'étaient que
des atomes emportés dans le tourbillon général !
Mais ces atomes, dans leur infimité, n'en avaient
pas moins, comme de grands seigneurs, comme les
princes, comme le roi, comme la reine, leur joie et
leur douleur ; cette meule qui, en tournant aux
mains de la Fatalité, broyait les couronnes et met-
tait les trônes en poussière, avait broyé et mis en
poussière le bonheur de Catherine, ni plus ni moins
que si elle eût été assise sur un trône et eût porté une
couronne sur la tête.
En somme, au bout de deux ans et demi, voici la
LA COMTESSE DE CHARNY 13
différence que cette révolution à laquelle il avait
contribué si puissamment, sans d'ailleurs savoir ce
qu'il faisait, avait apportée dans la situation de
Pitou.
Deux ans et demi auparavant, Pitou était un
pauvre petit paysan chassé par tante Angélique,
recueilli par Billot, protégé par Catherine, sacrifié à
Isidore.
Aujourd'hui, Pitou était une puissance : il avait
un sabre au côté, des épaulettes sur les épaules ; on
l'appelait capitaine ; Isidore était tué, et c'était lui,
Pitou, qui protégeait Catherine et son enfant.
Cette réponse de Danton à la personne qui lui
demandait : « Dans quel but faites-vous une ré-
volution ?» — « Pour mettre dessous ce qu'il y a
dessus, et mettre dessus ce qu'il y a dessous ! »
était donc, relativement à Pitou, d'une parfaite
exactitude. *
Mais, on l'a vu, quoique toutes ces idées lui
trottassent dans la tête, le bon, le modeste Pitou
n'en prenait aucun avantage, et c'était lui qui, à
genoux, suppliait Catherine de permettre qu'il la
protégeât, elle et son enfant.
Catherine, de son côté, comme tous les cœurs
souffrants, avait une appréciation bien plus fine
dans la douleur que dans la joie. Pitou, qui, au
temps de son bonheur, n'était pour elle qu'un brave
garçon sans conséquence, devenait la sainte créa-
ture qu'il était réellement, c'est-à-dire l'homme de
la bonté, de la candeur et du dévouement. Il en
résulta que, malheureuse, et ayant besoin d'un ami,
elle comprit que Pitou était juste cet ami qu'il lui
14 LA COMTESSE DE CHARNY
fallait, et que, toujours reçu par Catherine avec une
main étendue vers lui, avec un charmant sourire sur
les lèvres, Pitou commença à mener une vie dont il
n'avait jamais eu de soupçon, même dans ses rêves
du paradis.
Pendant ce temps, Billot, toujours muet à l'en-
droit de sa fille, poursuivait, tout en faisant sa
moisson, son idée d'être nommé député à la Légis-
lative. Un seul homme eût pu l'emporter sur lui, s'il
avait eu la même ambition ; mais, tout entier à son
amour et à son bonheur, le comte de Chamy, en-
fermé avec Andrée dans son château de Boursonnes,
savourait les joies d'une félicité inattendue ; le
comte de Charny. oublieux du monde, se croyait
oublié par lui ; le comte de Charny n'y songeait
même pas.
Aussi, rien ne s'opposant dans le canton de Vil-
lers-Cotterets à l'élection de Billot, Billot fut élu
député à une majorité immense.
Billot élu, il s'occupa de réaliser le plus d'argent
possible. L'année avait été bonne ; il fit la part de
ses propriétaires, réserva la sienne, garda ce qu'il
lui fallait de grain pour ses semailles, ce qu'il lui
fallait d'avoine, de paille et de foin pour la nourri-
ture de ses chevaux, ce qu'il lui fallait d'argent pour
la nourriture de ses hommes, et, un matin, il fit
venir Pitou.
Pitou, comme nous l'avons dit, allait de temps en
temps faire sa visite à Billot.
Billot recevait toujours Pitou la main ouverte,
lui offrant à déjeuner si c'était l'heure du déjeuner,
à dîner si c'était l'heure du dîner, un verre de vin
LA COMTESSE DE CHARNY 15
ou de cidre si c'était l'heure seulement de boire un
verre de cidre ou de vin.
Mais jamais Billot n'avait envoyé chercher Pitou.
Ce n'était donc pas sans inquiétude que Pitou se
rendait à la ferme.
Billot était toujours grave ; nul ne pouvait dire
qu'il eût vu passer un sourire sur les lèvres du
fermier, depuis le moment où sa fille avait quitté la
ferme.
Eh bien, Billot était plus grave encore que de
coutiune.
Il tendit cependant, comme d'habitude, la main
à Pitou, serra même avec plus de vigueur que
d'habitude celle que Pitou lui donnait, et la retint
dans les siennes.
Pitou regardait le fermier avec étonnement.
— Pitou, lui dit celui-ci, tu es un honnête homme !
— Dame ! monsieur Billot, répondit Pitou, je le
crois.
— Et moi, j'en suis sûr !
— Vous êtes bien bon, monsieur Billot, dit Pitou.
— J'ai donc décidé que, moi partant, c'est toi,
Pitou, qui seras à la tête de la ferme.
— Moi, monsieur ? dit Pitou étonné. Impossible !
— Pourquoi, impossible ?
— Mais, monsieur Billot, parce qu'il y a une
quantité de détails où l'œil d'une femme est indis-
pensable.
— Je le sais, répondit Billot ; tu choisiras toi-
même la femme qui partagera la surveillance avec
toi ; je ne te demande pas son nom ; je n'ai pas be-
soin de le savoir, et, quand je serai pour venir à la
i6 LA COMTESSE DE CHARNY
ferme, je te préviendrai huit jours d'avance, afin
que, si je ne devais pas voir cette femme, ou qu'elle
ne dût pas me voir, elle eût le temps de s'éloigner.
— Bien, monsieur Billot, dit Pitou.
— Maintenant, continua Billot, il y a dans l'aire
e grain nécessaire aux semailles ; dans les greniers,
le foin, la paille et l'avoine nécessaires à la nourri-
ture des chevaux, et, dans ce tiroir, l'argent néces-
saire au salaire et à la nourriture des hommes.
Billot ouvrit un tiroir plein d'argent.
— Un instant ! un instant, monsieur Billot ! dit
Pitou ; combien y a-t-il dans ce tiroir ?
— Je n'en sais rien, dit Billot en le repoussant.
Puis, le fermant à clef, et donnant la clef à Pitou :
— Quand tu n'auras plus d'argent, tu m'en de-
manderas.
Pitou comprit tout ce qu'il y avait de confiance
dans cette réponse ; il ouvrit les deux bras pour em-
brasser Billot ; mais tout à coup, s'apercevant que
c'était bien hardi à lui, ce qu'il venait de faire :
— Oh ! pardon, monsieur Billot, dit-il ; mille fois
pardon !
— Pardon de quoi, mon ami ? demanda Billot,
tout attendri de cette humilité ; pardon de ce qu'un
honnête homme a jeté ses deux bras en avant pour
embrasser un autre honnête homme ? Allons, viens,
Pitou ! viens, embrasse-moi !
Pitou se jeta dans les bras de Billot.
— Et si, par hasard, vous avez besoin de moi là-
bas... ? lui dit-il.
— Sois tranquille, Pitou, je ne t'oublierai pas.
Puis il ajouta :
LA COMTESSE DE CHARNY 17
— Il est deux heures de l'après-midi ; je pars pour
Paris à cinq heures. A six heures, tu peux être ici
avec la femme que tu auras choisie pour te seconder.
— Bien ! Alors, dit Pitou, je n'ai pas de temps à
perdre ! Au revoir, cher monsieur Billot.
— Au revoir, Pitou !
Pitou s'élança hors de la ferme.
Billot le suivit des yeux tant qu'il le put voir ;
puis, quand il eut disparu :
— Oh ! dit-il, pourquoi ma fille Catherine ne
s'est-elle pas amourachée d'un brave garçon comme
celui-là, plutôt que de cette vermine de noble qui
la laisse veuve sans être mariée, mère sans être
femme ?
Maintenant inutile de dire qu'à cinq heures. Billot
montait dans la diligence de Villers-Cotterets à
Paris, et qu'à six heures, Pitou, Catherine et le
petit Isidore entraient à la ferme.
II
ASPECT DE LA NOUVELLE ASSEMBLÉE
C'ÉTAIT le i^r octobre 1791 que devait avoir lieu
l'inauguration de la Législative.
Billot, comme les autres députés, arriva vers la
fin de septembre.
La nouvelle assemblée se composait de sept cent
quarante-cinq membres ; parmi eux, on comptait
quatre cents avocats et légistes ; soixante -douze
littérateurs, journalistes, poètes ; soixante-dix prê-
tres constitutionnels, c'est-à-dire ayant prêté ser-
ment à la Constitution. — Les deux cent trois
autres étaient des propriétaires ou des fermiers
comme Billot, propriétaire et fermier à la fois, ou
des hommes exerçant des professions libérales et
même manuelles.
Au reste, le caractère particulier sous lequel ap-
paraissaient les nouveaux députés, c'était la jeu-
nesse : la majeure partie d'entre eux n'avait pas
plus de vingt-six ans ; on eût dit une génération
nouvelle et inconnue envoyée par la France pour
rompre violemment avec le passé ; bruyante, tem-
pétueuse, révolutionnaire, elle venait détrôner la
tradition ; presque tous d'esprit cultivé, les uns
poètes, comme nous l'avons dit, les autres avocats,
les autres chimistes ; pleins d'énergie et de grâce,
18
LA COMTESSE DE CHARNY 19
d'une verve extraordinaire, d'un dévouement sans
bornes aux idées, fort ignorants des affaires d'État,
inexpérimentés, parleurs, légers, batailleurs, ils ap-
portaient évidemment cette grande mais terrible
chose qu'on appelle l'inconnu.
Or, l'inconnu, en politique, c''est toujours l'in-
quiétude. Condorcet et Brissot exceptés, on pouvait
presque demander à chacun de ces hommes : « Qui
êtes- vous ? »
En effet, où étaient les flambeaux et même les
torches de la Constituante? Oii étaient les Mirabeau,
les Sieyès, les Dupont, les Bailly, les Robespierre,
les Bamave, les Cazalès ? Tout cela avait disparu.
De place en place, comme égarées dans cette
ardente jeunesse, quelques têtes blanches.
Le reste représentait la France jeune ou virile, la
France en cheveux noirs.
Belles têtes à couper pour une révolution, et qui
furent coupées presque toutes !
Au surplus, on sentait germer la guerre civile à
l'intérieur, on sentait venir la guerre étrangère :
tous ces jeunes gens, ce n'étaient point de simples
députés ; c'étaient des combattants : la Gironde, —
qui, en cas de guerre, s'était offerte tout entière,
depuis vingt jusqu'à cinquante ans, pour marcher à
la frontière, — la Gironde envoyait une avant-garde.
Cette avant-garde, c'étaient les Vergniaud, les
Guadet, les Gensonné, les Fonfrède, les Ducos ;
c'était ce no5'au, enfin, qui devait s'appeler la
gironde, et donner son nom à un parti fameux, lequel,
malgré ses fautes, est resté sympathique par ses
malheurs.
20 LA COMTESSE DE CHARNY
Nés d'un souffle de guerre, ils entraient d'un
seul bond, et, comme des athlètes respirant le com-
bat, dans l'arène sanglante de la vie politique.
Rien qu'en les voyant prendre tumultueusement
leurs places dans la Chambre, on devine en eux ces
souffles de tempête qui feront les orages du 20 juin,
du 10 août et du 21 janvier.
Plus de côté droit : la droite est supprimée ; par
conséquent, plus d'aristocrates.
L'Assemblée tout entière est armée contre deux
ennemis : — les nobles, les prêtres.
S'ils résistent, le mandat qu'elle a reçu est de
briser leur résistance.
Quant au roi, on a laissé la conscience des dé-
putés juge de la conduite que l'on doit tenir envers
lui ; on le plaint ; on espère qu'il échappera au triple
pouvoir de la reine, de l'aristocratie et du clergé ;
s'il les soutient, on le brisera avec eux.
Pauvre roi, on ne l'appelle plus le roi, ni Louis XVI,
ni Majesté : on l'appelle le pouvoir exécutif.
Le premier mouvement des députés, en entrant
dans cette salle qui leur était complètement inconnue
comme distribution, fut de regarder autour d'eux.
De chaque côté s'ou\Tait une tribune réservée.
— Pour qui ces deux tribunes ? demandèrent
plusieurs voix.
— Ce sont les tribunes des députés sortants,
répondit l'architecte.
— Oh ! oh ! murmura Vergniaud, qu'est-ce à
dire ? un comité censorial ! La Législative est-elle
une chambre de représentants de la nation, ou ime
classe d'écoliers ?
LA COMTESSE DE CHARNY 2t
— Attendons, dit Hérault de Séchelles ; nous
verrons comment se conduiront nos maîtres.
— Huissier, cria Thuriot, vous leur direz, au fur
et à mesure qu'ils entreront, qu'il y a dans l'As-
semblée un homme qui a failli jeter le gouverneur
de la Bastille du haut en bas de ses murailler et
que cet homme s'appelle Thuriot.
Un an et demi après, cet homme s'appelait Tue-
Roi.
Le premier acte de la nouvelle assemblée fut
d'envoyer une députation aux Tuileries.
Le roi eut l'imprudence de se faire suppléer par
un ministre.
— Messieurs, dit celui-ci, le roi ne peut pas vous
recevoir en ce moment ; revenez à trois heures.
Les députés se retirèrent.
— Eh bien ? dirent les autres membres en les
voyant rentrer si tôt.
— Citoyens, dît un des envoyés, le roi n'est pas
prêt, et nous avons trois heures devant nous.
— Bon ! cria de sa place le cul-de- jatte Couthon,
utilisons ces trois heures. — Je propose de sup-
primer le titre de majesté.
Un hourra tmiversel répondit ; le titre de ma-
jesté fut supprimé par acclamation.
— Comment appellera-t-on le pouvoir exécutif ?
demanda alors une voix.
— On l'appellera le roi des Français, répondit
une autre voix. C'est un assez beau titre pour que
M. Capet s'en contente.
Tous les yeux se tournèrent vers l'homme qui
venait d'appeler le roi de France, M. Capet.
22 LA COMTESSE DE CHARNY
C'était Billot.
— Va pour le roi des Français ! cria-t-on presque
unanimement.
— Attendez, dit Couthon, il nous reste encore
deux heures. J'ai une proposition nouvelle à faire.
— Faites ! crièrent toutes les voix.
— Je propose qu'à l'entrée du roi, on se lève,
mais que, le roi une fois entré, on s'asse3^e et l'on
se couvre.
Il y eut, pendant un instant, un tumulte terrible :
les cris d'adhésion étaient tellement violents, qu'on
pouvait les prendre pour des cris d'opposition.
Enfin, lorsque le bruit se calma, on s'aperçut que
tout le monde était d'accord.
La proposition fut adoptée.
Couthon jeta les yeux sur la pendule.
— Nous avons encore une heure, dit-il. J'ai
une troisième proposition à faire.
— Dites ! dites ! crièrent toutes les voix.
— Je propose, reprit Couthon de cette voix
suave qui, selon l'occasion, savait vibrer d'une
façon si terrible, je propose qu'il n'y ait plus de
trône pour le roi, mais un simple fauteuil.
L'orateur fut interrompu par des applaudisse-
ments.
— Attendez, attendez, dit-il en levant la main ;
je n'ai pas fini.
Le silence se rétablit aussitôt.
— Je propose que le fauteuil du roi soit à la
gauche du président.
— Prenez garde ! dit une voix, c'est non seulement
supprimer le trône, mais encore subordonner le roi.
LA COMTESSE DE CHARNY 23
— Je propose, dit Couthon, non seulement de
supprimer le trône, mais encore de subordonner
le roi.
Ce furent d'effroyables acclamations ; il y avait
tout le 20 juin et tout le 10 août dans ces terribles
battements de mains.
— C'est bien, citoyens, dit Couthon ; les trois
heures sont écoulées. Je remercie le roi des Français
de nous avoir fait attendre : nous n'avons pas
perdu notre temps en l'attendant.
La députation retourna aux Tuileries.
Cette fois, le roi la reçut ; mais c'était un parti
pris.
— Messieurs, dit-il, je ne puis que dans trois
jours me rendre à l'Assemblée.
Les députés se regardèrent.
— Alors, sire, dirent-ils, ce sera pour îe 4 ?
— Oui, messieurs, répondit le roi, ce sera pour
le 4.
Et il leur tourna le dos.
Le 4 octobre, le roi fit dire qu'il était souffrant,
et ne se rendrait à la séance que le 7.
Cela n'empêcha point que, le 4, en l'absence du
roi, la constitution de 1791, c'est-à-dire l'œuvre la
plus importante de la dernière assemblée, ne fît
son entrée dans l'assemblée nouvelle.
Elle était entourée et gardée par les douze dé-
putés les plus âgés de la Constituante.
— Bon ! dit une voix, voilà les douze vieillards
de l'Apocalypse !
L'archiviste Camus la portait ; il monta avec elle
à la tribune, et, la montrant au peuple :
24 LA COMTESSE DE CHARNY
— Peuple, dit-il comme un autre Moïse, voilà les
tables de la loi !
Alors commença la cérémonie du serment.
Toute l'Assemblée défila, triste et froide ; beau-
coup savaient d'avance que cette constitution im-
puissante ne vivrait pas un an : on jura pour jurer,
parce que c'était une cérémonie imposée.
Les trois quarts de ceux qui juraient étaient dé-
cidés à ne pas tenir leur serment.
Cependant, le bruit des trois décrets rendus se
répandait dans Paris :
Plus de majesté !
Plus de trône !
Un simple fauteuil à la gauche du président !
C'était, à peu de chose près, dire : « Plus de roi. d
L'argent fut le premier qui, comme toujours, eut
peur : les fonds baissèrent effroyablement ; les ban-
quiers commençaient à craindre.
Le 9 octobre, s'opérait un grand changement.
Aux termes de la loi nouvelle, il n'y avait plus
de commandant général de la garde nationale.
Le 9 octobre, La Fayette devait donner sa dé-
mission, et chacun des six chefs de légion com-
manderait à son tour.
Le jour fixé pour la séance royale arriva ; on se
souvient que c'était le 7.
Le roi entra.
Tout au contraire de ce que l'on eût pu attendre,
tant le privilège était grand encore, à l'entrée du
roi, non seulement on se leva, non seulement on se
découvrit, mais encore d'unanimes applaudisse-
ments éclatèrent.
LA COMTESSE DE CHARNY 25
L'Assemblée cria : « Vive le roi ! »
Mais à l'instant même, comme si les royalistes
eussent voulu porter un défi aux nouveaux dé-
putés, les tribunes crièrent :
— Vive Sa Majesté !
Un long murmure courut sur les bancs des re-
présentants de la nation ; les yeux se levèrent sur
les tribunes, et l'on reconnut que c'était surtout
des tribunes réservées aux anciens constituants
que ces cris étaient partis.
— C'est bien, messieurs, dit Couthon ; demain,
on s'occupera de vous.
Le roi fit signe qu'il voulait parler.
On écouta.
Le discours qu'il prononça, composé par Duport
du Tertre, était de la plus haute habileté, et pro-
duisit un grand efiet ; il roulait tout entier sur la
nécessité de maintenir l'ordre, et de se rallier à
l'amour de la patrie.
Pastoret présidait l'Assemblée.
Pastoret était royaliste.
Le roi avait dit, dans son discours, qu'il avait
besoin d'être aimé.
— Et nous aussi, sire, dit le président, nous
avons besoin d'être aimés de vous !
A ces mots, toute la salle éclata en applaudisse-
ments.
Le roi, dans son discours, supposait la Révolu-
tion finie.
Un instant, l'Assemblée tout entière le crut
comme lui.
Il n'eût point fallu pour cela, sire, être le roi
26 LA COMTESSE DE CHARNY
volontaire des prêtres, le roi involontaire des
émigrés !
L'impression produite à l'Assemblée se répandit
aussitôt dans Paris.
Le soir, le roi alla au théâtre avec sa famille.
Il fut reçu par un tonnerre d'applaudissements.
Beaucoup pleuraient, et lui-même, si peu acces-
sible à cette sorte de sensibilité, versa des larmes.
Pendant la nuit, le roi écrivit à toutes les puis-
sances pour leur annoncer son acceptation de la
constitution de 1791.
On sait, au reste, qu'un jour, dans un moment
d'enthousiasme, il avait juré cette constitution,
avant même qu'elle fût achevée.
Le lendemain, Couthon se souvint de ce qu'il
avait promis la veille aux constituants.
Il annonça qu'il avait une motion à faire.
On connaissait les motions de Couthon.
Chacun fît silence.
— Citoyens, dit Couthon, je demande qu'on
fasse disparaître de cette assemblée toute trace de
privilège, et que, par conséquent, toutes les tri-
bunes soient ouvertes au public.
La motion passa à l'unanimité.
Le lendemain, le peuple avait envahi les tribunes
des anciens députés, et, devant cet envahissement,
l'ombre de la Constituante avait disparu.
III
LA FRANCE ET L'ÉTRANGER
Nous l'avons dit, la nouvelle assemblée était par-
ticulièrement envoyée contre les nobles et contre
les prêtres.
C'était une véritable croisade ; seulement, les
étendards, au lieu de Dieu le veut, portaient cette
légende : Le peuple le veut.
Le 9 octobre, jour de la démission de La Fayette,
Gallois et Gensonné lurent leur rapport sur les
troubles religieux de la Vendée.
Il était sage, modéré, et, par cela même, il fit
une impression profonde.
Qui l'avait inspiré, sinon écrit ?
Un politique fort habile que nous verrons bien-
tôt faire son entrée sur la scène et dans notre livre.
L'Assemblée fut tolérante.
Un de ses membres, Fauchet, demanda seule-
ment que l'État cessât de payer les prêtres qui dé-
clareraient ne vouloir point obéir à la voix de l'État,
en donnant, cependant, des pensions à ceux des
réfractaires qui seraient vieux et infirmes.
Ducos alla plus loin : il invoqua la tolérance ; il
demanda qu on laissât toute liberté aux prêtres
de faire ou de ne pas faire serment.
27
28 LA COMTESSE DE CHARNY
Plus loin encore alla l'évêque constitutionnel
Tome. Il déclara que le refus même des prêtres
tenait à de grandes vertus.
Nous allons voir tout à l'heure comment les
dévots d'Avignon répondirent à cette tolérance.
Après la discussion, non terminée cependant, sur
les prêtres constitutionnels, on passa aux émigrés.
C'était aller de la guerre intérieure à la guerre
extérieure, c'est-à-dire toucher les deux blessures
de la France.
Fauchet avait traité la question du clergé ; Bris-
sot traita celle de l'émigration.
Il la prit de son côté élevé et humain ; il la prit
où Mirabeau, un an auparavant, l'avait laissée
tomber de ses mains mourantes.
Il demanda que l'on fît une différence entre l'émi-
gration de la peur et celle de la haine : il demanda
qu'on fût indulgent pour l'une, sévère pour l'autre.
A son avis, on ne pouvait enfermer les citoyens
dans le royaume : il fallait, au contraire, leur en
laisser toutes les portes ouvertes.
Il ne voulait pas même de confiscation contre
l'émigration de la haine.
Il demanda seulement que l'on cessât de payer
ceux qui s'étaient armés contre la France.
Chose merveilleuse, en effet ! la France continuait
de payer à l'étranger les traitements des Condé, des
Lambesc, des Charles de Lorraine !
Nous allons voir tout à l'heure comment les
émigrés répondirent à cette douceur.
Comme Fauchet achevait son discours, on eut
des nouvelles d'Avignon.
LA COMTESSE DE CHARNY 29
Comme Brissot terminait le sien, on eut des
nouvelles d'Europe,
Puis une grande lueur apparut au couchant
comme un immense incendie : c'étaient des nou-
velles d'Amérique.
Commençons par Avignon.
Disons, en peu de mots, l'histoire de cette se-
conde Rome.
Benoît XI venait de mourir — en 1304 — d'une
façon scandaleusement subite.
Aussi disait-on qu'il avait été empoisonné par
des figues.
Philippe le Bel, qui avait souffleté Boniface VIII
par la main de Colonna, avait les yeux fixés sur
Pérouse, où se tenait le conclave.
Depuis longtemps, il avait l'idée de tirer la pa-
pauté de Rome, et de l'amener en France, pour —
ime fois qu'il la tiendrait dans sa geôle — la faire
travailler à son profit, et, comme dit notre grand
maître Michelet, a pour lui dicter des bulles lucra-
tives, exploiter son infaiUibilité, et constituer le
Saint-Esprit comme scribe et percepteur pour la
maison de France ».
Un jour, il lui arriva un messager couvert de
poussière, mourant de fatigue, pouvant à peine
parler.
Il venait lui apporter cette nouvelle :
Le parti français et le parti antifrançais se balan-
çaient si bien au conclave, qu'aucun pape ne sortait
des scrutins, et que l'on parlait d'assembler dans
une autre ville un nouveau conclave.
Cette résolution n'arrangeait point les Pérugins,
30 LA COMTESSE DE CHARNY
qui tenaient à honneur qu'un pape fût fait dans
leur ville.
Aussi usèrent-ils d'un moyen ingénieux.
Ils établirent un cordon autour du conclave, pour
empêcher que l'on ne portât à manger et à boire
aux cardinaux.
Les cardinaux jetèrent les hauts cris.
— Nommez un pape, crièrent les Pérugins, et
vous aurez à boire et à manger.
Les cardinaux tinrent vingt-quatre heures.
Au bout de vingt-quatre heures, ils se décidèrent.
Il fut décidé que le parti antifrançais choisirait
trois cardinaux, et que le parti français, dans ces
trois candidats, choisirait un pape.
Le parti antifrançais choisit trois ennemis dé-
clarés de Philippe le Bel.
Mais, au nombre de ces trois ennemis de Philippe
le Bel, était Bertrand de Got, archevêque de Bor-
deaux, que l'on savait plus ami encore de son in-
térêt qu'ennemi de Philippe le Bel.
Un messager partit, porteur de cette nouvelle.
C'était ce messager qui avait fait la route en
quatre jours et quatre nuits, et qui arrivait mourant
de fatigue.
Il n'y avait pas de temps à perdre.
Philippe envoya un exprès à Bertrand de Got,
qui ignorait complètement encore la haute mission
dont il était chargé, pour lui donner rendez-vous
dans la forêt des Andelys.
C'était par une nuit sombre qui ressemblait à ime
nuit d'évocation, au milieu d'un carrefour auquel
aboutissaient trois chemins ; c'était dans des con-
LA COMTESSE DE CHARNY 31
ditions pareilles que ceux qui voulaient obtenir des
faveurs surhumaines évoquaient le diable, et, en
jurant d'être son homme lige, baisaient le pied
fourchu de Satan.
Seulement, — pour rassurer l'archevêque sans
doute, — on commença par entendre la messe ;
puis, sur l'autel, au moment de l'élévation, le roi
et le prélat se jurèrent le secret ; puis les cierges
s'éteignirent, le desservant s'éloigna, suivi de ses
enfants de chœur, et emportant la croix et les vases
sacrés, comme s'il eût craint qu'il n'y eût profana-
tion à ce qu'ils fussent les muets témoins de la scène
qui allait se passer.
L'archevêque et le roi restèrent seuls.
Qui instruisit de ce que nous allons dire Villani,
chez lequel nous le lisons ?
Satan peut-être, qui, bien certainement, était en
tiers dans l'entrevue.
— Arche vêque,^ dit le roi à Bertrand de Got, j'ai
le pouvoir de te faire pape, si je veux : c'est pour
cela que je suis venu vers toi.
— La preuve ? demanda Bertrand de Got.
— La preuve, la voici, dit le roi.
Et il lui montra une lettre de ses cardinaux, qui,
au lieu de lui dire que le choix était fait, lui de-
mandaient qui il fallait qu'ils choisissent.
— Que dois- je faire pour être pape ? demanda
le Gascon, tout éperdu de joie, et se jetant aux pieds
de PhiHppe le Bel.
— T'engager, répondit le roi, à me faire les six
grâces que je te demanderai.
— Dites, mon roi ! répondit Bertrand de Got ;
32 LA COMTESSE DE CHARNY
je suis votre sujet, et c'est mon devoir de vous
obéir.
Le roi le releva, le baisa sur la bouche, et lui
dit :
— Les six grâces spéciales que je te demande,
sont les suivantes...
Bertrand de Got écoutait de toutes ses oreilles ;
car il craignait, non pas que le roi ne lui demandât
des choses qui compromissent son salut, mais des
choses impossibles.
— La première, dit Philippe, est que tu me ré-
concilies avec l'Église, et me fasses pardonner le
méfait que j'ai commis en arrêtant, à Anagni, le
pape Boniface \1IL
— Accordé ! se hâta de répondre Bertrand de
Got.
— La seconde est que tu rendes la communion à
moi et à tous les miens.
Philippe le Bel était excommunié.
— Accordé ! dit Bertrand de Got, étonné qu'on
lui demandât si peu pour le faire si grand.
Il est vrai qu'il restait encore quatre demandes
à faire.
— La troisième est que tu m'accordes les dé-
cimes du clergé dans mon royaume, pendant cinq
ans, afin d'aider aux dépenses faites en la guerre de
Flandre.
— Accordé !
— La quatrième est que tu annules et détruises
la bulle du pape Boniface : Ausculta fili.
— Accordé ! accordé !
— La cinquième est que tu rendes la dignité de
LA COMTESSE DE CHARNY 33
cardinal à Marco Jacopo et à messire Pietro de
Colonna, et qu'avec eux tu fasses cardinaux cer-
tains miens amis.
— Accordé ! accordé ! accordé !
Puis, comme Philippe se taisait :
— Et la sixième, monseigneur? demanda l'ar-
chevêque avec inquiétude.
— La sixième, répondit Philippe le Bel, je me
réserve d'en parler en temps et heu ; car c'est une
chose grande et secrète.
— Grande et secrète ? répéta Bertrand de Got.
— Si grande et si secrète, dit le roi, que je désire
que, d'avance, tu me la jures sur le crucifix.
Et, tirant un crucifix de sa poitrine, il le présenta
à l'archevêque.
Celui-ci n'hésita pas un instant; c'était le dernier
fossé à franchir : le fossé franchi, il était pape.
Il étendit la main sur l'image du Sauveur, et,
d'une voix ferme :
— Je jure ! dit-il.
— C'est bien, dit le roi. Dans quelle ville de
mon royaume veux-tu être couronné maintenant ?
— A Lj'on.
— Viens avec moi ! tu es pape, sous le nom de
Clément V.
Clément V suivit Philippe le Bel ; mais il était
assez inquiet de cette sixième demande que son
suzerain se réservait de lui faire.
Le jour où il la lui fît, il vit que c'était bien peu
de chose ; aussi, ne fit-il point de difficulté : —
c'était la destruction de l'ordre du Temple.
Tout cela n'était probablement pas tout à fait
V. 2
34 LA COMTESSE DE CHARNY
selon le cœur de Dieu ; c'est pourquoi Dieu montra
son mécontentement d'une façon manifeste.
Au moment où, en sortant de l'église dans laquelle
Clément V avait été couronné, le cortège passait
devant un mur chargé de spectateurs, le mur s'é-
croula, blessa le roi, tua le duc de Bretagne, et ren-
versa le pape.
La tiare tomba et le symbole de la papauté avilie
roula dans le ruisseau.
Huit jours après, dans un banquet donné par le
nouveau pape, les gens de Sa Sainteté et ceux des
cardinaux se prennent de querelle.
Le frère du pape veut les séparer ; il est tué.
C'étaient là de mauvais présages.
Puis aux mauvais présages se joignait le mauvais
exemple : le pape rançonnait l'Église, mais une
femme rançonnait le pape ; cette femme, c'était la
belle Brunissande, qui, au dire des chroniqueurs du
temps, coûtait plus cher à la chrétienté que la terre
sainte.
Et, cependant, le pape accomplissait ses pro-
messes une à une. Ce pape qu'avait fait Philippe,
c'était son pape à lui, une espèce de poule aux œufs
d'or qu'il faisait pondre soir et matin, et à laquelle
il menaçait d'ouvrir le ventre si elle ne pondait pas.
Tous les jours, comme le marchand de Venise, il
levait une livre de chair à son débiteur sur le mem-
bre qui lui convenait.
Enfin, le pape Bon if ace VTII déclaré hérétique
et faux pape, le roi relevé de l'excommunication, les
décimes du clergé accordés pour cinq ans, douze
cardinaux nommés à la dévotion du roi, la bulle
LA COMTESSE DE CHARNY 35
de Boniface VIII qui fermait à Philippe le Bel
la bourse du clergé révoquée, l'ordre du Temple
aboli, et les templiers arrêtés, — il arriva que, le
i^r niai 1308, l'empereur Albert d'Autriche mourut.
Alors, Philippe le Bel eut l'idée de faire nommer
son frère Charles de Valois à l'empire.
C'était encore Clément V qui allait manœuvrer
pour arriver à ce résultat.
Le servage de l'homme vendu se continuait :
cette pauvre âme de Bertrand de Got, sellée et
bridée, devait être chevauchée par le roi de France
jusqu'en enfer.
Elle eut, enfin, la veUéité de renverser son ter-
rible cavalier.
Clément V écrivit ostensiblement en faveur de
Charles de Valois, secrètement contre lui.
A partir de ce moment, il fallait songer à sortir
du royaume ; la vie du pape était d'autant moins
en sûreté sur les terres du roi, que la nomination des
douze cardinaux mettait les futures élections ponti-
ficales aux mains du roi de France.
Clément V se souvint des figues de Benoît XL
Il était à Poitiers.
Il parvint à s'échapper de nuit, et à gagner Avi-
gnon.
C'est assez difficile d'expliquer ce qu'était Avi-
gnon.
C'était la France, et ce n'était pas la France.
C'était une frontière, une terre d'asile, un reste
d'empire, un vieux municipe, une république comme
Saint-Marin.
Seulement, elle était gouvernée par deux rois :
36 LA COMTESSE DE CHARNY
Le roi de Naples, comme comte de Provence ;
Le roi de France, comme comte de Toulouse.
Chacun d'eux avait la seigneurie d'une moitié
d'Avignon.
Nul ne pouvait arrêter un fugitif sur la terre de
l'autre.
Clément V se réfugia naturellement dans la por-
tion d'Avignon qui appartenait au roi de Naples.
Mais, s'il échappait au pouvoir du roi Philippe
le Bel, il n'échappait pas à la malédiction du grand
maître du Temple.
En montant sur son bûcher du terre-plein de
l'île de la Cité, Jacques de Molay avait adjuré ses
deux bouneaux, sur la sommation de leur vic-
time, à comparaître à la fin de l'année devant
Dieu.
Clément V obéit le premier à la funèbre requête.
Une nuit, il rêva qu'il voyait son palais en flammes.
« Depuis ce temps, dit son biographe, il ne fut plus
gai, et ne dura guère. »
Sept mois après, ce fut le tour de Phihppe.
Comment mourut-il ?
Il y a deux versions sur sa mort.
L'une et l'autre semblent être une vengeance
tombée de la main de Dieu.
La chronique traduite par Sauvage le fait mourir
à la chasse.
« Il vit venir le cerf vers lui, tira son épée, piqua
son cheval des éperons, et, croyant frapper le cerf,
il fut par son cheval porté contre un arbre, de si
grande roideur, que le bon roi tomba à terre dure-
ment blessé au cœur, et fut porté à Coibeil. »
LA COMTESSE DE CHARNY 37
Là, au dire de la chronique, la maladie s'aggrava
au point qu'il en mourut.
On le voit, la maladie ne pouvait devenir plus
grave.
Guillaume de Nangis, au contraire, raconte ainsi
la mort du vainqueur de Mons-en-Puelle :
« Philippe, roi de France, fut retenu par une
longue maladie dont la cause, inconnue aux méde-
cins, fut pour eux et pour beaucoup d'autres le
sujet d'une grande surprise et stupeur ; d'autant
plus que son pouls ni son urine n'annonçaient qu'il
fût malade ou en danger de mourir. Enfin, il se fit
transporter par les siens à Fontainebleau, lieu de
sa naissance... Là, après avoir, en présence et à la
vue d'un grand nombre de gens, reçu le sacrement
avec une ferveur et une dévotion admirables, il
rendit heureusement son âme au Créateur, dans la
confession de la . foi véritable et catholique, la
trentième année de son règne, le vendredi, veille
de la fête de l'apôtre saint André. »
Il n'y a pas jusqu'à Dante qui ne trouve une mort
à l'homme de sa haine.
Il le fait éventrer par un sanglier.
« Il mourut d'un coup de boutoir, le voleur qu'on
a vu sur la Seine falsifiant la monnaie ! >>
Les papes qui habitèrent Avignon après Clé-
ment V, c'est-à-dire Jean XXII, Benoît XII,
Clément VT, n'attendaient qu'une occasion d'a-
cheter Avignon.
EUe se présenta pour le dernier.
Une jeune femme encore mineure, Jeanne de
Naples, nous ne dirons pas la vendit, mais la donna
38 LA COMTESSE DE CHARNY
pour l'absolution d'un assassinat qu'avaient com-
mis ses amants.
Majeure, elle réclama contre la cession ; mais
Clément VI tenait, et tenait bien !
Si bien que, quand Grégoire XI reporta, en 1377,
le siège de la papauté à Rome, Avignon, adminis-
trée par un légat, resta soumise au saint-siège.
Elle l'était encore en 1791, lorsque arrivèrent les
événements qui sont cause de cette longue digres-
sion.
Comme au jour où Avignon était partagée entre
le roi de Naples, comte de Provence, et le roi de
France, comte de Toulouse, il y avait deux Avi-
gnons dans Avignon : l'Avignon des prêtres,
l'Avignon des commerçants.
L'A'vàgnon des prêtres avait cent églises, deux
cents cloîtres, son palais du pape.
L'Avignon des commerçants avait son fleuve,
ses ouvriers en soierie, son transit en croix, de Lyon
à Marseille, de Nîmes à Turin.
Il y avait en quelque sorte, dans cette malheu-
reuse ville, les Français du roi et les Français du
pape.
Les Français de la France étaient bien Français ;
les Français d'Italie étaient presque des Italiens.
Les Français de la France, c'est-à-dire les com-
merçants, se donnaient bien de la peine, se don-
naient bien du travail pour vivre, pour nourrir
leurs femmes et leurs enfants, et ils réussissaient à
peine.
Les Français d'Italie, c'est-à-dire les prêtres,
avaient tout, richesses et pouvoir ; c'étaient des
LA COMTESSE DE CHARNY 39
abbés, des évêques, des archevêques, des cardinaux
oisifs, élégants, hardis, sigisbées des grandes dames,
maîtres chez les femmes du peuple, qui s'agenouil-
laient sur leur passage pour baiser leurs blanches
mains.
En voulez- vous un type ?
Prenez le bel abbé Maury ; c'est un Franco-
Italien du Comtat s'il en fut ; fils d'un cordonnier,
aristocrate comme Lauzun, orgueilleux comme im
Clermont-Tonnerre, insolent comme un laquais !
Partout, avant d'être hommes et, par conséquent,
d'avoir des passions, les enfants s'aiment.
A Avignon, on naît en se haïssant.
Le 14 septembre 1791, — du temps de la Cons-
tituante, — un décret du roi avait réuni à la
France Avignon et le comtat Venaissin.
Depuis un an, Avignon était tantôt aux mains
du parti français, tantôt aux mains du parti anti-
français.
L'orage avait commencé en 1790.
Une nuit, les papistes s'étaient amusés à pendre
un mannequin décoré des trois couleurs.
Le matin, à cette vue, Avignon bondit.
On arracha de leurs maisons quatre papistes qui
n'en pouvaient mais : deux nobles, un bourgeois,
un ouvrier ; on les pendit à la place du manne-
quin.
Le parti français avait pour chefs deux jeimes
gens, Duprat et Mainvielle, et un homme d'im
certain âge nommé Lescuyer.
Ce dernier était un Français dans toute la force
du terme : il était Picard, d'un caractère ardent et
40 LA COMTESSE DE CHARNY
réfléchi tout à la fois, établi à Avignon en qualité
de notaire et de secrétaire de la municipalité.
Ces trois chefs avaient levé quelques soldats,
deux ou trois mille peut-être, et avaient tenté avec
eux sur Carpentras une expédition qui n'avait pas
réussi.
La pluie, une pluie froide et glacée mêlée de grêle,
une de ces pluies qui descendent du mont Ventoux,
avait dispersé l'armée de Mainvielle, de Duprat et
de Lescuyer, comme la tempête avait disjjersé la
flotte de Philippe IL
Qui avait fait tomber cette pluie miraculeuse ?
Qui avait eu la puissance de disperser l'armée ré-
volutionnaire ?
La Vierge !
Mais Duprat, Mainvielle et Lescuyer soupçon-
naient un Catalan nommé le chevalier Patus, qu'ils
avaient fait général, d'avoir si efficacement secondé
la Vierge dans le miracle, que c'était à lui qu'ils en
attribuaient tout l'honneur.
A Avignon, justice est bientôt faite d'une trahi-
son : on tue le traître.
Patus fut tué.
Or, de quoi se composait l'armée représentant le
parti français ?
De paysans, de portefaix, de déserteurs.
On chercha un homme du peuple pour com-
mander à ces hommes du peuple.
On crut avoir trouvé l'homme qu'il fallait dans
un nommé Mathieu Jouve qui se faisait appeler
Jourdan.
Il était né à Saint- Juste, près du Puy-en-Velay ;
LA COMTESSE DE CHARNY 41
il avait d'abord été muletier, puis soldat, puis caba-
retier à Paris.
A Avignon, il vendait de la garance.
C'était un vantard de meurtres, un fanfaron de
crimes.
Il montrait un grand sabre, et disait qu'avec ce
sabre il avait coupé la tête au gouverneur de la
Bastille et aux deux gardes du corps du 6 octobre.
Moitié raillerie, moitié crainte, au surnom de
Jourdan qu'il s'était donné, le peuple avait ajouté
celui de Coupe-Tête.
Duprat, Main vielle, Lescuyer et leur général
Jourdan Coupe-Tête avaient été assez longtemps
maîtres de la ville pour que l'on commençât à les
moins craindre.
Une sourde et vaste conspiration s'organisa con-
tre eux, habile et ténébreuse comme sont les cons-
pirations des prêtres.
Il s'agissait de réveiller les passions religieuses.
La femme d'un patriote français était accouchée
d'un enfant sans bras.
Le bruit se répandit que le patriote, en enlevant,
la nuit, un ange d'argent d'une église, lui avait
cassé le bras.
L'enfant infirme n'était rien autre chose qu'une
punition du ciel.
Le père fut obligé de se cacher ; on l'eût mis en
morceaux sans même s'informer dans quelle église
l'ange avait été volé.
Mais c'était surtout la Vierge qui protégeait les
royalistes, qu'ils fussent chouans en Bretagne ou
papistes à Avignon.
42 LA COMTESSE DE CHARNY
En 1789, la Vierge s'était mise à pleurer dans une
église de la rue du Bac.
En 1790, elle avait apparu dans le Bocage ven-
déen, derrière un vieux chêne.
En 1791, elle avait dispersé l'armée de Duprat
et Mainvielle, en leur soufflant de la grêle au vi-
sage.
Enfin, dans l'église des Cordeliers, elle se mit à
rougir, de honte sans doute, sur l'indifférence du
peuple d'Avignon.
Ce dernier miracle, constaté par les femmes sur-
tout, — les hommes n'y avaient pas grande foi, —
avait déjà élevé les esprits à une certaine hauteur,
lorsqu'un bruit bien autrement émouvant se ré-
pandit dans Avignon.
Un grand coffre d'argenterie avait été transporté
hors de la ville.
Le lendemain, ce n'était plus un coffre : c'étaient
six coffres.
Le surlendemain, c'étaient dix huit malles pleines.
Et quelle était l'argenterie que contenaient ces
dix-huit malles ?
Les effets du mont-de-piété, que le parti français,
en évacuant la ville, emportait, disait-on, avec lui.
A cette nouvelle, un vent d'orage passa sur la
ville ; ce vent, c'est le fameux zou zou qui siffle dans
les émeutes, et qui tient le milieu entre le rauque-
ment du tigre et le sifflement du serpent.
La misère était si grande à Avignon, que chacun
avait engagé quelque chose.
Si peu qu'eût engagé le plus pauvre, il se crut
ruiné.
LA COMTESSE DE CHARNY 43
Le riche est ruiné pour un million, le pauvre
pour une guenille : tout est relatif.
C'était le 16 octobre, un dimanche matin.
Tous les paysans des environs étaient venus en-
tendre la messe dans la ville.
On ne marchait qu'armé à cette époque ; par
conséquent, ils étaient tous armés.
Le moment était donc bien choisi ; de plus, le
coup était bien joué.
Là, il n'y avait plus ni parti français ni parti
antifrançais : il y avait des voleurs, des voleurs qui
avaient commis un vol infâme, qui avaient volé les
pauvres !
La foule afïïuait à l'église des Cordeliers ; paysans,
citadins, artisans, portefaix, blancs, rouges, tri-
colores, criaient qu'il fallait qu'à l'instant même,
sans retard, la municipalité leur rendît des comptes
par l'organe de son secrétaire Lescuyer.
Pourquoi la colère du peuple s'était-elle portée
sur Lescuyer ?
On l'ignore. Quand une vie doit être violemment
arrachée à im homme, il y a de ces fatalités-là.
Tout à coup, au milieu de l'église, on amena
Lescuyer.
Il se réfugiait à la municipalité, lorsqu'il avait
été reconnu, arrêté, — non pas arrêté, — poussé à
coups de poing, à coups de pied, à coups de bâton
dans l'égHse.
Une fois dans l'église, le malheureux, pâle mais
cependant froid et calme, monta dans la chaire, et
entreprit de se justifier.
C'était facile, il n'avait qu'à dire : « Ouvrez et
44 LA COMTESSE DE CHARNY
montrez le mont-de-piété au peuple, et il verra que
tous les objets qu'on nous accuse d'avoir emportés
y sont encore. »
Il commença :
— Mes frères, j'ai cru la Révolution nécessaire ;
j'y ai contribué de tout mon pouvoir...
Mais on ne le laissa pas aller plus loin : on avait
trop peur qu'il ne se justifiât.
Le terrible zou zou, âpre comme le mistral, vint
l'interrompre.
Un portefaix monta derrière lui dans la chaire,
et le jeta à cette meute.
A partir de ce moment, l'hallali sonna.
On le tira vers l'autel.
C'était là qu'il fallait égorger le révolutionnaire,
pour que le sacrifice fût agréable à la Vierge, au
nom de laquelle on agissait en tout cela.
Dans le chœur, vivant encore, il se dégagea des
mains des assassins, et se réfugia dans une stalle.
Une main charitable lui passa de quoi écrire.
Il fallait qu'il écrivît ce qu'il n'avait pas eu le
temps de dire.
Un secours inespéré lui donnait un moment de
répit.
Un gentilhomme breton qui, par hasard, passait,
allant à Marseille, était entré dans l'église, et s'était
pris de pitié pour la pauvre victime. Avec le courage
et l'entêtement d'un Breton, il voulait le sauver ;
deux ou trois fois il avait écarté les bâtons ou les
couteaux prêts à le frapper, en criant : « Messieurs,
au nom de la loi ! Messieurs, au nom de l'honneur I
Messieurs, au nom de l'humanité ! »
LA COMTESSE DE CHARNY 45
Les couteaux et les bâtons se tournèrent alors
vers lui ; mais lui, sous les couteaux et les bâtons,
continuait à couvrir le pauvre Lescuyer de son corps
en criant : « Messieurs, au nom de l'humanité ! »
Enfin, le peuple se lassa d'être si longtemps privé
de sa curée ; il prit à son tour le gentilhomme, et
l'entraîna pour le pendre.
Mais trois hommes dégagèrent l'étranger en
criant :
— Finissons-en d'abord avec Lescuyer ; nous
retrouverons toujours bien celui-ci après.
Le peuple comprit la justesse de ce raisonnement,
et lâcha le Breton.
On le força de se sauver.
Il se nommait M. de Rosély.
Lescuyer n'avait pas eu le temps d'écrire ; eût-il
eu le temps, son billet n'eût pas été lu : il se faisait
un trop grand tmnulte.
Mais, au milieu de ce tumulte, Lescuyer avisa
derrière l'autel une petite porte de sortie : s'il ga-
gnait cette porte, peut-être était-il sauvé !
Il s'élança au moment où on le croyait écrasé de
terreur.
Lescuyer allait atteindre la porte ; les assassins
avaient été surpris à l'improviste ; mais, au pied de
l'autel, un ouvrier taffetassier lui assena un si terri-
ble coup de bâton sur la tête, que le bâton se brisa.
Lescuyer tomba étourdi, comme tombe un bœuf
sous la masse.
Il avait roulé juste où l'on voulait qu'il fût : —
au pied de l'autel !
Alors, tandis que les femmes, pour punir ces
46 LA COMTESSE DE CHARNY
lèvres qui avaient proféré le blasphème révolu-
tionnaire de « Vive la liberté ! » lui découpaient les
lèvres en festons, les hommes lui dansaient sur le
ventre, l'écrasant comme saint Etienne à coups de
pierres.
De ses lèvres sanglantes, Lescuyer criait :
— Par grâce, mes frères ! au nom de l'humanité,
mes sœurs ! accordez-moi la mort !
C'était trop demander : on le condamna à vivre
son agonie.
Elle dura jusqu'au soir.
Le malheureux savoura la mort tout entière !
Voilà les nouvelles qui arrivaient à l'Assemblée
législative en réponse au discours philanthropique
de Fauchet.
Il est vrai que, le surlendemain, arrivait une autre
nouvelle.
Duprat et Jourdan avaient été avertis de ce qui
se passait.
Où trouver leurs hommes dispersés ?
Duprat eut une idée : sonner en manière de rap-
pel la fameuse cloche d'argent qui ne sonnait qu'en
deux occasions : — le sacre des papes, — leur mort.
Elle rendait un son étrange, mystérieux, rare-
ment entendu.
Ce son produisit deux effets contraires.
Il glaça le cœur des papistes, il rendit le courage
aux révolutionnaires.
Au son de cette cloche qui sonnait un tocsin
inconnu, les gens de la campagne sortirent de la
ville, et s'enfuirent chacun dans la direction de sa
demeure.
LA COMTESSE DE CHARNY 47
Jourdan, à cet appel de la cloche d'argent, réunit
trois cents de ses soldats à peu près.
Il reprit les portes de la ville, et y laissa cent
cinquante hommes pour les garder.
Avec les cent cinquante autres, il marcha sur les
CordeUers.
Il avait deux pièces de canon ; il les braqua sur
la foule, tira et tua au hasard.
Puis il entra dans l'église.
L'église était déserte ; Lescuyer râlait aux pieds
de la Vierge, qui avait fait tant de miracles, et qui
n'avait pas daigné étendre sa main divine pour
sauver ce malheureux.
On eût dit qu'il ne pouvait pas mourir : ce lam-
beau sanglant qui n'était plus qu'une plaie s'achar-
nait à vivre.
On l'emporta ainsi par les rues ; partout sur le
passage du cortège, les gens fermaient leur fenêtre
en criant :
— Je n'étais pas aux Cordeliers !
Jourdan et ses cent cinquante hommes pouvaient
faire désormais d'Avignon et de ses trente mille
habitants ce qu'ils voudraient, tant la terreur était
grande.
Ils en firent en petit ce que Marat et Panis firent
de Paris au 2 septembre.
On verra plus tard pourquoi nous disons Marat
et Panis, et non pas Danton.
On égorgea soixante-dix ou quatre-vingts mal-
heiureux qu'on précipita par les oubhettes ponti-
ficales dans la tour de la Glacière.
La tour Trouillas, comme on dit là-bas.
48 LA COMTESSE DE CHARNY
Voilà la nouvelle qui arrivait, et qui faisait oublier
par de terribles représailles la mort de Lescuyer.
Quant aux émigrés, que défendait Brissot, et
auxquels il voulait qu'on ouvrît les portes de la
France, voici ce qu'ils faisaient à l'étranger :
Ils raccommodaient l'Autriche avec la Prusse, et
faisaient deux amies de ces deux ennemies-nées.
Ils faisaient que la Russie défendait à notre am-
bassadeur de se montrer dans les rues de Péters-
bourg, et envoyait un ministre aux réfugiés de
Coblentz.
Ils faisaient que Berne punissait une ville suisse
qui avait chanté le Ça ira révolutionnaire.
Ils faisaient que Genève, la patrie de Rousseau,
qui avait tant fait pour cette révolution que la
France accomplissait, dirigeait contre nous la bou-
che de ses canons.
Ils faisaient que l'évêque de Liège refusait de
recevoir im ambassadeur français.
Il est vrai que, d'eux-mêmes, les rois faisaient
bien autre chose !
La Russie et la Suède renvoyaient à Louis XVI,
non décachetées, les dépêches où il leur annonçait
son adhésion à la Constitution,
L'Espagne refusait de les recevoir, et Uvrait à
l'inquisition un Français qui n'échappait au san-
benito qu'en se tuant.
Venise jetait sur la place Saint-Marc le cadavre
d'un homme étranglé la nuit par ordre du conseil
des dix, avec ce simple écriteau :
« Étranglé comme franc-maçon... »
LA COMTESSE DE CHARNY 49
Enfin, l'empereur et le roi de Prusse répondaient,
mais répondaient par une menace.
« Nous désirons, disaient-ils, que l'on prévienne
la nécessité de prendre des précautions sérieuses
contre le retour des choses qui donnent lieu à de si
tristes augures. »
Ainsi, guerre civile en Vendée, guerre civile dans
le Midi, menace de guerre étrangère partout.
Puis, de l'autre côté de l'Atlantique, les cris de
la population tout entière d'une île que l'on égorge.
Qu'est-il donc arrivé là-bas, vers l'occident ?
Quels sont ces noirs esclaves qui se lassent d'être
battus, et qui tuent ?
Ce sont les nègres de Saint-Domingue qui pren-
nent une sanglante revanche !
Comment les choses se passèrent-elles ?
En deux mots, — c'est-à-dire d'une façon moins
prohxe que pour Avignon : pour Avignon, nous
nous sommes laissé entraîner ; — en deux mots,
nous allons vous l'expUquer.
La Constituante avait promis la liberté aux
nègres.
Ogé, un jeune mulâtre, un de ces cœurs braves,
ardents et dévoués comme j'en ai tant connu, avait
repassé les mers, emportant les décrets libérateurs
au moment où ils venaient d'être rendus.
Quoique rien d'officiel ne fût parvenu encore sur
ces décrets, dans sa hâte de liberté, il somma le
gouverneur de les proclamer.
Le gouverneur donna ordre de l'arrêter ; Ogé se
réfugia dans la partie espagnole de l'île.
Les autorités espagnoles — on sait comment
50 LA COMTESSE DE CHARNY
l'Espagne était disposée pour la Révolution — les
autorités espagnoles le livrèrent.
Ogé fut roué vif !
Une terreur blanche sui^dt son supplice ; on lui
supposait nombre de complices dans l'île : les plan-
teurs se firent juges eux-mêmes, et multiplièrent les
exécutions.
Une nuit, soixante mille nègres se soulevèrent ;
les blancs furent réveillés par l'immense incendie
qui dévorait les plantations.
Huit jours après, l'incendie était éteint dans le
sang.
Que fera la France, pau\Te salamandre enfermée
dans un cercle de feu ?
Nous allons le voir.
IV
LA GUERRE
Dans son beau et énergique discours sur les émigrés,
Brissot avait clairement montré les intentions des
rois, et le genre de mort qu'ils réservaient à la
Révolution.
L' égorgerait-on ?
Non, on l'étoufferait.
Alors, après avoir fait le tableau de la ligue
européenne, après avoir montré ce cercle de sou-
verains, les uns l'épée à la main, arborant franche-
ment l'étendard de la. haine, les autres couvrant
encore leur visage du masque de l'hypocrisie,
jusqu'à ce qu'ils pussent le déposer, il s'était
écrié :
— Eh bien, soit ! non seulement acceptons le défi
de l'Europe aristocratique, mais encore prévenons-
le ; n'attendons point qu'on nous attaque : atta-
quons nous-mêmes !
Et, à ce cri, un immense applaudissement avait
salué l'orateur.
C'est que Brissot, plutôt homme d'instinct
qu'homme de génie, venait de répondre à la sainte
pensée, à la pensée de dévouement qui avait présidé
aux élections de 179 1 : — la guerre !
52 LA COMTESSE DE CHARNY
Non pas cette guerre égoïste que déclare un
despote pour venger une insulte faite à son trône,
à son nom, au nom d'un de ses alliés, ou bien pour
ajouter une province soumise à son royaume ou à
son empire ; mais la guerre qui porte avec elle le
souffle de \ne ; la guerre dont les fanfares de cuivre
disent partout où elles sont entendues : « Levez-
vous, vous qui voulez être libres ! nous vous ap-
portons la liberté ! »
Et, en effet, le monde commençait à entendre
comme un grand murmure qui allait montant et
grossissant, pareil au bruit d'une marée.
Ce murmure était le grondement de trente millions
de voix qui ne parlaient pas encore, mais qui rugis-
saient déjà ; et, ce rugissement, Brissot venait de le
traduire par ces paroles : « N'attendons pas qu'on
nous attaque : attaquons nous-mêmes ! »
Du moment qu'à ces menaçantes paroles avait
répondu un applaudissement universel, la France
était forte ; non seulement elle pouvait attaquer,
mais encore elle devait vaincre.
Restaient les questions de détail. Nos lecteurs
ont dû s'apercevoir que c'est un livre historique, et
non un roman que nous faisons ; nous ne revien-
drons probablement jamais sur cette grande épo-
que à laquelle nous avons déjà emprunté Blanche
de Beaulieu, le Chtvalier de Maison-Rouge et un
livre écrit depuis trois ans, qui n'a pas encore paru,
mais qui va paraître : nous devons donc en exprimer
tout ce qu'elle contient.
Nous passerons néanmoins rapidement sur ces
questions de détail pour arriver le plus prompte-
LA COMTESSE DE CHARNY 53
ment possible aux événements qu'il nous reste à
raconter, et dans lesquels sont plus particulière-
ment mêlés les personnages de notre livre.
Le récit des événements de la Vendée, des
massacres d'Avignon, des insultes de l'Europe,
retentit comme un coup de foudre dans l'Assemblée
législative. Le 20 octobre, Brissot, on l'a vu, se con-
tentait d'une imposition sur les biens des émigrés ;
le 25, G)ndorcet condamnait leurs biens au sé-
questre, et exigeait d'eux le serment civique. — Le
serment civique à des hommes se tenant hors de
France et armés contre la France !
Deux représentants alors éclatèrent qui devin-
rent, l'un le Bamave, l'autre le Mirabeau de cette
nouvelle assemblée : Vergniaud, Isnard.
Vergniaud, une de ces poétiques, tendres et sym-
pathiques figures comme en entraînent après elles
les révolutions, était un enfant de la fertile Li-
moges, doux, lent, affectueux plutôt que passionné,
bien et heureusement né, distingué par Turgot,
intendant du Limousin, et envoyé par lui aux
écoles de Bordeaux ; sa parole était moins âpre,
moins puissante que celle de Mirabeau ; mais, quoi-
que inspirée des Grecs et un peu surchargée de
mythologie, moins prolixe, moins avocassière que
celle de Bamave, Ce qui constituait la partie vi-
vace, influente de son éloquence, c'est la note hu-
maine qui y vibrait éternellement ; à l'Assemblée,
au milieu même des ardentes et sublimes colères
des tribunes, on entendait toujours jaillir de sa
poitrine l'accent de la nature ou de la pitié ; chef
d'im parti aigri, violent, disputeur, il plana tou-
54 LA COMTESSE DE CHARNY
jours calme et digne au-dessus de la situation, même
lorsque la situation fut mortelle ; ses ennemis le
disaient indécis, mou, indolent parfois ; ils deman-
daient où était son âme, qui semblait absente ; ils
avaient raison : son âme n'habitait en lui que lors-
qu'il faisait un effort pour l'enchaîner dans sa poi-
trine ; son âme tout entière était dans une femme ;
elle errait sur les lèvres, elle transparaissait dans les
yeux, elle vibrait dans la harpe de la belle, de la
bonne, de la charmante Candeille.
Isnard, — tout au contraire de Vergniaud, qui
en était en quelque sorte le calme, — ïsnard était
la colère de l'Assemblée. Né à Grasse, dans ce pays
des parfiuns et du mistral, il avait les colères vio-
lentes et soudaines de ce géant de l'air qui, du même
souffle, déracine les rochers et effeuille les roses ; sa
voix inconnue éclata tout à coup dans l'Assemblée
comme un de ces tonnerres inattendus des premiers
orages d'été : au premier accent de cette voix, l'As-
semblée entière frissonna, les plus distraits levèrent
la tête, et chacim, frémissant comme Caïn à la voix
de Dieu, fut prêt à dire : « Est-ce à moi que vous
parlez, Seigneur ? »
On venait de l'interrompre.
— Je demande, s'écria-t-il, à l'Assemblée, à la
France, au monde, — à vous, monsieur !.,.
Et il désigna l'interrupteur.
— ...Je demande s'il est quelqu'un qui, de bonne
foi, et dans l'aveu secret de sa conscience, veuille
soutenir que les princes émigrés ne conspirent pas
contre la patrie... Je demande, en second lieu, s'il
est quelqu'un dans cette assemblée qui ose soutenir
LA COMTESSE DE CHARNY 55
que tout homme qui conspire ne doive pas être au
plus tôt accusé, poursuivi et puni.
« S'il est quelqu'un, qu'il se lève I
<< On vous a dit que l'indulgence était le devoir de
la force, que certaines puissances désarmaient ; et,
moi, je vous dis qu'il faut veiller ; que le despotisme
et l'aristocratie n'ont ni mort ni sommeil, et que,
si les nations s'endorment un instant, elles se ré-
veillent enchaînées. Le moins pardonnable des
crimes est celui qui a pour but de ramener l'homme
à l'esclavage. Si le feu du ciel était au pouvoir des
hommes, il faudrait en frapper ceux qui attentent à
la liberté des peuples ! »
C'était la première fois que l'on entendait de sem-
blables paroles ; cette éloquence sauvage entraîna
tout avec soi, comme l'avalanche qui descend des
Alpes entraîne arbres, troupeaux, bergers, maisons.
Séance tenante, on décréta :
« Que, si Louis-Stanislas-Xavier, prince français,
ne rentrait pas dans deux mois, il abdiquait ses
droits à la régence. »
Puis, le 8 novembre :
« Que, si les émigrés ne rentraient pas au i®' jan-
vier, ils seraient déclarés coupables de conspiration,
poursuivis et punis de mort. »
Puis, le 29 novembre, c'est le tour des prêtres.
« Le serment civique sera exigé dans le délai de
huit jours,
« Ceux qui refuseront seront tenus suspects de
révolte et recommandés à la surveillance des au-
torités.
56 LA COMTESSE DE CHARNY
« S'ils se trouvent dans une commune où il
survient des troubles religieux, le directoire du
département pourra les éloigner de leur domicile
ordinaire.
« S'ils désobéissent, ils seront emprisonnés pour
un an au plus ; s'ils provoquent à la désobéissance,
pour deux ans.
« La commune où la force armée sera obligée
d'intervenir, en supportera les frais.
« Les églises ne serviront qu'au culte salarié de
l'État ; celles qui n'y seront pas nécessaires pour-
ront être achetées pour un autre culte, mais non
pour ceux qui refusent le serment.
« Les municipalités enverront aux départements,
et ceux-ci à l'Assemblée, la liste des prêtres qui ont
juré et de ceux qui ont refusé le serment, avec des
observations sur leur coalition entre eux et avec les
émigrés, afin que l'Assemblée avise aux moyens
d'extirper la rébellion.
« L'Assemblée regarde comme un bienfait les
bons ouvrages qui peuvent éclairer les campagnes
sur les questions prétendues religieuses : elle les
fera imprimer, et récompensera les auteurs. »
Nous avons dit ce qu'étaient devenus les consti-
tuants, autrement dit les constitutionnels ; nous
avons montré dans quel but avaient été fondés les
Feuillants.
Leur esprit était parfaitement en harmonie avec
le département de Paris.
C'était l'esprit de Bamave, de La Fayette, de
Lameth, de Duport, de Bailly, — qui était encore
maire, mais qui allait cesser de l'être.
LA COMTESSE DE CHARNY 57
Ils \àrent dans le décret sur les prêtres, « décret,
disaient-ils, rendu contre la conscience publique >,
ils virent dans le décret sur les émigrés, « décret
rendu contre les liens de famille », un moyen d'es-
sayer du pouvoir du roi.
Le club des Feuillants prépara, et le directoire
de Paris signa contre ces deux décrets une pro-
testation dans laquelle on priait Louis XVI d'ap-
poser son veto au décret concernant les prêtres.
On se rappelle que la Constitution réservait â
Louis XVI ce droit de veto.
Qui signait cette protestation ? L'homme qui, le
premier, avait attaqué le clergé, le Méphistophélès,
qui, de son pied bot, avait cassé la glace : Talley-
rand ! L'homme qui a fait, depuis, de la diplomatie
à la loupe, ne voyait pas toujours très clair en ré-
volution.
Le bruit du veto se répandit d'avance.
Les Cordeliers lancèrent en avant Camille Des-
moulins, ce lancier de la Révolution qu'on trouva
toujours prêt à planter sa pique en plein but.
Lui aussi fit sa pétition.
Mais, bredouilleur impossible quand il essayait
de prendre la parole, il chargea Fauche t de la lire,
Fauchet la lut.
Elle fut applaudie d'un bout à l'autre.
Il était difficile de manier la question avec plus
d'ironie, et d'aller en même temps plus à fond.
« Nous ne nous plaignons, disait le camarade de
collège de Robespierre et l'ami de Danton, nous ne
nous plaignons ni de la Constitution, qui a accordé
le veto, ni du roi, qui en use, nous souvenant de la
58 LA COMTESSE DE CHARNY
maxime d'un grand politique, de Machiavel : « Si
« le prince doit renoncer à la souveraineté, la nation
« serait trop injuste, trop cruelle, de trouver mau-
« vais qu'il s'opposât constamment à la volonté gé-
<( nérale, parce qu'il est difficile et contre nature de
« tomber volontairement de si haut. »
« Pénétrés de cette vérité, prenant exemple de
Dieu même, dont les commandements ne sont point
impossibles, nous n'exigerons jamais du ci-devant
souverain un amour impossible de la souveraineté
nationale, et nous ne trouvons pas mauvais qu'il
appose son veto précisément aux meilleurs décrets. »
L'Assemblée, comme nous l'avons dit, applaudit,
adopta la pétition, décréta l'insertion au procès-
verbal, et l'envoi du procès-verbal aux départe-
ments.
Le soir, les Feuillants s'émurent.
Beaucoup de membres du club, représentants à
la Législative, n'avaient point assisté à là séance.
Les absents de la veille firent, le lendemain, in-
vasion dans l'Assemblée.
Ils étaient deux cent soixante.
On annula le décret de la veille, au milieu des
huées et des sifflets des tribunes.
Ce fut la guerre entre l'Assemblée et le club, qui
s'appuya d'autant plus, dès lors, sur les Jacobins,
représentés par Robespierre, et sur les Cordeliers,
représentés par Danton.
En effet, Danton gagnait en popularité ; sa tête
monstrueuse commençait de s'élever au-dessus de
la foule ; géant Adamastor, il grandissait devant
la ro3'auté, et lui disait : « Prends garde ! la mer
LA COMTESSE DE CHARNY 59
sur laquelle tu navigues s'appelle la mer des Tem-
pêtes ! »
Puis voilà tout à coup la reine qui vient en aide
aux Jacobins contre les Feuillants.
Les haines de Marie- Antoinette ont été à la
Révolution ce que sont à l'Atlantique les grains et
les bourrasques.
Marie -Antoinette haïssait La Fayette; La Fayette,
qui l'avait sauvée au 6 octobre, qui avait perdu sa
popularité pour la cour au 17 juillet.
La Fayette aspirait à remplacer Bailly comme
maire de Paris.
La reine, au lieu d'aider La Fayette, fit voter les
royalistes en faveur de Pétion. Étrange aveugle-
ment ! en faveur de Pétion, son brutal compagnon
de voyage au retour de Varennes !
Le 19 décembre, le roi se présente à l'Assemblée,
il y vient apporter son veto au décret rendu contre
les prêtres.
La veille, aux Jacobins, avait eu lieu une grave
démonstration.
Un Suisse de Neuchâtel, Virchaux, le même qui,
au Champ-de-Mars, écrivait la pétition pour la
république, avait offert à la société une épée de Da-
mas destinée au premier général qui vaincrait les
ennemis de la liberté.
Isnard était là ; il prit l'épée du jeune républi-
cain, la tira du fourreau, et s'élança à la tribune en
criant :
— La voilà, l'épée de l'ange exterminateur ! Elle
sera victorieuse ! La France poussera un grand cri,
et les peuples répondront ; la terre, alors, se cou-
6o LA COMTESSE DE CHARNY
vrira de combattants, et les ennemis de la liberté
seront effacés de la liste des hommes !
Ézéchiel n'eût pas mieux dit.
L'épée tirée ne devait pas être remise au four-
reau : une double guerre était déclarée à l'intérieur
et à l'extérieur.
L'épée du républicain de Neuchâtel devait frap-
per d'abord le roi de France ; puis, après le roi de
France, les rois étrangers.
UN MINISTRE DE LA FAÇON DE MADAME DE STAËL
Gilbert n'avait pas revu la reine depuis le jour où
celle-ci, l'ayant prié de l'attendre un instant dans
son cabinet, l'y avait laissé pour écouter le plan
politique que M, de Breteuil rapportait de Vienne,
et qui était conçu en ces termes :
« Faire de Bamave comme de Mirabeau : gagner
du temps, jurer la Constitution ; l'exécuter litté-
ralement, pour montrer qu'elle est inexécutable. La
France se refroidira, s'ennuiera ; les Français ont
la tête légère : il se fera quelque mode nouvelle, et
la liberté passera.
<i Si la liberté ne passe pas, on aura gagné un
an ; et, dans un an, nous serons prêts à la guerre. 8
Six mois s'étaient écoulés depuis cette époque ;
la liberté n'avait point passé, et il était évident que
les souverains étrangers étaient en train d'accom-
plir leur promesse, et se préparaient à la guerre.
Gilbert fut étonné de voir entrer un matin chez
lui le valet de chambre du roi.
Il pensa d'abord que le roi était malade, et l'en-
voyait chercher.
Mais le valet de chambre le rassura.
Il lui dit qu'on le demandait au château.
61
62 LA COMTESSE DE CHARNY
Gilbert insista pour savoir qui le demandait ;
mais le valet de chambre, qui, sans doute, avait
des ordres, ne se départit pas de cette formule :
— On vous demande au château.
Gilbert était profondément attaché au roi ; il
plaignait Marie -Antoinette plus encore comme
femme que comme reine ; elle ne lui inspirait ni
amour ni dévouement, il n'éprouvait pour elle
qu'une profonde pitié.
Il se hâta d'obéir.
On l'introduisit dans l'entresol où l'on recevait
Barnave.
Une femme attendait dans im fauteuil, et se leva
en voyant paraître Gilbert.
Gilbert reconnut Madame Elisabeth.
Pour celle-là, il avait un profond respect, sachant
tout ce qu'il y avait d'angélique bonté dans son
cœur.
Il s'inclina devant elle, et comprit à l'instant
même la situation.
Le roi ni la reine n'avaient osé l'envoyer cher-
cher en leur nom : on mettait Madame Élizabeth
en avant.
Les premiers mots de Madame Elisabeth prou-
vèrent au docteur qu'il ne se trompait point dans
ses conjectures.
— Monsieur Gilbert, dit-elle, je ne sais si d'autres
ont oublié les marques d'intérêt que vous avez
données à mon frère lors de notre retour de Ver-
sailles, celles que vous avez données à ma sœur lors
de notre arrivée de Varennes ; mais, moi, je m'en
souviens.
LA COMTESSE DE CHARNY 63
Gilbert s'inclina.
— Madame, dit-il, Dieu a décidé dans sa sagesse
que vous auriez toutes les vertus, même celle de la
mémoire ; vertu rare de nos jours, et surtout che?
les personnes royales.
— Vous ne dites pas cela pour mon frère, n'est-ce
pas, monsieur Gilbert ? Mon frère me parle souvent
de vous, et fait grand cas de votre expérience.
— Comme médecin ? demanda en souriant Gil-
bert.
— Comme médecin, oui, monsieur ; seulement, il
croit que votre expérience peut s'appliquer en
même temps à la santé du roi et à celle du royaume.
— Le roi est bien bon, madame ! dit Gilbert.
Pour laquelle des deux santés me fait-il appeler en
ce moment ?
— Ce n'est pas le roi qui vous fait appeler, mon-
sieur, dit Madame Elisabeth en rougissant un peu,
car ce cœur chaste ne savait point mentir ; c'est
moi.
— C'est vous, Madame ? demanda Gûbert. Oh !
ce n'est pas votre santé qui vous tourmente au
moins : votre pâleur est celle de la fatigue et de
l'inquiétude, mais non celle de la maladie.
— Vous avez raison, monsieur, ce n'est point
pour moi que je tremble : c'est pour mon frère ; il
m'inquiète !
— Moi aussi. Madame, répondit Gilbert.
— Oh ! notre inquiétude ne vient probablement
pas de la même source, dit Madame Elisabeth ; je
veux dire qu'il m'inquiète comme santé.
— Le roi serait-il malade ?
64 LA COMTESSE DE CHARNY
— Non, pas précisément, répondit Madame Elisa-
beth ; mais le roi est abattu, découragé... Tenez,
voilà aujourd'hui dix jours, — je compte les jours,
vous comprenez, — voilà aujourd'hui dix jours qu'il
n'a prononcé une seule parole, si ce n'est avec moi,
et dans sa partie de trictrac habituelle, où il est
obligé de prononcer les mots indispensables à ce jeu.
— Il y a aujourd'hui onze jours, dit Gilbert, qu'il
s'est présenté à l'Assemblée pour lui signifier son
veto... Pourquoi n'est-il pas devem^ muet le matin
de ce jour-là, au lieu de perdre la parole le lende-
main !
— Votre avis était-il donc, s'écria \dvement Ma-
dame Elisabeth, que mon frère dût sanctionner ce
décret impie ?
— Mon avis est. Madame, que mettre le roi en
avant des prêtres dans le courant qui vient, contre
la marée qui monte, contre l'orage qui gronde, c'est
vouloir que roi et prêtres soient brisés du même
coup !
— Mais, à la place de mon pauvre frère, que
feriez- vous, monsieur ?
— Madame, il y a en ce moment un parti qui
grandit comme ces géants des Mille et une Nuits
qui, enfermés dans un vase, ont, une heure après
que le vase est brisé, cent coudées de hauteur.
— Vous voulez parler des Jacobins, monsieur ?
Gilbert secoua la tête.
— Non, je veux parler de la Gironde, Ixs Jaco-
bins ne veulent pas la guerre ; la Gironde la veut :
la guerre est nationale.
— Mais la guerre... la guerre à qui, mon Dieu ? A
LA COMTESSE DE CHARNY 65
l'empereur, notre frère ? au roi d'Espagne, notre
neveu ? Nos ennemis, monsieur Gilbert, sont en
France, et non pas hors de France ; et la preuve...
Madame Elisabeth hésita.
— Dites, Madame, reprit Gilbert.
— Je ne sais, en vérité, si je puis vous dire cela,
docteur, quoique ce soit pour cela que je vous aie
fait venir.
— Vous pouvez tout me dire. Madame, comme à
un homme dévoué et prêt à donner sa vie au roi.
— Monsieur, dit Madame Éhsabeth, croyez-vous
qu'il existe un contrepoison ?
Gilbert sourit.
— Universel ? Non, Madame ; seulement, chaque
substance vénéneuse a son antidote, quoique, en
général, il faut le dire, ces antidotes soient presque
toujours impuissants.
— Oh ! mon Dieu !
— Il faudrait d'abord savoir si le poison est un
poison minéral ou végétal. D'habitude, les poisons
minéraux agissent sur l'estomac et les entrailles ;
les poisons végétaux sur le système nerveux, que
les uns exaspèrent et que les autres stupéfient. De
quel genre de poison voulez- vous parler, Madame ?
— Écoutez, je vais vous dire un grand secret,
monsieur.
— J'écoute, Madame.
— Eh bien, je crains qu'on n'empoisonne le roi !
— Qui voulez-vous qui se rende coupable d'un
pareil crime ?
— Voici ce qui est arrivé : M. Laporte... l'inten-
dant de la liste civile, vous savez ?...
V. 3
66 LA COMTESSE DE CHARNY
— Oui, Madame.
— Eh bien, M. Laporte nous a fait prévenir
qu'un homme des offices du roi, qui s'était étabH
pâtissier au Palais-Royal, allait rentrer dans les
fonctions de sa charge, que lui rendait la mort de
son survivancier... Eh bien, cet homme, qui est un
jacobin effréné, a dit tout haut que l'on ferait grand
bien à la France en empoisonnant le roi !
— En général, Madame, les gens qui veulent
commettre un pareil crime ne s'en vantent pas
d'avance.
— Oh ! monsieur, ce serait si facile d'empoison-
ner le roi ! Par bonheur, celui dont nous nous dé-
fions n'a pas dans le palais d'autres détails de
bouche que celui de la pâtisserie.
— Alors, vous avez pris des précautions, Ma-
dame ?
— Oui, il a été décidé que le roi ne mangerait
plus que du rôti ; que le pain serait apporté par
M. Thierry de Ville-d'Avray, intendant des petits
appartements, qui se charge en même temps de
fournir le vin. Quant aux pâtisseries, comme le
roi les aime, madame Campan a reçu l'ordre d'en
acheter comme pour elle, tantôt chez un pâtissier,
tantôt chez un autre. On nous a recommandé sur-
tout de nous défier du sucre râpé.
— En ce qu'on peut y mêler de l'arsenic sans
qu'on s'en aperçoive ?
— Justement... C'était l'habitude de la reine de
sucrer son eau avec ce sucre : nous l'avons com-
plètement supprimé. Le roi, la reine et moi man-
geons ensemble ; nous nous passons de toute per-
LA COMTESSE DE CHARNY Ô7
sonne de service : si l'un de nous a quelque chose à
demander, il sonne. C'est madame Campan qui, dès
que le roi est à table, apporte, par une entrée par-
ticulière, la pâtisserie, le pain et le vin ; on cache
tout cela sous la table, et l'on a l'air de boire le vin
de la cave, et de manger le pain et la pâtisserie du
service. Voilà comme nous vivons, monsieur ! et
cependant nous tremblons à chaque instant, la
reine et moi, de voir tout à coup pâJir le roi, et de
lui entendre prononcer ces deux mots terribles :
« Je souffre ! »
— Laissez-moi vous affirmer d'abord. Madame,
dit le docteur, que je ne crois pas à ces menaces
d'empoisonnement ; mais, ensuite, je ne m'en mets
pas moins entièrement au service de Leurs Ma-
jestés. Que désire le roi ? Le roi veut-il me donner
une chambre au château ? J'y resterai de manière à
ce qu'à tout instant on m'y trouve, jusqu'au mo-
ment où ses craintes...
— Oh ! mon frère ne craint rien, reprit vivement
Madame Elisabeth.
— Je me trompe. Madame... Jusqu'au moment
où vos craintes seront passées. J'ai quelque pratique
des poisons et des contrepoisons ; je me tiendrai
prêt à les combattre, de quelque nature qu'ils
soient ; mais permettez-moi d'ajouter. Madame,
que, si le roi voulait, on n'aurait bientôt plus rien
à craindre pour lui.
— Oh ! que faut-il donc faire pour cela ? dit une
voix qui n'était pas celle de Madame Éhsabeth, et
qui, par son timbre vibrant et accentué, fit re-
tourner Gilbert.
68 LA COMTESSE DE CHARNY
Le docteur ne se trompait pas : cette voix, c'était
celle de la reine.
Gilbert s'inclina.
— Madame, dit-il, ai-je besoin de renouveler à
la reine les protestations de dévouement que je
faisais tout à l'heure à Madame Elisabeth ?
— Non, monsieur, non ; j'ai tout entendu... je
voulais seulement savoir dans quelles dispositions
vous êtes encore à notre égard.
— La reine a douté de la solidité de mes senti-
ments ?
— Oh ! monsieur, tant de têtes et tant de cœurs
tournent à ce vent de tempête, que l'on ne sait
vraiment plus à qui se fier !
— Et c'est pour cela que la reine va recevoir, de
la main des Feuillants, un ministre façonné par
madame de Staël ?
La reine tressaillit.
— Vous savez cela ? dit-elle.
— Je sais que Votre Majesté est engagée avec
M. de Narbonne.
— Et vous me blâmez, sans doute ?
— Non, madame ; c'est un essai comme un autre.
Quand le roi aura essayé de tout, peut-être finira-
t-il par où il eût dû commencer.
— Vous avez connu madame de Staël, monsieur ?
demanda la reine.
— J'ai eu cet honneur, madame. En sortant de
la Bastille, je me suis présenté chez elle, et c'est
par M. Necker que j'ai su que c'était à la recom-
mandation de la reine que j'avais été arrêté.
La reine rougit visiblement ; puis, avec un sourire :
LA COMTESSE DE CHARNY 69
— Nous avons promis de ne point revenir sur
cette erreur.
— Je ne reviens pas sur cette erreur, madame ;
je réponds à une question que Votre Majesté me
faisait la grâce de m'adresser.
— Que pensez-vous de M. Necker ?
— C'est un brave Allemand, composé d'éléments
hétérogènes, et qui, en passant par le baroque,
s'élève jusqu'à l'emphase.
— Mais n'êtes- vous pas de ceux qui avaient
poussé le roi à le reprendre ?
— M. Necker était, à tort ou à raison, l'homme le
plus populaire du royaume ; j'ai dit au roi : « Sire,
appuyez-vous sur sa popularité. »
— Et madame de Staël ?
— Sa Majesté me fait, je crois, l'honneur de
me demander ce que je pense de madame de
Staël ?
— Oui.
— Mais, comme physique, elle a le nez gros, les
traits gros, la taille grosse...
La reine sourit : femme, il ne lui était pas désa-
gréable d'entendre dire d'une antre femme dont on
s'occupait beaucoup, qu'elle n'était pas belle.
— Continuez, dit-elle.
— Sa peau est d'une qualité médiocrement atti-
rante ; ses gestes sont plutôt énergiques que gra-
cieux ; sa voix est rude, parfois à faire douter que
c'est celle d'une femme. Avec tout cela, elle a vingt-
quatre ou vingt-cinq ans, un cou de déesse, de
magnifiques cheveux noirs, des dents superbes, un
œil plein de flamme : son regard est un monde !
70 LA COMTESSE DE CHARNY
— Mais, au moral ? comme talent, comme mé-
rite ? se hâta de demander la reine.
— Elle est bonne et généreuse, madame ; pas un
de ses ennemis ne restera son ennemi après l'avoir
entendue parler un quart d'heure.
— Je parle de son génie, monsieur ; — on ne
fait pas de la politique seulement avec le cœur.
— Madame, le cœur ne gâte rien, même en poli-
tique : quant au mot génie, que Votre Majesté a
prononcé, soyons avares de ce mot, madame. Ma-
dame de Staël a un grand et immense talent, mais
qui ne s'élève pas jusqu'au génie ; quelque chose
de lourd mais de fort, d'épais mais de puissant,
pèse à ses pieds quand elle veut quitter la terre :
il y a, d'elle à Jean- Jacques, son maître, la différence
qu'il y a du fer à l'acier.
— Vous parlez de son talent comme écrivain,
monsieur ; parlez-moi un peu de la femme politique.
— Sous ce rapport, à mon avis, madame, ré-
pondit Gilbert, on donne à madame de Staël beau-
coup plus d'importance qu'elle n'en mérite. Depuis
l'émigration de Mounier et de Lally, son salon est
la tribune du parti anglais, semi-aristocratique avec
les deux chambres. Comme elle est bourgeoise, et
très bourgeoise, elle a la faiblesse d'adorer les
grands seigneurs ; elle admire les Anglais parce
qu'elle croit le peuple anglais un peuple éminem-
ment aristocrate ; elle ne sait pas l'histoire de
l'Angleterre ; elle ignore le mécanisme de son gou-
vernement ; de sorte qu'elle prend pour des gentils-
hommes du temps des croisades des nobles d'hier
puisés incessamment en bas. Les autres peuples,
LA COMTESSE DE CHARNY 71
avec du vieux, font parfois du neuf ; l'Angleterre,
avec du neuf, fait constamment du vieux.
— Vous croyez que c'est en raison de ce senti-
ment-là que madame de Staël nous propose Nar-
bonne ?
— Ah ! cette fois, madame, deux amours sont
combinés : l'amour de l'aristocratie et l'amour de
l'aristocrate.
— Vous croyez que madame de Staël aime M. de
Narbonne à cause de son aristocratie ?
— Ce n'est pas à cause de son mérite, j 'imagine !
— Mais nul n'est moins aristocrate que M. de
Narbonne : on ne connaît pas même son père.
— Ah ! parce qu'on n'ose pas regarder du côté
du soleil...
— Voyons, monsieur Gilbert, je suis femme,
aimant les caquets par conséquent : que dit-on de
M. de Narbonne ?
— Mais on dit qu'il est roué, brave, spirituel.
— Je parie de sa naissance.
— On dit que, quand le parti jésuite fit chasser
Voltaire, Machault, d'Argenson, — ceux qu'on ap-
pelait les philosophes enfin, — il lui fallut lutter
contre madame de Pompadour ; or, les traditions
du régent étaient là : on savait ce que peut l'amour
paternel doublé d'un autre amour ; alors, on choisit
— les jésuites ont la main heureuse pour ces sortes
de choix, madame ! — alors, on choisit une fille du
roi, et l'on obtint d'elle qu'elle se dévouât à l'œuvre
incestueusement héroïque ; de là ce charmant cava-
Uer dont on ignore le père, comme dit Votre Ma-
jesté, non point parce que sa naissance se perd dans
72 LA COMTESSE DE CHARNY
l'obscurité, mais parce qu'elle se fond dans la
lumière.
— Ainsi, vous ne croyez pas, comme les Jaco-
bins, comme M. de Robespierre, par exemple, que
M. de Narbonne sorte de l'ambassade de Suède ?
— Si fait, madame ; seulement, il sort du bou-
doir de la femme, et non du cabinet du mari. Sup-
poser que M. de Staël soit pour quelque chose là
dedans, ce serait supposer qu'il est le mari de sa
femme... Oh ! mon Dieu ! non, ce n'est point une
trahison d'ambassadeur, madame ; c'est une fai-
blesse d'amants. Il ne faut pas moins que l'amour,
ce grand, cet éternel fascinateur, pour pousser une
femme à mettre aux mains de ce roué frivole la
gigantesque épée de la Révolution.
— Parlez- vous de celle qu'a baisée M. Isnard au
club des Jacobins ?
— Hélas ! madame, je parle de celle qui est sus-
pendue sur votre tête.
— Donc, à votre avis, monsieur Gilbert, nous
avons tort d'accepter M. de Narbonne comme
ministre de la guerre ?
— Vous feriez mieux, madame, de prendre tout
de suite celui qui lui succédera.
— Et qui donc ?
— Dumouriez.
— Dumouriez, un officier de fortune ?
— Ah ! madame, voilà le grand mot lâché !.,. et
encore, vis-à-vis de celui qu'il frappe, est-il injuste !
— M. Dumouriez n'a-t-il pas été simple soldat ?
— M. Dumouriez, je le sais bien, madame, n'est
pas de cette noblesse de cour à laquelle on sacrifie
LA COMTESSE DE CHARNY 73
tout ; M. Dumouriez, noble de province, ne pouvant
ni obtenir ni acheter un régiment, s'est engagé
comme simple hussard. A vingt ans, il s'est fait
hacher de coups de sabre par cinq ou six cavaliers
plutôt que de se rendre, et, malgré ce trait de
courage, malgré une intelligence réelle, il a langui
dans les grades inférieurs.
— Son intelligence, oui, il l'a développée en ser-
vant d'espion à Louis XV.
— Pourquoi appeler en lui espionnage ce que
vous appelez diplomatie chez les autres ? Je sais
bien qu'à l'insu des ministres du roi, il entretenait
une correspondance avec le roi. Quel est le noble de
cour qui n'en eût pas fait autant ?
— Mais, monsieur, s'écria la reine, trahissant sa
profonde étude de la politique par les détails dans
lesquels elle entrait, c'est un homme essentielle-
ment immoral, que celui que vous me recommandez!
Il n'a nul principe, aucun sentiment de l'honneur !
M. de Choiseul m'a dit, à moi, que Dumouriez lui
avait présenté deux projets relatifs aux Corses, un
pour les asservir, l'autre pour les délivrer.
— C'est vrai, madame ; mais M. de Choiseul a
oublié de vous dire que le premier fut préféré, et
que Dumouriez se battit bravement pour le faire
réussir.
— Le jour où nous accepterons M. Dumouriez
pour ministre, ce sera comme si nous faisions une
déclaration de guerre à l'Europe.
— Eh ! madame, dit Gilbert, la déclaration est
faite dans tous les cœurs ! Savez-vous ce que les
registres de ce département donnent de citoyens
74 LA COMTESSE DE CHARNY
inscrits pour partir volontairement ? Six cent mille !
Dans le Jura, les femmes ont déclaré que tous les
hommes pouvaient partir, et que, si on voulait
leur donner des piques, elles suffiraient à garder le
pays.
— Vous venez de prononcer un mot qui me fait
frémir, monsieur, dit la reine.
— Excusez-moi, madame, reprit Gilbert, et dites-
moi quel est ce mot, pour qu'il ne m'arrive plus
un pareil malheur.
— Vous venez de prononcer le mot de piques...
Oh ! les piques de 89, monsieur ! je vois encore les
têtes de mes deux pau%nres gardes du corps au bout
de deux piques !
— Et, cependant, madame, c'est une femme, une
mère qui a proposé d'ouvrir une souscription pour
faire fabriquer des piques.
— Est-ce aussi une femme et une mère qui a fait
adopter par vos Jacobins le bonnet rouge, couleur
de sang ?
— Voilà encore où Votre Majesté est dans l'er-
reur, répondit Gilbert. On a voulu consacrer l'éga-
lité par un symbole ; on ne pouvait pas décréter
que tous les Français porteraient un costuma
pareil ; on adopta, pour plus de facilité, une partie
seulement du costume : le bonnet des pauvres
paysans ; seulement, on préféra la couleur rouge,
non pas parce que c'est la sombre couleur du sang,
mais, au contraire, parce que le rouge est gai, écla-
tant, agréable à la foule.
— C'est bien, docteur, dit la reine, je ne déses-
père pas, tant vous êtes partisan des inventions
LA COMTESSE DE CHARNY 75
nouvelles, de vous voir, un jour, venir tâter le pouls
du roi avec la pique à la main et le bonnet rouge
sur la tête.
Et, moitié railleuse, moitié amère, voyant qu'elle
ne pouvait sur aucun point entamer cet homme, la
reine se retira.
Madame Elisabeth s'apprêtait à la suivre ; mais
Gilbert, d'une voix presque suppliante :
— Madame, dit-il, vous aimez votre frère, n'est-
ce pas ?
— Oh ! dit Madame Elisabeth, ce n'est pas de
l'amour que j'ai pour lui, c'est de l'adoration !
— Et vous êtes disposée à lui transmettre un
bon conseil, un conseil venant d'un ami, n'est-ce
pas ?
— Oh ! dites ! et, si le conseil est véritablement
bon...
— A mon point de vue, il est excellent.
— Alors, parlez ! parlez !
— Eh bien, c'est, quand son ministère feuillant
sera tombé, — et ce ne sera pas long, — de prendre
un ministère tout entier coiffé de ce bonnet rouge
qui fait si grand'peur à la reine.
Et, saluant profondément Madame Elisabeth, il
sortit.
VI
LES ROLAND
Nous avons rapporté cette conversation de la reine
et du docteur Gilbert pour interrompre le cours,
toujours un peu monotone, d'un récit historique,
et pour montrer un peu moins sèchement que dans
un tableau chronologique la succession des événe-
ments et la situation des partis.
Le ministère Narbonne dura trois mois.
Un discours de Vergniaud le tua.
De même que Mirabeau avait dit : « Je vois d'ici
la fenêtre... », Vergniaud, à la nouvelle que l'im-
pératrice de Russie avait traité avec la Turquie, et
que l'Autriche et la Prusse avaient signé, le 7 fé-
vrier, à Berlin, un traité d'alliance offensive et
défensive, Vergniaud, montant à la tribune, s'écria :
« Et, moi aussi, je puis le dire, de cette tribune,
je vois le palais où se trame la contre-révolution, où
l'on prépare les manœuvres qui doivent nous livrer
à l'Autriche... Le jour est venu où vous pouvez
mettre un terme à tant d'audace, et confondre les
conspirateurs ; l'épouvante et la terreur sont sou-
vent sorties de ce palais, dans les temps antiques,
au nom du despotisme ; que l'épouvante et la ter-
reur y rentrent aujourd'hui au nom de la loi ! »
Et, par un geste puissant, le magnifique orateur
LA COMTESSE DE CHARNY tj
sembla chasser devant lui les deux filles échevelées
de la Peur et de l'Effroi.
Elles rentrèrent en effet, aux Tuileries, et Nar-
bonne, élevé par un souffle d'amour, fut renversé
par un souffle de tempête.
Cette chute avait lieu vers le commencement de
mars 1792.
Aussi, trois mois à peine après l'entrevue de la
reine avec Gilbert, un homme petit de taille, leste,
dispos, nerveux, à la tête spirituelle où étincelaient
des yeux pleins de flamme, âgé de cinquante-six
ans, quoiqu'il parût dix ans de moins, le visage
couvert des teintes brunes des bivacs, était-il intro-
duit chez le roi Louis XVI.
Il était vêtu de l'uniforme de maréchal de camp.
Il ne resta qu'un instant seul dans le salon où
il avait été introduit ; bientôt la porte s'ouvrit, et
le roi entra.
C'était la première fois que les deux personnages
se trouvaient en face l'un de l'autre.
Le roi jeta sur le petit homme un regard terne
et lourd qui n'était pas néanmoins exempt d'ob-
servation ; le petit homme fixa sur le roi un œil
scrutateur, plein de défiance et de feu.
Personne n'était resté là pour annoncer l'étran-
ger ; ce qui prouvait que l'étranger était annoncé
d'avance.
— C'est vous, monsieur Dumouriez ? dit le roi.
Dumouriez s'inclina.
— Depuis quand êtes- vous à Paris ?
— Depuis le commencement du mois de février,
sire.
78 LA COMTESSE DE CHARNY
— C'est M. de Narbonne qui vous a fait venir ?
— Pour m'annoncer que j 'étais employé à l'armée
d'Alsace, sous le maréchal Luckner, et que j'allais
commander la division de Besançon.
— Vous n'êtes point parti, cependant ?
— Sire, j'ai accepté ; mais j'ai cru devoir faire
cette observation à M. de Narbonne, que, la guerre
étant prochaine (Louis XYl tressaillit visiblement),
et menaçant d'être générale, continua Dumouriez
sans paraître remarquer ce tressaillement, je croyais
qu'il était bon de s'occuper du Midi, où Ton pouvait
être attaqué au dépourvTi ; qu'en conséquence, il me
semblait urgent de faire un plan de défense pour le
Midi, et d'y envoyer un général en chef et une
armée.
— Oui, et vous avez donné votre plan à M. de
Narbonne, après l'avoir communiqué à M. Gen-
sonné et à plusieurs membres de la Gironde ?
— M. Gensonné est mon ami, sire, et je le crois
comme moi un ami de Votre Majesté.
— Alors, dit le roi en souriant, j'ai affaire à un
girondin ?
— Vous avez affaire, sire, à un patriote, fidèle
sujet de son roi.
Louis XVI mordit ses grosses lèvres.
— Et c'est pour servir plus efficacement le roi et
la patrie que vous avez refusé la place de ministre
des affaires étrangères par intérim ?
— Sire, j'ai d'abord répondu que je préférais, à
un ministère par intérim ou sans intérim, le com-
mandement qui m'avait été promis ; je suis un
soldat, et non un diplomate.
LA COMTESSE DE CHARNY 79
• — On m'a, au contraire, assuré que vous êtes
l'un et l'autre, monsieur, dit le roi.
— On m'a fait trop d'honneur, sire.
— Et c'est sur cette assurance que j'ai insisté.
— Oui, sire, et que j'ai, moi, continué de refuser,
malgré mon grand regret, de vous désobéir.
— Et pourquoi refusez- vous ?
— Parce que la situation est grave, sire ; elle
vient de renverser M. de Narbonne et de compro-
mettre M. de Lessart : tout homme qui se croit
quelque chose a donc le droit ou de ne pas se laisser
employer, ou de demander qu'on l'emploie selon
sa valeur. Or, sire, je vaux quelque chose, ou je ne
vaux rien ; si je ne vaux rien, laissez-moi dans mon
obscurité ; qui sait pour quel destin vous m'en
feriez sortir? Si je vaux quelque chose, ne faites
pas de moi im ministre d'un jour, un pouvoir d'un
instant ; mais donnez-moi sur quoi m 'appuyer,
pour qu'à votre tour vous puissiez vous appuyer sur
moi. Nos affaires — pardon, sire. Votre Majesté
voit que je fais de ses affaires les miennes — nos
affaires sont en trop grande défaveur en pays
étranger pour que les cours puissent traiter avec
un ministre intérimaire ; cet intérim — excusez la
franchise d'un soldat (rien n'était moins franc que
Dumouriez ; mais, dans certaines circonstances, il
tenait à le paraître) — cet intérim serait une mala-
dresse contre laquelle s'élèverait l'Assemblée, et qui
me dépopulariserait près d'elle ; je dirai plus, cet
intérim compromettrait le roi, qui aurait l'air de
tenir à son ancien ministère, et qui semblerait
n'attendre qu'une occasion d'y revenir.
8o LA COMTESSE DE CHARNY
— Si c'était mon intention, vous croyez donc que
la chose me serait impossible, monsieur ?
— Je crois, sire, qu'il est temps que Votre Ma-
jesté rompe une bonne fois avec le passé.
— Oui, et que je me fasse jacobin, n'est-ce pas ?
Vous avez dit cela à Laporte.
— Ma foi, si Votre Majesté faisait cela, elle em-
barrasserait bien tous les partis, et peut-être les
jacobins plus qu'aucun autre.
— Pourquoi ne me conseillez-vous pas tout de
suite de mettre le bonnet rouge ?
— Eh ! sire, si c'était un moyen..., dit Du-
mouriez.
Le roi regarda un instant avec une certaine dé-
fiance l'homme qui venait de lui faire cette réponse ;
puis il reprit :
— Ainsi c'est un ministère sans intérim que vous
voulez, monsieur ?
— Je ne veux rien, sire ; je suis prêt à recevoir
les ordres du roi ; seulement, j'aimerais mieux que
les ordres du roi m'envoyassent à la frontière que
de me retenir à Paris.
— Et, si je vous donnais, au contraire, l'ordre de
rester à Paris, et de prendre définitivement le porte-
feuille des affaires étrangères, que diriez-vous ?
Dumouriez sourit.
— Je dirais, sire, que Votre Majesté est revenue
des préventions qu'on lui avait inspirées contre moi.
— Eh bien, oui, entièrement, monsieur Dumou-
riez... Vous êtes mon ministre.
— Sire, je me dévoue à votre service ; mais...
— Des restrictions ?
LA COMTESSE DE CHARNY 8i
— Des explications, sire.
— Dites ; je vous écoute.
— La place de ministre n'est plus ce qu'elle était
autrefois ; sans cesser d'être le fidèle serviteur de
Votre Majesté, en entrant au ministère, je deviens
l'homme de la nation. Ne me demandez donc pas,
à partir d'aujourd'hui, le langage auquel vous ont
habitué mes prédécesseurs : je ne saurai parler que
selon la liberté et la Constitution ; renfermé dans
mes fonctions, je ne vous ferai point ma cour ; je
n'en aurai point le temps, et je romprai toute éti-
quette royale, pour mieux servir mon roi ; je ne
travaillerai qu'avec vous ou au conseil, et, je vous
le dis d'avance, sire, ce travail sera une lutte.
— Une lutte, monsieur ! et pourquoi ?
— Oh ! c'est bien simple, sire : presque tout
votre corps diplomatique est ouvertement contre-
révolutionnaire ; je vous engagerai à le changer, je
contrarierai vos goûts dans les choix, je proposerai
à Votre Majesté des sujets qu'elle ne connaîtra pas
même de nom, d'autres qui lui déplairont.
— Et dans ce cas, monsieur... ? interrompit \dve-
ment Louis XVI.
— Dans ce cas, sire, quand la répugnance de
Votre Majesté sera trop forte, trop motivée, comme
vous êtes le maître, j'obéirai ; mais, si vos choix
vous sont suggérés par votre entourage, et me sem-
blent visiblement faits pour vous compromettre, je
supplierai Votre Majesté de me donner un succes-
seur... Sire, pensez aux dangers terribles qui assiè-
gent votre trône ; il faut le soutenir de la confiance
publique : sire, elle dépend de vous !
82 LA COMTESSE DE CHARNY
— Permettez que je vous arrête, monsieur.
— Sire...
Et Dumouriez s'inclina.
— Ces dangers, j 'y ai songé depuis longtemps.
Puis, étendant la main vers le portrait de
Charles i^r :
— Et, continua Louis XVI en essuyant son front
avec son mouchoir, je voudrais les oublier, que
voici un tableau qui m'en ferait souvenir !
— Sire...
— Attendez, je n'ai pas fini, monsieur. La situa-
tion est la même ; les dangers sont donc pareils ;
peut-être l'échafaud de Whitehall se dressera-t-il
sur la place de Grève.
— C'est voir trop loin, sire !
— C'est voir à l'horizon, monsieur. En ce cas, je
marcherai à l'échafaud comme y a marché Char-
les i^r, non point peut-être en chevalier- comme lui,
mais du moins en chrétien... Poursuivez, monsieur.
Dumouriez s'arrêta, assez étonné de cette fer-
meté, à laquelle il ne s'attendait pas.
— Sire, dit-n, permettez-moi de conduire la con-
versation sur un autre terrain.
— Comme vous voudrez, monsieur, répondit le
roi ; mais je tiens à prouver que je ne crains pas
l'avenir que l'on veut me faire craindre, ou que,
si je le crains, du moins j'y suis préparé.
— vSire, dit Dumouriez, malgré ce que j'ai eu
l'honneur de vous dire, dois-je toujours me re-
garder comme votre ministre des affaires étran-
gères ?
— Oui, monsieur.
LA COMTESSE DE CHARNY 83
— Alors, au premier conseil, j'apporterai quatre
dépêches; je préviens le roi qu'elles ne ressembleront
en rien, ni pour les principes, ni pour le style, à
celles de mes prédécesseurs : elles conviendront aux
circonstances. Si ce premier travail agrée à Votre
Majesté, je continuerai ; sinon, sire, j'aurai toujours
mes équipages prêts pour aller servir la France et
mon roi à la frontière ; et, quoi qu'on ait dit à Votre
Majesté de mes talents en diplomatie, ajouta Du-
mouriez, c'est mon véritable élément, et l'objet de
tous mes travaux depuis trente-six ans.
Sur quoi, il s'inclina pour sortir.
— Attendez, dit le roi, nous voici d'accord sur
un point ; mais il en reste six autres à arrêter.
— Mes collègues ?
— Oui ; je ne veux pas que vous veniez me dire
que vous êtes empêché par tel ou tel : choisissez
votre ministère, monsieur.
— Sire, c'est une grave responsabilité que vous
me donnez là !
— Je crois servir vos désirs en vous en chargeant.
— Sire, dit Dumouriez, je ne connais personne à
Paris, excepté un nommé Lacoste que je recom-
mande à Votre Majesté pour la marine.
— Lacoste ? dit le roi ; n'est-ce pas un simple
commissaire ordonnateur ?
— Oui, sire, qui a donné sa démission à M. de
Boynes plutôt que de participer à une injustice.
— C'est une bonne recommandation... Et pour
les autres, dites-vous ?...
— Je consulterai, sire.
— Puis- je savoir qui vous consulterez ?
84 LA COMTESSE DE CHARNY
— Brissot, Condorcet, Pétion, Rœderer, Gen-
sonné...
— Toute la Gironde enfin.
— Oui, sire.
— Allons ! va pour la Gironde ; nous verrons si
elle s'en tire mieux que les constitutionnels et les
feuillants.
— Puis reste encore une chose, sire.
— Laquelle ?
— A savoir si les quatre lettres que je vais
écrire vous conviendront.
— C'est ce que nous saurons ce soir, monsieur.
— Ce soir, sire ?
— Oui, les choses pressent ; nous aurons un con-
seil extraordinaire qui se composera de vous, de
M. de Grave et de Cahier de Gerville,
— Mais Duport du Tertre ?
— Il a donné sa démission.
— Je serai ce soir aux ordres de Sa Majesté.
Et Dumouriez salua pour prendre congé.
— Non, dit le roi, attendez im instant : je veux
vous compromettre.
Il n'avait pas achevé, que la reine et Madame
Elisabeth parurent.
Elles tenaient leurs livres de prières à la main.
— Madame, dit le roi à Marie-Antoinette, voici
M. Dumouriez, qui promet de nous bien servir, et
avec lequel nous allons arrêter ce soir un nouveau
ministère.
Dumouriez s'inclina, tandis que la reine regar-
dait avec curiosité ce petit homme qui devait avoir
tant d'influence sur les affaires de la France.
LA COMTESSE DE CHARNY 85
— Monsieur, dit-elle, connaissez-vous le docteur
Gilbert ?
— Non, madame, répondit Dumouriez.
— Eh bien, faites sa connaissance, monsieur.
— Puis-je savoir à quel titre la reine me le re-
commande ?
— Conime un excellent prophète : il y a trois
mois qu'il m'a prédit que vous seriez le successeur
de M. de Narbonne.
En ce moment, on ouvrit les portes du cabinet
du roi, qui allait à la messe.
Dumouriez sortit à sa suite.
Tous les courtisans s'écartèrent de lui comme
d'un pestiféré.
— Quand je vous le disais, lui souffla le roi en
riant, vous voilà compromis.
— Vis-à-vis de l'aristocratie, sire, répondit Du-
mouriez. C'est une nouvelle grâce que le roi daigne
me faire.
Et il se retira.
VII
DERRIÈRE LA TAPISSERIE
Le soir, à l'heure dite, Dumouriez entra avec les
quatre dépêches ; de Grave et Cahier de Gerville
étaient déjà réunis, et attendaient le roi.
Comme si le roi lui-même n'eût attendu que l'en-
trée de Dumouriez pour paraître, à peine celui-ci fut-
il entré par une porte, que le roi entra par l'autre.
Les deux ministres se levèrent vivement ; Du-
mouriez était encore debout, et n'eut besoin que de
s'incliner ; le roi salua d'un signe de tête.
Puis, prenant un fauteuil, et se plaçant au milieu
de la table :
— Messieurs, dit-il, asseyez-vous.
Il sembla alors à Dumouriez que la porte par
laquelle venait d'entrer le roi était restée ouverte,
et que la tapisserie s'agitait.
Était-ce le vent ? était-ce le contact d'une per-
sonne écoutant à travers ce voile qui interceptait
la vue, mais laissait passer le son ?
Les trois ministres s'assirent.
— Avez- vous vos dépêches, monsieur ? demanda
le roi à Dumouriez.
— Oui, sire.
Et le général tira les quatre lettres de sa poche.
LA COMTESSE DE CHARNY ^j
— A quelles puissances sont-elles adressées?
demanda le roi.
— A l'Espagne, à l'Autriche, à la Prusse et à
l'Angleterre.
— Lisez-les.
Dumouriez jeta un second regard vers la tapis-
serie, et, à son mouvement, il fut convaincu que
quelqu'un écoutait.
Il commença la lecture des dépêches d'une voix
ferme.
Le ministre parlait au nom du roi, mais dans le
sens de la Constitution, — sans menace, mais aussi
sans faiblesse.
Il discutait les véritables intérêts de chaque puis-
sance, relativement à la Révolution française.
Comme chaque puissance se plaignait, de son
côté, des pamphlets jacobins, il rejetait ces injures
méprisables sur cette liberté de la presse dont le
soleil fait éclore tant de vermine impure, mais, en
même temps, mûrit de si riches moissons.
Enfin, il demandait la paix au nom d'une nation
hbre, dont le roi était le représentant héréditaire.
Le roi écouta, et, à chaque nouvelle dépêche,
prêta une attention plus soutenue.
— Ah ! dit-il lorsque Dumouriez eut fini, je n'ai
encore rien entendu de pareil, général.
— Voilà comment les ministres devraient toujours
écrire et parler au nom des rois, dit Cahier deGerville.
— Eh bien, reprit le roi, donnez-moi ces dépêches;
elles partiront demain.
— Sire, les courriers sont prêts, et attendent
dans la cour des Tuileries, dit Dumouriez.
88 LA COMTESSE DE CHARNY
— J'eusse désiré en garder un double pour le
communiquer à la reine, fit le roi avec un certain
embarras.
— J'ai prévu le désir de Votre Majesté, dit Du-
mouriez, et voici quatre copies certifiées par moi
conformes.
— Faites donc partir vos lettres, dit le roi.
Dumouriez alla jusqu'à la porte par laquelle il
était entré ; un aide de camp attendait : il lui remit
les lettres.
Un instant après, on entendit le galop de plu-
sieurs chevaux qui sortaient ensemble de la cour
des Tuileries.
— Soit ! dit le roi répondant à sa pensée, lors-
que ce bruit significatif se fut éteint ; et, mainte-
nant, voyons votre ministère.
— Sire, dit Dumouriez, je désirerais d'abord que
Votre Majesté priât M. Cahier de Ger ville de vouloir
bien demeurer des nôtres.
— Je l'en ai déjà prié, dit le roi.
— Et j'ai eu le regret de persister dans mon
refus, sire : ma santé se détruit de jour en jour, et
j'ai besoin de repos.
— Vous l'entendez, monsieur ? dit le roi se re-
tournant du côté de Dumouriez.
— Oui, sire.
— Eh bien, insista le roi, vos ministres, mon-
sieur ?
— Nous avons M. de Grave, qui veut bien nous
rester.
De Grave étendit la main.
— Sire, dit-il, le langage de M. Dumouriez vous
LA COMTESSE DE CHARNY 89
a étonné tout à l'heure par sa franchise ; le mien
va vous étonner bien davantage par son humilité.
— Parlez, monsieur, dit le roi.
— Tenez, sire, reprit de Grave tirant de sa poche
un papier, voici une appréciation un peu sévère,
mais assez juste, que fait de moi une femme de
beaucoup de mérite : ayez la bonté de la lire.
Le roi prit le papier et lut.
« De Grave est à la guerre ; c'est un petit homme
à tous égards : la nature l'a fait doux et timide ;
ses préjugés lui commandent la fierté, tandis que
son cœur lui inspire d'être aimable. Il en résulte que,
dans son embarras de tout concilier, il n'est vé-
ritablement rien. Il me semble le voir marcher en
courtisan derrière le roi, la tête haute sur son faible
corps, montrant le blanc de ses yeux bleus, qu'il ne
peut tenir ouverts après le repas qu'à l'aide de trois
ou quatre tasses de café ; parlant peu, comme par
réserve, mais, en réalité, parce qu'il manque d'idées,
et perdant si bien la tête au milieu des affaires de
son département, qu'un jour ou l'autre il demandera
à se retirer. »
— En effet, dit Louis XVI, qui avait hésité à lire
jusqu'au bout, et qui ne l'avait fait que sur les
invitations de M. de Grave lui-même, voilà bien une
appréciation de femme. Serait-ce de madame de
Staël ?
— Non, c'est de plus fort que cela ; c'est de ma-
dame Roland, sire.
— Et vous disiez, monsieur de Grave, que tel
était votre avis sur vous-même ?
— En beaucoup de points, sire. Je resterai donc
9P LA COMTESSE DE CHARNY
au ministère jusqu'au moment où j'aurai mis mon
successeur au courant ; après quoi, je prierai Sa
Majesté de recevoir ma démission.
— Vous avez raison, monsieur : voilà un langage
encore plus étonnant que celui de M. Dumouriez.
J'aimerais, si vous tenez absolument à vous retirer,
recevoir un successeur de votre main.
— J'allais prier Votre Majesté de me permettre
de lui présenter M. Servan, honnête homme dans
toute l'étendue du mot, d'une trempe solide, de
mœurs pures, avec toute l'austérité d'un philo-
sophe, et la bonté de cœur d'une femme ; en outre,
sire, patriote éclairé, militaire courageux, ministre
vigilant.
— Va pour M. Servan ! Nous voilà donc avec
trois ministres : M. Dumouriez aux affaires étran-
gères, M. Servan à la guerre, M. Lacoste à la marine.
Qui mettrons-nous aux finances ?
— M. Clavières, sire, si vous le voulez bien ; c'est
un homme qui a de grandes connaissances finan-
cières, et une suprême habileté au maniement de
l'argent.
— • Oui, dit le roi, en effet, on le dit actif et tra-
vailleur, mais irascible, opiniâtre, pointilleux et
dif&cile dans les discussions.
— Ce sont là des défauts communs à tous les
hommes de cabinet, sire.
— Passons donc par-dessus les défauts de M. Cla-
vières ; voilà M. Clavières ministre des finances.
Voyons la justice ; à qui la donnerons-nous ?
— On me recommande, sire, un avocat de Bor-
deaux, M. Duranthon,
LA COMTESSE DE CHARNY 91
— La Gironde, bien entendu ?
— Oui, sire ; c'est un homme assez éclairé, très
droit, très bon citoyen, mais faible et lent ; nous
lui mettrons le feu sous le ventre, et nous serons
forts pour lui.
— Reste l'intérieur.
— L'avis unanime, sire, est que ce ministère
convient à M. Roland.
— A madame Roland, vous voulez dire ?
— A M. et à madame Roland.
— Vous les connaissez ?
— Non, sire ; mais, à ce que l'on assure, l'un
ressemble à un homme de Plutarque, l'autre à rme
femme de Tite-Live.
— Savez-vous comment on va appeler votre
ministère, monsieur Dumouriez, ou plutôt com-
ment on l'appelle déjà ?
— Non, sire.
— Le ministère sans-culotte.
— J'accepte la dénomination, sire ; on verra
d'autant mieux que nous sommes des hommes.
— Et tous vos collègues sont prêts ?
— La moitié d'entre eux à peine sont prévenus.
— Ils accepteront ?
— J'en suis sûr.
— Eh bien, allez, monsieur, et à après-demain le
premier conseil.
— A après-demain, sire.
— Vous savez, dit le roi se retournant vers
Cahier de Gerville et de Grave, que vous avez jus-
qu'à après-demain pour faire vos réflexions, mes-
sieurs.
92 LA COMTESSE DE CHARNY
— Sire, nos réflexions sont faites, et nous ne
viendrons, après-demain, que pour installer nos
successeurs.
Les trois ministres se retirèrent.
Mais, avant qu'ils eussent gagné le grand esca-
lier, un valet de chambre les rejoignait, et, s'adres-
sant à Dumouriez :
— Monsieur le général, dit-il, le roi vous prie
de me suivre ; il a quelque chose à vous dire.
Dumouriez salua aes collègues, et, restant en
arrière :
— Le roi, ou la reine ? dit-il.
— La reine, monsieur ; mais elle a jugé inutile
de faire savoir à ces deux messieurs que c'était elle
qui vous demandait.
Dumouriez secoua la tête.
— Ah ! voilà ce que je craignais ! dit-il.
— Refusez-vous ? demanda le valet de chambre,
qui n'était autre que Weber.
— Non, je vous suis.
— Venez.
Le valet de chambre, par des corridors à peine
éclairés, conduisit Dumouriez à la chambre de la
reine. Puis, sans annoncer le général par son nom :
— Voici la personne que Votre Majesté demande,
dit le valet de chambre.
Dumouriez entra.
Jamais, au moment d'exécuter une charge ou
de monter à la brèche, son cœur n'avait battu si
violemment.
C'est que, il le comprenait bien, jamais il n'avait
couru le même danger.
LA COMTESSE DE CHARNY 93
Le chemin qu'on venait de lui ouvrir était semé
de cadavres ou morts ou vivants, et il avait pu y
heurter les corps de Calonne, de Necker, de Mira-
beau, de Bamave et de La Fayette.
La reine se promenait à grands pas ; elle était
très rouge.
Dumouriez s'arrêta au seuil de la porte, qui se
referma derrière lui.
La reine s'avança d'un air majestueux et irrité.
— Monsieur, dit-elle abordant la question avec
sa vivacité ordinaire, vous êtes tout-puissant en ce
moment ; mais c'est par la faveur du peuple, et le
peuple brise vite ses idoles. On dit que vous avez
beaucoup de talent ; ayez d'abord celui de com-
prendre que ni le roi ni moi ne pouvons souffrir
toutes ces nouveautés. Votre Constitution est une
machine pneumatique : la royauté y étouffe, faute
d'air ; je vous ai donc envoyé chercher pour vous
dire, avant que vous alliez plus loin, de prendre
votre parti, et de choisir entre nous ou les Jacobins.
— Madame, répondit Dumouriez, je suis désolé
de la pénible confidence que me fait Votre Majesté ;
mais, ayant deviné la reine derrière le rideau où elle
était cachée, je m'attendais à ce qui m'arrive.
— En ce cas, vous avez préparé une réponse ?
dit la reine.
— La voici, madame. Je suis entre le roi et la
nation ; mais, avant tout, j'appartiens à la patrie.
— A la patrie ! à la patrie ! répéta la reine ; mais
le roi n'est donc plus rien, que tout le monde ap-
partient maintenant à la patrie, et personne à lui !
— Si fait, madame, le roi est toujours le roi ; mais
94 LA COMTESSE DE CHARNY
il a fait serment à la Constitution, et, du jour où ce
serment a été prononcé, le roi doit être un des pre-
miers esclaves de cette constitution.
— Serment forcé, monsieiu" ! serment nul !
Dumouriez resta un instant muet, et, comédien
habile, regarda, pendant cet instant, la reine avec
une profonde pitié.
— Madame, reprit-il enfin, permettez-moi de
vous dire que votre salut, celui du roi, celui de
vos augustes enfants, est attaché à cette constitu-
tion que vous méprisez, et qui vous sauvera, si vous
consentez à être sauvée par elle... Je vous servirais
mal, madame, et je servirais mal le roi, si je vous
parlais autrement.
Mais la reine, l'interrompant avec un geste im-
périeux :
— Oh ! monsieur, monsieur, dit-elle, vous faites
fausse route, je vous assure !
Puis, avec un indéfinissable accent de menace :
— Prenez garde à vous ! ajouta-t-elle.
— Madame, répondit Dumouriez d'un ton par-
faitement calme, j'ai plus de cinquante ans; ma
vie a été traversée par bien des périls, et, en prenant
le ministère, je me suis dit que la responsabilité
ministérielle n'était point le plus grand des dangers
que je courusse.
— Oh ! s'écria la reine en frappant ses mains
l'une contre l'autre, il ne vous restait plus que de
me calomnier, monsieur !
— Vous calomnier, vous, madame ?
— Oui... Voulez- vous que je vous explique le
sens des paroles que vous venez de prononcer ?
LA COMTESSE DE CHARNY 95
— Faites, madame.
— Eh bien, vous venez de dire que j'étais capable
de vous faire assassiner... Oh ! oh ! monsieur !...
Et deux grosses larmes s'échappèrent des yeux
de la reine.
Dumouriez avait été aussi loin que possible ; il
savait ce qu'il voulait savoir, c'est-à-dire s'il res-
tait encore quelque fibre sensible au fond de ce cœur
desséché.
— Dieu me préserve, dit -il, de faire une pareille
injure à ma reine ! Le caractère de Votre Majesté
est trop grand, trop noble, pour inspirer au plus
cruel de ses ennemis un pareil soupçon ; elle en a
donné des preuves héroïques que j'ai admirées, et
qui m'ont attaché à elle.
— Dites- vous vrai, monsieur ? demanda la reine
d'une voix dont l'émotion persistait seule.
— Oh ! sur l'honneur, madame, je vous le jure.
— Alors, excusez-moi, dit-elle, et donnez-moi
votre bras ; je suis si faible, qu'il y a des moments
où je me sens près de tomber.
Et, en effet, pâlissante, elle renversa sa tête en
arrière.
Était-ce une réahté ? était-ce un de ces jeux ter-
ribles aiixquels la séduisante Médée était si habile ?
Dumouriez, si habile qu'il fût lui-même, s'y laissa
prendre, ou, plus habile encore que la reine, feignit-il
peut-être de s'y laisser prendre.
— Croyez-moi, madame, dit-il, je n'ai aucun
intérêt à vous tromper, j'abhorre autant que vous
l'anarchie et les crimes ; croyez-moi, j'ai de l'ex-
périence ; je suis mieux posé que Votre Majesté
96 LA COMTESSE DE CHARNY
pour juger les événements ; ce qui se passe, ce n'est
point une intrigue de M. d'Oriéans, comme on vous
l'a fait entendre ; ce n'est point l'effet de la haine
de M. Pitt, comme vous l'avez supposé ; ce n'est
pas même un mouvement populaire momentané ;
c'est l'insurrection presque unanime d'une grande
nation contre des abus invétérés ! Il y a, dans tout
cela, je le sais bien, de grandes haines qui attisent
l'incendie. Laissons de côté les scélérats et les fous ;
n'envisageons dans la révolution qui s'accomplit
que le roi et la nation ; tout ce qui tend à les
séparer tend à leur ruine mutuelle. Moi, madame,
je suis venu pour travailler de tout mon pouvoir à
les réunir ; aidez-moi, au lieu de me contrecarrer,
Vous défiez- vous de moi ? Suis -je un obstacle à vos
projets contre-révolutionnaires ? Dites-le-moi, m.a-
dame : je porte sur-le-champ ma démission au roi,
et je vais gémir dans un coin sur le sort de ma patrie
et sur le vôtre.
— Non ! non ! dit la reine, restez, et excusez-moi.
— Moi ! vous excuser, madame ? Oh ! je vous en
supplie, ne vous humiliez pas ainsi !
— Pourquoi ne pas m'humilier? suis-je une reine
encore ? suis-je même encore une femme ?
Elle alla à la fenêtre, et l'ouvrit malgré le froid
du soir ; la lune argentait la cime dépouillée des
arbres des Tuileries.
— Tout le monde a droit à l'air et au soleil, n'est-
ce pas ? Eh bien, à moi seule le soleil et l'air sont
refusés : je n'ose me mettre à la fenêtre, ni du côté
de la cour, ni du côté du jardin ; avant-hier, je
m'y mets du côté de la cour ; un canonnier de garde
LA COMTESSE DE CHARNY 97
m'apostrophe d'une injure grossière en ajoutant :
« Oh ! que j'aurais de plaisir à porter ta tête au
bout de ma baïonnette ! » Hier, j'ouvre la fenêtre
du jardin ; d'un côté, je vois un homme monté sur
une chaise, lisant des horreurs contre nous : d'un
autre, un prêtre que l'on traîne dans un bassin en
l'accablant d'injures et de coups ; et, pendant ce
temps, comme si ces scènes étaient dans le cours
ordinaire des choses, des gens qui, sans s'en pré-
occuper, jouent au ballon, ou se promènent tran-
quillement... Quel temps, monsieur ! quel séjour !
quel peuple ! Et vous voulez que je me croie encore
une reine, que je me croie encore une femme ?
Et la reine se jeta sur un canapé en cachant sa
tête dans ses mains.
Dumouriez mit un genou en terre, prit respec-
tueusement le bas de sa robe, et le baisa.
— Madame, dit-il, du moment 011 je me charge
de soutenir la lutte, vous redeviendrez la femme
heureuse, vous redeviendrez la reine puissante, ou
j'y laisserai ma vie !
Et, se relevant, il salua la reine, et sortit pré-
cipitamment.
La reine le regarda s'éloigner d'un regard déses-
péré.
— La reine puissante ? répéta-t-elle. Peut-être,
grâce à ton épée, est-ce encore possible ; mais, la
femme heureuse, jamais ! jamais ! jamais !
Et elle laissa tomber sa tête entre les coussins du
canapé en murmurant un nom qui, chaque jour, lui
devenait plus cher et plus douloureux : le nom de
Charny !
V. 4
VIII
LE BONNET ROUGE
DuMOURiEZ s'était retiré a,ussi rapidement qu'on l'a
vu, d'abord parce que ce désespoir de la reine lui
était pénible : Dumouriez, assez peu touché par les
idées, l'était beaucoup par les personnes ; il n'avait
aucun sentiment de la conscience politique, mais il
était très sensible à la pitié humaine ; puis Brissot
'attendait pour le conduire aux Jacobins, et Du-
mouriez ne voulait pas tarder à faire sa soumission
au terrible club.
Quant à l'Assemblée, il s'en inquiétait peu, du
moment où il était l'homme de Pétion, de Gensonné,
lie Brissot et de la Gironde.
Mais il n'était pas l'homme de Robespierre, de
CoUot-d'Herbois et de Couthon ; et c'étaient CoUot-
d'Herbois, Couthon et Robespierre qui menaient
les Jacobins.
Sa présence n'était point prévue : c'était un coup
par trop audacieux à un ministre du roi, de venir
aux Jacobins ; aussi, à peine son nom eut-il été
prononcé, que tous les regards se tournèrent vers
lui.
Qu'allait faire Robespierre à cette vue ?
Robespierre se retourna comme les autres, prêta
LA COMTESSE DE CHARNY 99
l'oreille au nom qui volait de bouche en bouche ;
puis, fronçant le sourcil, redevint froid et silen-
cieux.
Un silence de glace se répandit aussitôt dans la
salle.
Dumouriez comprit qu'il lui fallait brûler ses
vaisseaux.
Les Jacobins venaient, comme signe d'égalité,
d'adopter le bonnet rouge ; trois ou quatre mem-
bres seulement avaient sans doute jugé que leur
patriotisme était assez connu pour ne pas avoir
besoin d'en donner cette preuve.
Robespierre était du nombre.
Dumouriez n'hésite pas : il jette son chapeau
loin de lui, prend sur la tête du patriote auprès
duquel il est assis le bonnet rouge qui la coiffe, se
l'enfonce jusqu'aux oreilles, et monte à la tribune,
arborant le signe de l'égalité.
La salle tout entière éclata en applaudissements.
Quelque chose de pareil au sifflement d'une vipère
serpenta au milieu de ces applaudissements, et les
éteignit tout à coup.
C'était le chut sorti des lèvres minces de Robes-
pierre.
Dumouriez avoua plus d'une fois, depuis, que
jamais le sifflement des boulets passant à un pied
au-dessus de sa tête ne l'avait fait frissonner comme
le sifflement de ce chut échappé des lèvres de l'ex-
député d'Arras.
Mais c'était un rude jouteur que Dumouriez,
général et orateur à la fois, difficile à démonter sur
le champ de bataille et à la tribune.
100 LA COMTESSE DE CHARNY
Il attendit avec un calme sourire que ce silence
glacial fût bien établi, et, d'une voix vibrante :
— Frères et amis, dit-il, tous les moments de
ma vie vont désormais être consacrés à faire la
volonté du peuple, et à justifier la confiance du roi
constitutionnel ; je porterai dans mes négociations
avec l'étranger toutes les forces d'un peuple libre,
et ces négociations produiront sous peu ou une
paix solide ou une guerre décisive !
Ici, malgré le chut de Robespierre, les applau-
dissements éclatèrent de nouveau.
— Si nous avons cette guerre, continua l'orateur,
je briserai ma plume politique, et je prendrai mon
rang dans l'armée, pour triompher ou mourir libre
avec mes frères ! Un grand fardeau pèse sur mes
épaules ; frères, aidez-moi à le porter ; j'ai besoin
de conseils : faites-les-moi passer par vos journaux ;
dites-moi la vérité, la vérité la plus pure, mais re-
poussez la calomnie, et ne repoussez pas un citoyen
que vous connaissez sincère et intrépide, et qui se
dévoue à la cause de la Révolution.
Dumouriez avait fini. Il descendit au milieu des
applaudissements ; ces applaudissements irritèrent
CoUot-d'Herbois, l'acteur si souvent sifflé, si rare-
ment applaudi.
— Pourquoi ces applaudissements ? cria-t-il de
sa place. Si Dumouriez vient ici comme ministre, il
n'y a rien à lui répondre ; s'il y vient comme affilié
et comme frère, il ne fait que son devoir, et se met
au niveau de nos opinions ; nous n'avons donc
qu'une réponse à lui faire : qu'il agisse comme il a
parlé !
LA COMTESSE DE CHARNY loi
Dumouriez jeta de la main un signe qui voulait
dire : « C'est ainsi que je l'entends ! »>
Alors, Robespierre se leva avec son sourire sé-
vère ; on comprit qu'il voulait aller à la tribune : on
s'écarta ; qu'il voulait parler : on se tut.
Seulement, ce silence, comparé à celui qui avait
accueilli Dumouriez, était doux et velouté.
Il monta à la tribune, et, avec une solennité qui
lui était habituelle :
— Je ne suis point de ceux, dit-il, qui croient ab-
solument impossible qu'un ministre soit patriote, et
même j'accepte avec plaisir les présages que M. Du-
mouriez nous donne. Quand il aura accompli ces
présages, quand il aura dompté les ennemis armés
contre nous par ses prédécesseurs et par les con-
jurés qui dirigent encore aujourd'hui le gouverne-
ment, malgré l'expulsion de quelques ministres,
alors, seulement alors, je serai disposé à lui décerner
des éloges ; mais, même alors, je ne penserai point
que tout bon citoyen de cette société ne soit pas son
égal : le peuple seul est grahd, seul est respectable à
mes yeux ; les hochets de la puissance ministérielle
s'évanouissent devant lui. C'est par respect pour le
peuple, pour le ministre lui-même, que je demande
qu'on ne signale point son entrée ici par des hom-
mages qui attesteraient la déchéance de l'esprit
public. Il nous demande des conseils : je promets,
pour ma part, de lui en donner qui seront utiles à
lui et à la chose publique. Aussi longtemps que
M. Dumouriez, par des preuves éclatantes de pa-
triotisme, et surtout par des services réels rendus
à la patrie, prouvera qu'il est le frère des bons
102 LA COMTESSE DE CHARNY
citoyens et le défenseur du peuple, il n'aura ici que
des soutiens ; je ne redoute pour cette société la
présence d'aucun ministre, mais je déclare qu'au
moment où un ministre y aurait plus d'ascendant
qu'un citoyen, je demanderais son ostracisme. Il
n'en sera jamais ainsi.
Et, au milieu des applaudissements, l'aigre ora-
teur descendit de la tribune ; mais un piège l'atten-
dait sur la dernière marche.
Dumouriez, feignant l'enthousiasme, était là, les
bras ouverts.
— Vertueux Robespierre, s'écria-t-il, incorrupti-
ble citoyen, pennets que je t'embrasse !
Et malgré les efforts de l'ancien constituant, il le
serra contre son cœur.
On ne vit que l'acte qui s'accomplissait, et non
la répugnance que Robespierre mettait à le laisser
s'accomplir.
La salle tout entière éclata de nouveau en ap-
plaudissements.
— Viens, dit tout bas Dumouriez à Brissot, la
comédie est jouée ! J'ai mis le bonnet rouge et em-
brassé Robespierre : je suis sacro-saint !
Et, en effet, au milieu des hourras de la salle et
des tribunes, il gagna la porte.
A la porte, un jeune homme, revêtu de la dignité
d'huissier, échangea avec le ministre un regard
rapide et une poignée de main plus rapide encore.
Ce jeune homme était le duc de Chartres.
Onze heures du soir allaient sonner. Brissot
guidait Dumouriez ; tous deux, d'un pas hâtif, se
rendaient chez les Roland.
LA COMTESSE DE CHARNY 103
Les Roland demeuraient toujours rue Guénégaud.
Ils avaient été prévenus la veille, par Brissot,
que Dumouriez, à l'instigation de Gensonné et de
lui, Brissot, devait présenter au roi Roland comme
ministre de l'intérieur.
Brissot avait alors demandé à Roland s'il se sen-
tait assez fort pour un pareil fardeau, et Roland,
simple cette fois comme toujours, avait répondu
qu'il le croyait.
Dumouriez venait lui annoncer que la chose était
faite.
Roland et Dumouriez ne se connaissaient que de
nom ; ils ne s'étaient encore jam.ais vus.
On comprend avec quelle curiosité les futurs
collègues se regardèrent.
Après les compliments d'usage, dans lesquels
Dumouriez témoigna à Roland sa satisfaction par-
ticulière de voir appeler au gouvernement un pa-
triote éclairé et vertueux comme lui, la conversa-
tion tomba naturellement sur le roi,
— De là viendra l'obstacle, dit Roland avec un
sourire.
— Eh bien, voilà 011 vous allez reconnaître une
naïveté dont on ne me fait certes pas honneur, dit
Dumouriez : je crois le roi honnête homme et pa-
triote sincère.
Puis, voyant que madame Roland ne répondait
point, et se contentait de sourire :
— Ce n'est point l'avis de madame Roland?
demanda Dumouriez.
— Vous avez vu le roi ? dit-elle.
— Oui.
104 LA COMTESSE DE CHARNY
— Avez- vous vu la reine ?
Dumouriez, à son tour, ne répondit pas, et se
contenta de sourire.
On prit rendez-vous pour le lendemain à onze
heures du matin, afin de prêter serment.
En sortant de l'Assemblée, on devait se rendre
chez le roi.
Il était onze heures et demie ; Dumouriez fût
bien resté encore ; mais c'était tard pour de petites
gens comme les Roland.
Pourquoi Dumouriez fût-il resté ?
Ah 1 voilà !
Dans le rapide coup d'œil qu'en entrant, Du-
mouriez avait jeté sur la femme et sur le mari, il
avait tout d'abord remarqué la vieillesse du mari,
— Roland avait dix ans de plus que Dumouriez,
et Dumouriez paraissait vingt ans de moins que
Roland, — et la richesse de formes de la femme.
Madame Roland, fille d'un graveur, comme nous
l'avons dit, avait, dès son enfance, travaillé dans
l'atelier de son père, et, devenue femme, dans le
cabinet de son mari ; le travail, ce rude protecteur,
avait sauvegardé la vierge, comme il devait sauve-
garder l'épouse.
Dumouriez était de cette race d'hommes qui ne
peuvent voir un vieux mari sans rire, et une jeune
femme sans désirer.
Aussi déplut-il à la fois à la femme et au mari.
Voilà pourquoi tous deux firent observer à Bris-
sot et au général qu'il était tard.
Brissot et Dumouriez sortirent.
— Eh bien, demanda Roland à sa femme quand
LA COMTESSE DE CHARNY 105
la porte fut refermée, que penses-tu de notre futur
collègue ?
Madame Roland sourit.
— Il y a, dit-elle, des hommes qu'on n'a pas
besoin de voir deux fois pour se faire une opinion
sur eux. C'est un esprit délié, un caractère souple,
un regard faux ; il a exprimé une grande satis-
faction du choix patriotique qu'il était chargé de
t'annoncer : eh bien, je ne serais pas étonnée qu'il
te fît renvoyer un jour ou l'autre.
— C'est de point en point mon avis, dit Roland.
Et tous deux se couchèrent avec leur calme ha-
bituel, ni l'un ni l'autre ne se doutant que la main
de fer de la Destinée venait d'écrire leurs deux noms
en lettres de sang sur les tablettes de la Révolution.
Le lendemain, le nouveau ministère prêta ser-
ment à l'Assemblée nationale, puis se rendit aux
Tuileries.
Roland était chaussé de souliers à cordons, parce
qu'il n'avait probablement pas d'argent pour ache-
ter des boucles ; il portait un chapeau rond, n'en
ayant jamais porté d'autre.
Il se rendit aux Tuileries dans son costume habi-
tuel ; il se trouvait le dernier à la suite de ses col-
lègues.
Le maître des cérémonies, M. de Brézé, laissa
passer les cinq premiers, mais arrêta Roland.
Roland ignorait pourquoi on lui refusait l'entrée.
— Mais, moi aussi, disait-il, je suis ministre
comme les autres ; ministre de l'intérieur même !
Le maître des cérémonies ne paraissait pas con-
vaincu le moins du monde.
io6 LA COMTESSE DE CHARNY
Dumouriez entendit le débat, et intervint.
— Pourquoi, demanda-t-il, refusez-vous l'entrée
à M. Roland ?
— Eh ! monsieur, s'écria le maître des céré-
monies se tordant les bras, un chapeau rond ! et
pas de boucles !
— Ah ! monsieur, répondit Dum.ouriez avec le
plus grand sang-froid, un chapeau rond, et pas
de boucles : tout est perdu !
Et il poussa Roland dans le cabinet du roi.
IX
LE DEHORS ET LE DEDANS
Ce ministère qui avait tant de peine à entrer dans
le cabinet du roi pouvait s'appeler le ministère de
la guerre.
Le i^r mars, était mort l'empereur Léopold, au
milieu de son harem italien, tué par les aphrodi-
siaques qu'il composait lui-même.
La reine, qui avait lu un jour, dans nous ne
savons quel pamphlet jacobin, qu'une croûte de
pâté ferait justice de l'empereur d'Autriche ; la
reine, qui avait fait venir Gilbert pour lui demander
s'il existait un contrepoison universel, la reine avait
crié bien haut que son frère était empoisonné.
Avec Léopold était morte la politique temporisa-
trice de l'Autriche.
Celui qui montait au trône, François II, — que
nous avons connu, et qui, après avoir été le con-
temporain de nos pères, a été le nôtre, — était mêlé
de sang allemand et italien. Autrichien, né à
Florence, faible, violent, rusé ; honnête homme
selon les prêtres ; âme dure et bigote, cachant sa
duplicité sous une physionomie placide, sous un
masque rose d'une fixité effrayante ; marchant par
ressort comme un automate, comme la statue du
107
io8 LA COMTESSE DE CHARNY
Commandeur ou le spectre du roi de Danemark ;
donnant sa fille à son vainqueur pour ne pas lui
donner ses États, puis le frappant par derrière au
premier pas de retraite que lui fait faire le vent
glacé du nord ; François II, enfin, l'homme des
plombs de Venise et des cachots du Spitzberg, le
bourreau d'Andryane et de Sihdo Pellico !
Voilà le protecteur des émigrés, l'allié de la
Prusse, l'ennemi de la France.
Notre ambassadeur à Vienne, M. de Noailles,
était, pour ainsi dire, prisonnier dans son palais.
Notre ambassadeur à Berlin, M. de Ségur, y fut
précédé par le bruit qu'il venait pour surprendre les
secrets du roi de Prusse en se faisant l'amant de ses
maîtresses.
Par hasard, ce roi de Prusse-là avait des maî-
tresses !
M. de Ségur se présenta à l'audience publique en
même temps que l'envoyé de Coblentz.
Le roi tourna le dos à l'ambassadeur de France,
et demanda tout haut à l'homme des princes com-
ment se portait le comte d'Artois.
La Prusse se croyait, à cette époque, comme elle
se croit encore aujourd'hui, à la tête du progrès
allemand ; elle vivait de ces étranges traditions
philosophiques du roi Frédéric, qui encourageait
les résistances turques et les révolutions polonaises,
tout en étranglant les libertés de la Hollande ;
gouvernement aux mains crochues, qui pêche in-
cessamment dans l'eau trouble des révolutions,
tantôt Neuchâtel, tantôt une partie de la Pomé-
ranie, tantôt une partie de la Pologne.
LA COMTESSE DE CHARNY 109
C'étaient là nos deux ennemis visibles, Fran-
çois ÎI et Frédéric-Guillaume ; les ennemis encore
invisibles étaient l'Angleterre, la Russie et l'Es-
pagne.
Le chef de toute cette coalition devait être le
belliqueux roi de Suède, ce nain, armé en géant,
qu'on appelait Gustave III, et que Catherine II
tenait dans sa main.
L'arrivée de François II au trône d'Autriche se
manifesta par la note diplomatique suivante :
« lo Satisfaire les princes allemands possessionnés
dans le royaume, — autrement dit reconnaître la
suzeraineté impériale au milieu de nos départe-
ments, — subir l'Autriche en France même ^
« 20 Rendre Avignon, afin que, comme autrefois,
la Provence soit démembrée.
« 30 Rétablir la monarchie sur le pied du 23 juin
1789. »
Il était évident que cette note correspondait aux
secrets désirs du roi et de la reine.
Dumouriez en haussa les épaules.
On eût dit que l'Autriche s'était endormie le
23 juin, et, après un sommeil de trois ans, croyait
se réveiller le 24.
Le 16 mars 1792, Gustave est assassiné au milieu
d'un bal.
Le surlendemain de cet assassinat, encore in-
connu en France, la note autrichienne arrivait à
Dumouriez.
1 Michelet. — Si j'étais obligé de citer notre grand iiistorien
chaque fois que je lui emprunte quelque chose, nos lecteurs
trouveraient son nom au bas de chacune de nos pages.
iio LA COMTESSE DE CHARNY
Il la porta aussitôt à Louis XVI.
Autant Marie-Antoinette, la femme des partis
extrêmes, désirait une guerre qu'elle croyait pour
elle une guerre de délivrance, autant le roi, l'homme
des partis moyens, de la lenteur, de la tergiversa-
tion et des biais, autant le roi la craignait.
En effet, la guerre déclarée, supposez une vic-
toire : il était à la merci du général vainqueur ;
supposez une défaite, et le peuple l'en faisait res-
ponsable, criait à la trahison, et se ruait sur les
Tuileries.
Enfin, si l'ennemi pénétrait jusqu'à Paris, qui
ramenait-il ?
Monsieur, c'est-à-dire le régent du royaume.
Louis XVI déchu, Marie-Antoinette mise en ac-
cusation comme épouse infidèle, les fils de France
proclamés peut-être enfants adultérins, tels étaient
les résultats du retour de l'émigration à Paris.
Le roi se fiait aux Autrichiens, aux Allemands,
aux Prussiens ; mais il se défiait des émigrés.
A la lecture de la note, il comprit, cependant, que
l'heure de tirer l'épée de la France était venue, et
qu'il n'y avait pas à reculer.
Le 20 avril, le roi et Dumouriez entrent à l'As-
semblée nationale : ils apportent la déclaration de
guerre de l'Autriche.
La déclaration de guerre est reçue avec en-
thousiasme.
A cette heure solennelle dont le roman n'a pas
le courage de s'emparer, et qu'il laisse tout entière
à l'histoire, il existe en France quatre partis bien
tranchés :
LA COMTESSE DE CHARNY m
Les royalistes absolus ; — la reine en est ;
Les royalistes constitutionnels ; — le roi prétend
en être ;
Les républicains ;
Les anarchistes.
Les royalistes absolus, à part la reine, n'ont point
de chefs patents en France.
Ils sont représentés à l'étranger par Monsieur,
par le comte d'Artois, par le prince de Condé et
par le duc Charles de Lorraine.
M. de Breteuil à Vienne, M. Merci d'Argenteau
à Bruxelles, sont les représentants de la reine près
de ce parti.
Les chefs du parti constitutionnel sont La
Fayette, Bailly, Bamave, Lameth, Duport, les
Feuillants enfin.
Le roi ne demande pas mieux que d'abandonner
la royauté absolue, et de marcher avec eux ; ce-
pendant, il penche plutôt à se tenir en arrière qu'en
avant.
Les chefs du parti républicain sont Brissot, Ver-
gniaud, Guadet, Pétion, Roland, Isnard, Ducos,
Condorcet et Couthon.
Les chefs des anarchistes sont Marat, Danton,
Santerre, Gonchon, Camille Desmoulins, Hébert,
Legendre, Fabre-d'Églantine et CoUot-d'Herbois.
Dumouriez sera ce que l'on voudra, pourvu qu'il
y trouve intérêt et renommée.
Robespierre est rentré dans l'ombre : il attend.
Maintenant, à qui allait-on remettre le drapeau
de la Révolution, que venait secouer Dumouriez,
ce vague patriote, à la tribune de l'Assemblée ?
112 LA COMTESSE DE CHARNY
A La Fayette, l'homme du Champ-de-Mars !
A Luckner ! La France ne le connaissait que par
le mal qu'il lui avait fait comme partisan pendant
la guerre de sept ans.
A Rochambeau, qui ne voulait de guerre que la
défensive, et qui était mortifié de voir Dumouriez
adresser tout droit ses ordres à ses lieutenants,
sans leur faire subir la censure de sa vieille expé-
rience.
C'étaient là les trois hommes qui commandaient
les trois corps d'armée prêts à entrer en campagne.
La Fayette tenait le centre ; il devait descendre
\dvement la Meuse, poussant de Givet à Namur.
Luckner gardait la Franche-Comté ;
Rochambeau, la Flandre.
La Fayette, appuyé d'un corps que Rochambeau
enverrait de Flandre sous le commandement de Bi-
ron, enlèverait Namur, et marcherait sur Bruxelles,
où l'attendait, les bras ouverts, la révolution de
Brabant.
La Fayette avait le beau rôle : il était à l'avant-
garde ; c'était à lui que Dumouriez réservait la
première victoire.
Cette victoire le faisait général en chef.
La Fayette victorieux et général en chef, Du-
mouriez ministre de la guerre, on jetait le bonnet
rouge aux orties ; on écrasait d'une main la Gironde,
de l'autre les Jacobins.
La contre-révolution était faite !
Mais Robespierre ?
Robespierre, nous l'avons dit, était rentré dans
l'ombre, et beaucoup prétendaient qu'il y avait un
LA COMTESSE DE CHARNY 113
passage souterrain de la boutique du menuisier
Duplay à la demeure royale de Louis XVI.
N'était-ce point de là que venait la pension payée,
plus tard, par madame la duchesse d'Angoulême à
mademoiselle de Robespierre ?
Mais cette fois, comme toujours, La Fayette
manqua à La Fayette.
Puis on allait faire la guerre avec des partisans
de la paix ; les munitionnaires particulièrement
étaient les amis de nos ennemis : ils eussent volon-
tiers laissé nos troupes sans vivres et sans muni-
tions, et c'est ce qu'ils firent pour assurer le pain
et la poudre aux Prussiens et aux Autrichiens.
En outre, remarquez bien que l'homme des me-
nées sourdes, des sapes ténébreuses, Dumouriez ne
négligeait pas ses relations avec les d'Orléans, —
relations qui devinrent sa perte.
Biron était im général orléaniste.
Ainsi orléanistes et feuillants, La Fayette et
Biron, devaient porter les premiers coups d'épée,
sonner la fanfare de la première victoire.
Le 28 avril, au matin, Biron s'empara de Quié-
vrain, et marcha sur Mons.
Le lendemain 2Q, Théobald Dillon se porta de
Lille sur Tournay.
Biron et Dillon, deux aristocrates : deux beaux
et braves jeunes gens, roués, spirituels, de l'école
de Richelieu, l'un franc dans ses opinions patrioti-
ques, l'autre n'ayant pas eu le temps de savoir les
opinions qu'il avait : il va être assassiné.
Nous avons dit quelque part que les dragons
étaient l'arme aristocratique de l'armée : deux ré-
114 LA COMTESSE DE CHARNY
giments de dragons marchaient en tête des trois
mille hommes de Biron.
Tout à coup, les dragons, sans même voir l'en-
nemi, se mettent à crier : « Sauve qui peut ! nous
sommes trahis ! »
Puis ils tournent bride, passent, criant toujours,
sur l'infanterie qu'ils écrasent ; l'infanterie les croit
poursuivis, et fuit à son tour.
La panique est complète.
Même chose arrive à Dillon.
Dillon rencontre un corps de neuf cents Au-
trichiens ; les dragons de son avant -garde prennent
peur, fuient, entraînent l'infanterie avec eux, aban-
donnant chariots, artillerie, équipages, et ne s'arrê-
tent qu'à Lille.
Là, les fuyards mettent la lâcheté sur le compte
de leurs chefs, égorgent Théobald Dillon et le Ueu-
tenant-colonel Bertois ; après quoi, ils livrent les
corps à la populace de Lille, qui les pend, et qui
danse autour des cadavres.
Par qui avait été organisée cette défaite, qui
avait pour but de faire entrer l'hésitation dans le
cœur des patriotes, et la confiance dans celui de
l'ennemi ?
La Gironde, qui avait voulu la guerre, et qui
saignait aux deux flancs de la double blessure qu'elle
venait de recevoir ; la Gironde — et, il faut le dire,
toutes les apparences lui donnaient raison — la
Gironde accusa la cour, c'est-à-dire la reine.
Sa première idée fut de rendre à Marie-An-
toinette coup pour coup.
Mais on avait laissé à la royauté le temps de
LA COMTESSE DE CHARNY 115
revêtir une cuirasse bien autrement solide que ce
plastron que la reine avait capitonné pour le roi, et
reconnu une nuit, avec Andrée, à l'épreuve de la
balle !
La reine avait peu à peu réorganisé cette fa-
meuse garde constitutionnelle autorisée par la
Constituante ; elle ne se montait pas à moins de six
mille hommes.
Et quels hommes ! des bretteurs et des maîtres
d'escrime qui allaient insulter les représentants pa-
triotes jusque sur les bancs de l'Assemblée ; des
gentilshommes bretons et vendéens, des Proven-
çaux de Nîmes et d'Arles, de robustes prêtres qui,
sous prétexte de refus de serment, avaient jeté la
soutane aux orties, et pris, à la place du goupillon,
l'épée, le poignard et le pistolet ; en outre, un monde
de chevaliers de Saint-Louis qui sortaient on ne
savait d'où, qu'on décorait on ne savait pourquoi ;
— Dum-ouriez lui-même s'en plaint dans ses Mé-
moires : quelque gouvernement qui succède à celui
qui existe, il ne pourra réhabiliter cette belle et
malheureuse croix que l'on prodigue ; il en avait
été donné six mille depuis deux ans !
C'est au point que le ministre des affaires étran-
gères refuse pour lui le grand cordon, et le fait
donner à M. de Watteville, major du régiment
suisse d'Ernest.
Il fallait commencer par entamer la cuirasse ;
puis on frapperait le roi et la reine.
Tout à coup, le bruit se répandit qu'à l'ancienne
École militaire, il y avait un drapeau blanc ; que
ce drapeau, qu'on devait arborer incessamment,
ii6 LA COMTESSE DE CHARNY
c'était le roi qui l'avait donné. — Cela rappelait la
cocarde noire des 5 et 6 octobre.
On était si étonné, avec les opinions contre-ré-
volutionnaires que l'on connaissait au roi et à la
reine, de ne pas voir flotter le drapeau blanc sur
les Tuileries, que l'on s'attendait à le voir surgir
un beau matin sur quelque autre monument.
Le peuple, à la nouvelle de l'existence de ce
drapeau, se porta sur la caserne.
Les officiers voulurent résister : les soldats les
abandonnèrent.
On trouva un drapeau blanc grand comme la
main, qui avait été planté dans un gâteau donné
par le dauphin.
Mais, outre ce chiffon sans importance, on trouva
nombre d'hymnes en l'honneur du roi, nombre de
chansons injurieuses pour l'Assemblée, et des mil-
liers de feuilles contre-révolutionnaires.
Bazire à l'instant même fait im rapport à l'As-
semblée : la garde du roi a éclaté en cris de joie en
apprenant la défaite de Toumay et de Quiévrain ;
elle a exprimé l'espoir que, dans trois jours, Valen-
eiennes serait pris, et que, dans quinze, l'étranger
serait à Paris.
Il y a plus : un cavalier de cette garde, bon Fran-
çais, nommé Joachim Murât, qui avait cru entrer
dans une véritable garde constitutionnelle, comme
l'indiquait son titre, donne sa démission ; — on a
voulu le gagner à prix d'argent, et l'envoyer à
Cobientz.
Cette garde, c'est une arme terrible aux mains de
la royauté ; ne peut-elle pas, sur un ordre du roi,
LA COMTESSE DE CHARNY 117
marcher contre l'Assemblée, envelopper le Manège,
faire prisonniers les représentants de la nation, ou
les tuer depuis le premier jusqu'au dernier ? Moins
que cela : ne peut-elle pas prendre le roi, sortir
avec lui de Paris, le conduire à la frontière, faire
une seconde fuite de Varennes, qui réussira cette
fois ?
Aussi, le 22 mai, c'est-à-dire trois semaines après
le double échec de Tournay et de Ouiévrain, Pétion,
le nouveau maire de Paris, l'homme nommé par
l'influence de la reine, celui qui l'a ramenée de
Varennes, et qu'elle protège en haine de celui qui
l'avait laissée fuir, Pétion a écrit au commandant
de la garde nationale, exprimant tout haut ses
craintes sur le départ possible du roi, l'invitant à
observer, à s^irveiller, et à multiplier les patrouilles
aux environs...
A surveiller, à observer quoi ? Pétion ne le dit pas.
A multiplier les patrouilles aux environs de quoi ?
Même silence.
Mais à quoi bon nommer les Tuileries et le roi ?
Qu'observe-t-on ? L'ennemi !
Autour de quoi multiplie-t-on les patrouilles ?
Autour du camp ennemi !
Quel est le camp ennemi ? Les Tuileries.
Quel est l'ennemi ? Le roi.
Ainsi voilà la grande question posée.
C'est Pétion, le petit avocat de Chartres, le fils
d'un procureur, qui la pose au descendant de saint
Louis, au petit-fils de Louis XIV, au roi de France !
Et le roi de France s'en plaint, car il comprend
que cette voix parle plus haut que la sienne ; il s'en
ii8 LA COMTESSE DE CHARNY
plaint dans une lettre que le directoire du départe-
ment fait afficher sur les murs de Paris.
Mais Pétion ne s'en inquiète aucunement ; il n'y
répond pas ; il maintient son ordre.
Donc, Pétion est le vrai roi.
Si vous en doutez, vous en aurez la preuve tout
à l'heure.
Le rapport de Bazire demande qu'on supprime
la garde constitutionnelle du roi, et que l'on dé-
crète d'arrestation M. de Brissac, son chef.
Le fer était chaud : les girondins le battirent en
rudes forgerons qu'ils étaient.
Il s'agissait pour eux d'être ou de ne pas être.
Le décret fut rendu le même jour, la garde cons-
titutionnelle licenciée, le duc de Brissac décrété
d'arrestation, et les postes des Tuileries furent re-
mis à la garde nationale.
O Chamy ! Charny, où étais-tu ? Toi qui, à
Varennes, avais failli reprendre la reine avec tes
trois cents cavaliers, qu'eusses-tu fait aux Tuileries
avec six mille hommes ?
Charny vivait heureux, oubliant tout dans les
bras d'Andrée.
LA RUE GUÉNÉGAUD ET LES TUILERIES
Ox se rappelle la démission donnée par de Grave ;
elle avait été à peu près refusée par le roi, tout à
fait refusée par Dumouriez.
Dumouriez avait tenu à garder de Grave, qui
était son homme ; il l'avait gardé, en effet ; mais,
à la nouvelle du double échec que nous avons dit,
il lui fallut sacrifier son ministre de la guerre.
Il l'abandonna, gâteau jeté au Cerbère des Ja-
cobins pour calmer ses aboiements.
Il prit, à sa place, le colonel Servan, ex-gouver-
neur des pages, qu'il avait dès l'abord proposé au
roi.
Sans doute, il ignorait quel homme devenait son
collègue, et quel coup cet homme allait porter à la
ro3'auté.
Pendant que la reine veillait aux mansardes des
Tuileries, regardant à l'horizon si elle ne voyait pas
venir ces Autrichiens tant attendus, une autre femme
veillait dans son petit salon de la rue Guénégaud.
L'une était la contre-révolution ; l'autre, la ré-
volution.
On comprend que c'est de madame Roland que
nous voulons parler.
119
120 LA COMTESSE DE CHARNY
C'est elle qui avait poussé Servan au ministère,
comme madame de Staël y avait poussé Narbonne.
La main des femmes est partout dans les trois
terribles années 91, 92, 93.
Servan ne quittait pas le salon de madam.e Ro-
land ; comme tous les girondins, dont elle était le
souffle, la lumière, l'Égérie, il s'inspirait de cette
âme vaillante qui brûlait incessamment sans jamais
se consumer.
On disait qu'elle était la maîtresse de Servan :
elle laissait dire, et, rassurée par sa conscience, elle
souriait à la calomnie.
Chaque jour, elle voyait rentrer son mari écrasé
de la lutte : il se sentait entraîné vers l'abîme avec
son collègue Clavières, et, cependant, rien n'était
visible, tout pouvait se nier.
Le soir où Dumouriez était venu lui offrir le
ministère de l'intérieur, il avait fait ses condi-
tions.
— Je n'ai d'autre fortune que mon honneur,
avait-il dit ; je veux que mon honneur sorte intact
du ministère. Un secrétaire assistera à toutes les
délibérations du conseil, et consignera les avis de
chacun : on verra de la sorte si jamais je fais défaut
au patriotisme et à la liberté.
Dumouriez avait adhéré ; il sentait le besoin de
couvrir l'impopularité de son nom du manteau
girondin. Dumouriez était un de ces hommes qui
promettent toujours, quitte ensuite à ne tenir que
selon les convenances.
Dumouriez n'avait pas tenu, et Roland avait
vainement demandé son secrétaire.
LA COMTESSE DE CHARNY 121
Alors, Roland, ne pouvant obtenir cette archive
secrète, en avait appelé à la publicité.
Il avait fondé le journal Le Thermomètre ; mais, il
le comprenait très bien lui-même, il y avait telle
séance du conseil dont la révélation immédiate eût
été une trahison en faveur de l'ennemi.
La nomination de Servan lui venait en aide.
Mais ce n'était point assez : neutralisé par Du-
mouriez, le conseil n'avançait à rien.
L'Assemblée venait de frapper un coup : eUe avait
licencié la garde constitutionnelle, et arrêté Brissac.
Roland, en revenant avec Servan, le 29 mai au
soir, rapporta la nouvelle à la maison.
— - Qu'a-t-on fait de ces gardes licenciés ? de-
manda madame Roland.
— Rien.
— Ils sont libres, alors ?
— Oui ; seulement, ils ont été obligés de mettre
bas l'uniforme bleu.
— Demain, ils prendront l'uniforme rouge, et se
promèneront en suisses.
Le lendemain, en effet, les rues de Paris étaient
sillonnées d'uniformes suisses.
Les gardes licenciés avaient changé d'habits,
voilà tout.
Ils étaient là, dans Paris, tendant la main à
l'étranger, lui faisant signe de venir, prêts à lui
ouvrir les barrières.
Les deux hommes, Roland et Servan, ne trou-
vaient aucun remède à cela.
Madame Roland prit une feuille de papier, mit
une plume aux mains de Servan :
122 LA COMTESSE DE CHARNY
— Éciivez ! dit-elle. « Proposition d'établir à
Paris, à propos de la fête du 14 juillet, un camp de
vingt mille volontaires... »
Servan laissa tomber la plume avant d'avoir fini
la phrase.
— Jamais le roi ne consentira ! dit-il.
— Aussi n'est-ce point au roi qu'il faut proposer
cette mesure ; c'est à l'Assemblée ; aussi n'est-ce
pas comme ministre qu'il faut la réclamer : c'est
comme citoyen.
Servan et Roland venaient, à la lueur d'un éclair,
d'entrevoir tout un immense horizon.
— Oh ! dit Servan, vous avez raison ! avec cela et
im décret sur les prêtres, nous tenons le roi.
— Vous comprenez bien, n'est-ce pas ? les prê-
tres, c'est la contre-révolution dans la famille et
la société ; les prêtres ont fait ajouter cette phrase
au Credo : « Et ceux qui payeront l'impôt seront
damnés ! & Cinquante prêtres assermentés ont été
égorgés ; leurs maisons, saccagées ; leurs champs,
dévastés depuis six mois ; que l'Assemblée dirige
un décret d'urgence contre les prêtres rebelles.
Achevez votre motion, Servan. — Roland va ré-
diger le décret.
Servan acheva sa phrase.
Roland écrivait pendant ce temps :
« La déportation du prêtre rebelle aura lieu dans
un mois hors du royaume, si elle est demandée par
vingt citoyens actifs, approuvée par le district,
prononcée par le gouvernement ; le déporté recevra
trois livres par jour, comme frais de route, jusqu'à
la frontière. »
LA COMTESSE DE CHARNY 123
Servan lut sa proposition sur le camp de vingt
mille volontaires.
Roland lut son projet de décret sur l'a déporta-
tion des prêtres.
Toute la question, en effet, était là.
Le roi agissait-il franchement? le roi trahissait -il ?
Si le roi était vraiment constitutionnel, il sanc-
tionnerait les deux décrets.
Si le roi trahissait, il apposerait son veto.
— Je signerai la motion du camp comme citoyen,
dit Servan.
— Et Vergniaud proposera le décret sur les
prêtres, dirent à la fois le mari et la femme.
Dès le lendemain, Servan lança sa demande à
l'Assemblée.
Vergniaud mit le décret dans sa poche, et promit
de l'en tirer quand il serait temps.
Le soir de l'envoi de la motion à l'Assemblée,
Servan entra au conseil comme d'habitude.
Sa démarche était connue : Roland et Clavières
la soutenaient contre Dumouriez, Lacoste et Du-
ranthon.
— Oh ! venez, monsieur, s'écria Dumouriez, et
rendez compte de votre conduite.
— A qui, s'il vous plaît ? demanda Servan.
— Mais au roi, à la nation, à moi !
Servan sourit.
— Monsieur, reprit Dumouriez, vous avez au-
jourd'hui fait mie démarche importante.
— Oui, répondit Servan, je le sais, monsieur : de
la plus haute importance !
— Avez- vous pris les ordres du roi pour agir ainsi ?
124 LA COMTESSE DE CHARNY
— Non, monsieur, je l'avoue.
— Avez-vous pris l'avis de vos collègues !
— Pas plus que les ordres du roi, je l'avoue encore.
— Alors, pourquoi avez-vous agi ainsi ?
— Parce que c'était mon droit comme particu-
lier et comme citoyen.
— Alors, c'est comme particulier et comme
citoyen que vous avez présenté cette motion in-
cendiaire ?
— Oui.
— Pourquoi, alors, à votre signature avez-vous
joint le titre de ministre de la guerre ?
— Parce que je voulais prouver à l'Assemblée
que j'étais prêt à appu3'er, comme ministre, ce que
je demandais comme citoyen.
— Monsieur, dit Dumouriez, ce que vous avez
fait là est à la fois d'un mauvais citc5'en et d'un
mauvais ministre !
— Monsieur, répondit Servan, permettéz-moi de
ne prendre que moi-même pour juge des choses qui
touchent ma conscience ; si j'avais un juge à prendre
dans une question si délicate, je tâcherais qu'il ne
s'appelât point Dumouriez.
Dumouriez pâlit et fit un pas vers Servan.
Celui-ci porta la main à la garde de son épée.
Dumouriez en fit autant.
En ce moment, le roi entra.
Il ignorait encore la motion de Servan.
On se tut.
Le lendemain, le décret qui demandait le rassem-
blement de vingt mille fédérés à Paris fut discuté à
l'Assemblée.
LA COMTESSE DE CHARNY 125
Le roi avait été consterné à cette nouvelle.
Il avait fait appeler Dumouriez.
— Vous êtes un fidèle serviteur, monsieur, lui
dit-il, et je sais de quelle façon vous avez pris les
intérêts de la royauté, à l'endroit de ce misérable
Servan.
— Je remercie Votre Majesté, dit Dumouriez.
Puis, après une pause :
— Le roi sait-il que le décret a passé ? demanda-
t-il.
— Non, dit le roi ; mais peu m'importe : je suis
décidé, dans cette circonstance, à exercer mon droit
de veto.
Dumouriez secoua la tête.
— Ce n'est point votre avis, monsieur ? demanda
le roi.
— Sire, répondit Dumouriez, sans aucune force
de résistance, en butte comme vous l'êtes aux
soupçons de la plus grande partie de la nation, à
la rage des Jacobins, à la profonde politique du
parti républicain, une pareille résolution de votre
part sera une déclaration de guerre.
— Eh bien, soit, la guerre ! Je la fais bien à mes
amis : je puis la faire à mes ennemis.
— Sire, dans l'une, vous avez dix chances de
victoire ; dans l'autre, dix chances de défaite !
— Mais vous ne savez donc pas dans quel but
on demande ces vingt mille hommes ?
— Que Votre Majesté m'accorde cinq minutes
de libre parole, et j'espère lui prouver que, non
seulement je sais ce que l'on désire, mais encore que
je devine ce qui arrivera.
126 LA COMTESSE DE CHARNY
— Parlez, monsieur, dit le roi ; j'écoute.
Et, en effet, le coude appuyé sur le bras de son
fauteuil, la tête posée dans le creux de sa main,
Louis XVI écouta.
— Sire, dit Dumouriez, ceux qui ont sollicité ce
décret sont autant les ennemis de la patrie que du
roi.
— Vous le voyez bien ! interrompit Louis XVT,
vous l'avouez vous-même !
— Je dirai plus : son accomplissement ne peut
produire que de grands malheurs.
— Eh bien, alors ?
— Permettez, sire...
— Oui ; allez ! allez !
— Le ministre de la guerre est très coupable
d'avoir sollicité un rassemblement de vingt mille
hommes près de Paris, pendant que nos armées sont
faibles, nos frontières dégarnies, nos caisses épuisées,
— Oh ! fit le roi, coupable, je le crois bien !
— Non seulement coupable, sire, mais encore
imprudent ; ce qui est bien pis ! imprudent de pro-
poser près de l'Assemblée la réunion d'une troupe
indisciplinée, appelée sous un nom qui exagérera
son patriotisme, et dont le premier ambitieux
pourra s'emparer.
— Oh ! c'est la Gironde qui parle par la voix de
Servan !
— Oui, répondit Dumouriez ; mais ce n'est point
la Gironde qui en profitera, sire.
— Ce sont peut-être les Feuillants, n'est-ce pas,
qui en profiteront ?
— Ce ne sera ni l'un ni l'autre : ce seront les
LA COMTESSE DE CHARNY 127
Jacobins ! les Jacobins, dont les affiliations s'éten-
dent par tout le royaume, et qui, sur vingt mille
fédérés, trouveront peut-être dix-neuf mille adeptes.
Ainsi, croyez-le bien, sire, les promoteurs du décret
seront renversés par le décret lui-même.
— Ah ! si je le croyais, je m'en consolerais pres-
que ! s'écria le roi.
— Je pense donc, sire, que le décret est dan-
gereux pour la nation, pour le roi, pour l'Assemblée
nationale, et surtout pour ses auteurs, dont il sera
le châtiment ; et, cependant, mon avis est que vous
ne pouvez pas faire autrement que de le sanction-
ner : il a été provoqué par une malice si profonde,
que je dirai, sire, qu'il y a de la femme là-dessous !
— Madame Roland, n'est-ce pas ? Pourquoi les
femmes ne filent-elles ou ne tricotent-elles pas, au
lieu de faire de la politique ?
— Que voulez- vous, sire ! madame de Maintenon,
madame de Pompadour et madame du Barry leur
en ont fait perdre l'habitude... Le décret, disais- je,
a été provoqué par une malice profonde, débattu
avec acharnement, adopté avec enthousiasme ; tout
le monde est aveuglé à l'endroit de ce malheureux
décret ; si vous y appliquez votre veto, il n'en sera
pas moins exécuté. Au lieu des vingt mille hommes
assemblés par une loi, et que l'on peut, par consé-
quent, soumettre à des ordonnances, il arrivera des
provinces, à l'époque de la fédération qui approche,
quarante mille hommes sans décret, qui pourront,
du même coup, renverser la Constitution, l'As-
semblée et le trône !... Si nous avions été vainqueurs,
au lieu d'être vaincus, ajouta Dumouriez en bais-
128 LA COMTESSE DE CHARNY
sant la voix ; si j'avais eu un prétexte pour faire La
Fayette général en chef, et pour mettre cent mille
hommes dans sa main, sire, je vous dirais : « N'ac-
ceptez pas ! s> Nous sommes battus à l'extérieur et
à l'intérieur, je vous dis, sire : « Acceptez ! »
En ce moment, on gratta à la porte du roi.
— Entrez ! dit Louis XVI.
C'était le valet de chambre Thierry.
— Sire, dit-il, M. Duranthon, le ministre de la
justice, demande à parler à Votre Majesté.
— Que me veut-il ? Voyez cela, monsieur Du-
mouriez.
Dumouriez sortit.
Au même instant, la tapisserie qui tombait de-
vant la porte de communication donnant chez la
reine se souleva, et Marie-Antoinette parut.
— Sire ! sire ! dit-elle, tenez ferme ! ce Du-
mouriez est un jacobin comme les autres ! N'a-t-il
pas mis le bonnet rouge ? Quant à La Fayette, vous
savez, j'aime mieux me perdre sans lui que d'être
sauvée par lui !
Et, comme on entendait les pas de Dumouriez
qui se rapprochaient de la porte, la tapisserie re-
tomba, et la vision disparut.
XI
LE VETO
Comme la tapisserie venait de retomber, la porte se
rou\Tait.
— Sire, dit Dumouriez, sur la proposition de
M. Vergniaud, le décret contre les prêtres vient de
passer.
— Oh ! dit le roi en se levant, c'est une cons-
piration. Et comment ce décret est-il conçu ?
— Le voici, sire ; M. Duranthon vous l'appor-
tait. J'ai pensé que Votre Majesté me ferait l'hon-
neur de m'en dire particulièrement son avis avant
d'en parler en conseil.
— Vous avez eu raison. Donnez-moi ce papier.
Et, d'une voix tremblante d'agitation, le roi lut
le décret dont nous avons donné le texte.
Après avoir lu, il froissa le papier entre ses mains,
et le jeta loin de lui.
— Je ne sanctionnerai jamais un pareil décret !
dit-il.
— Excusez-moi, sire, dit Dumouriez, d'être,
cette fois encore, d'un avis opposé à celui de Votre
Majesté.
— Monsieur, dit le roi, je puis hésiter en matière
politique ; en matière religieuse, jamais ! En ma-
130 LA COMTESSE DE CHARNY
tière politique, je juge avec mon esprit, et l'esprit
peut faillir ; en matière religieuse, je juge avec ma
conscience, et la conscience est infaillible.
— Sire, reprit Dumouriez, il y a un an, vous avez
sanctionné le décret du serment des prêtres.
— Eh ! monsieur, s'écria le roi, j'ai eu la main
forcée !
— Sire, c'était à celui-là qu'il fallait mettre votre
veto; le second décret n'est que la conséquence
du premier. Le premier décret a produit tous les
maux de la France ; celui-ci est le remède à ces
maux : il est dur, mais non cruel. Le premier était
une loi religieuse : il attaquait la liberté de penser
en matière de culte ; celui-ci est une loi politique
qui ne concerne que la sûreté et la tranquillité du
royaume ; c'est la sûreté des prêtres non asser-
menté-s contre la persécution. Loin de les sauver
par votre veto, vous leur ôtez le secours d'une loi,
vous les exposez à être massacrés, et poussez les
Français à devenir lemrs bourreaux. Ainsi mon avis,
sire, — excusez la franchise d'un soldat, — m.on
avis est qu'ayant, j'ose le dire, fait la faute de
sanctionner le décret du serment des prêtres, votre
veto, appliqué à ce second décret, qui peut an'êter
le déluge de sang près de couler, votre veto, sire,
chargera la conscience de Votre Majesté de tous
les crimes auxquels le peuple se portera.
— Mais à quels crimes voulez-vous donc qu'il se
porte, monsieur ? à quels crimes plus grands que
ceux qu'il a déjà accomplis ? dit une voix qui venait
du fond de l'appartement.
Dumouriez tressaillit à cette voix vibrante : il
LA COMTESSE DE CHARNY 131
avait reconnu le timbre métallique et l'accent de
la reine.
— Ah ! madame, dit -il, j'eusse mieux aimé tout
terminer avec le roi.
— Monsieur, dit la reine avec un sourire amer
pour Dumouriez, et un regard presque méprisant
pour le roi, je n'ai qu'une question à vous faire.
— Laquelle, madame ?
— Croyez-vous que le roi doive supporter plus
longtemps les menaces de Roland, les insolences de
Clavières et les fourberies de Servan ?
— Non, madame, dit Dumouriez ; j'en suis in-
digné comme vous ; j'admire la patience du roi, et,
si nous abordons ce point, j'oserai supplier le roi de
changer entièrement son ministère.
— Entièrement ? fit le roi.
— Oui ; que Votre Majesté nous renvoie tous les
six, et qu'elle choisisse, si elle en peut trouver, des
hommes qui ne soient d'aucun parti.
— Non, non, dit le roi ; non, je veux que vous
restiez, vous et le bon Lacoste, et Duranthon aussi ;
mais rendez-moi le ser\dce de me débarrasser de ces
trois factieux insolents ; car, je vous le jure, mon-
sieur, ma patience est à bout.
— La chose est dangereuse, sire.
— Et vous reculez devant le danger ? dit la reine.
— Non, madame, reprit Dumouriez ; seulement,
je ferai mes conditions.
— Vos conditions ? fît hautainement la reine.
Dumouriez s'inclina.
— Dites, monsieur, répondit le roi.
— Sire, reprit Dumouriez, je suis en butte aux
132 LA COMTESSE DE CHARNY
coups des trois factions qui divisent Paris. Giron-
dins, Feuillants, Jacobins tirent sur moi à qui mieux
mieux ; je suis entièrement dépopularisé, et, comme
ce n'est que par l'opinion publique que l'on peut
retenir quelques fils du gouvernement, je ne puis
réellement vous être utile qu'à une condition.
— Laquelle ?
— C'est qu'on dise bien haut, sire, que je ne suis
resté, moi et mes deux collègues, que pour sanc-
tionner les deux décrets qui viennent d'être rendus.
— Cela ne se peut pas ! s'écria le roi.
— Impossible ! impossible ! répéta la reine.
— Vous refusez ?
— Mon plus cruel ennemi, monsieur, dit le roi,
ne m'imposerait pas des conditions plus dures que
celles que vous me faites.
— Sire, dit Dumouriez, sur ma foi de gentil-
homme, sur mon honneur de soldat, je les crois
nécessaires à votre sûreté.
Puis, se tournant vers la reine :
— Madame, lui dit-il, si ce n'est pour vous-même ,
si l'intrépide fille de Marie-Thérèse, non seulement
méprise le danger, mais encore, à l'exemple de sa
mère, est prête à marcher au-devant de lui, ma-
dame, songez que vous n'êtes pas seule ; songez au
roi, songez à vos enfants ; au lieu de les pousser à
l'abîme, joignez-vous à moi pour retenir Sa Ma-
jesté sur le bord du précipice où penche le trône !
Si j'ai cru la sanction des deux décrets nécessaire
avant que Sa Majesté m'exprimât son désir d'être
débarrassé des trois factieux qui lui pèsent, ajouta-
t-il en s'adressant au roi, jugez combien, lorsqu'il
LA COMTESSE DE CHARNY 133
s'agit de les renvoyer, je la juge indispensable ; si
vous renvoyez les ministres sans sanctionner les
décrets, le peuple aura deux motifs de vous en
vouloir : il vous regardera comme un ennemi de la
Constitution, et les ministres renvoyés passeront à
ses yeux pour des martyrs, et je ne réponds pas
que, d'ici à quelques jours, les plus graves événe-
ments ne mettent à la fois en péril votre couronne
et votre vie. Quant à moi, je préviens Votre Ma-
jesté que je ne puis, même pour la servir, aller, je
ne dirai pas contre mes principes, mais contre mes
convictions. Duranthon et Lacoste pensent comme
moi ; cependant; je n'ai pas mission de parler pour
eux. En ce qui me concerne donc, je vous l'ai dit,
sire, et je vous le répète, je ne resterai au conseil
que si Votre Majesté sanctionne les deux décrets.
Le roi fit un mouvement d'impatience.
Dumouriez s'inclina et s'achemina vers la porte.
Le roi échangea un regard rapide avec la reine.
— Monsieur ! dit ceUe-ci.
Dumouriez s'arrêta,
— Songez donc combien il est dur pour le roi de
sanctionner un décret qui amène à Paris vingt mille
coquins qui peuvent nous massacrer !
— Madame, dit Dumouriez, le danger est grand,
je le sais ; voilà pourquoi il faut le regarder en face,
mais non l'exagérer. Le décret dit que le pouvoir
exécutif indiquera le lieu du rassemblement de ces
vingt mille hommes, qui ne sont pas tous des co-
quins ; il dit aussi que le ministre de la guerre se
chargera de leur donner des officiers et un mode
d'organisation.
134 LA COMTESSE DE CHARNY
— Mais, monsieur, le ministre de la guerre, c'est
Servan !
— Non, sire : le ministre de la guerre, du moment
où Servan se retire, c'est moi.
— Ah ! oui, vous ? dit le roi.
— Vous prendrez donc le ministère de la guerre ?
demanda la reine.
— Oui, madame, et je tournerai contre vos
ennemis, je l'espère, l'épée suspendue au-dessus de
votre tête.
Le roi et la reine se regardèrent de nouveau
comme pour se consulter.
— Supposez, continua Dumouriez, que j'indique
Soissons comme emplacement du camp, que je
nomme là, comme commandant, un lieutenant
général feime et sage, avec deux bons maréchaux
de camp ; on formera ces hommes par bataillons ;
à mesure qu'il y en aura quatre ou cinq d'assemblés
et d'armés, le ministre profitera des demandes des
généraux pour les envoyer à la frontière, et, alors,
vous le voyez bien, sire, ce décret, fait à mauvaise
intention, loin d'être nuisible, deviendra utile.
— Mais, dit le roi, êtes- vous sûr d'obtenir la per-
mission de faire ce rassemblement à Soissons ?
— J'en réponds.
— En ce cas, dit le roi, prenez donc le ministère
de la guerre.
— Sire, dit Dumouriez, au ministère des afïaires
étrangères, je n'ai qu'une responsabilité légère et
indirecte ; il en est tout autrement de celui de la
guerre : vos généraux sont mes ennemis ; vous venez
de voir leur faiblesse ; je répondrai de leurs fautes ;
LA COMTESSE DE CHARNY 135
mais il s'agit de la vie de Votre Majesté, de la sûreté
de la reine, de celle de ses augustes enfants, du
maintien de la Constitution, j'accepte ! Nous voilà
donc d'accord sur ce point, sire, de la sanction du
décret des vingt mille hommes ?
— Si vous êtes ministre de la guerre, monsieur,
je me fie entièrement à vous.
— Alors, venons au décret des prêtres.
— Celui-là, monsieur, je vous l'ai dit, je ne le
sanctionnerai jamais.
— Sire, vous vous êtes mis vous-même dans la
nécessité de sanctionner le second en sanctionnant
le premier.
— J'ai fait une première faute, je me la reproche ;
ce n'est point une raison pour en faire une seconde.
— Sire, si vous ne sanctionnez pas ce décret, la
seconde faute sera bien plus grande que la pre-
mière !
— Sire ! dit la reine.
Le roi se retourna vers Marie-Antoinette.
— Et vous aussi, madame ?
— Sire, dit la reine, je dois avouer que, sur ce
point, et après les explications qu'il nous a données,
je suis de l'avis de M. Dumouriez.
— Eh bien, alors..., dit le roi.
— Alors, sire... ? répéta Dumouriez.
— Je consens, mais à la condition que, le plus
tôt possible, vous me débarrasserez des trois fac-
tieux.
— Croyez, sire, dit Dumouriez, que je saisirai
la première occasion, et, j'en suis sûr, sire, cette
occasion ne se fera pas attendre.
136 LA COMTESSE DE CHARNY
Et, saluant le roi et la reine, Dumouriez se retira.
Tous deux suivirent des yeux le nouveau ministre
de la guerre, jusqu'à ce que la porte fût refermée.
— Vous m'avez fait signe d'accepter, dit le roi ;
maintenant, qu'avez-vous à me dire ?
— Acceptez d'abord le décret des vingt mille
hommes, dit la reine ; laissez-lui faire son camp à
Soissons ; laissez-lui disperser ses hommes, et en-
suite... Eh bien, ensuite, vous verrez ce que vous
aurez à faire pour le décret des prêtres.
— Mais il me rappellera ma parole, madame !
— Bon ! il sera compromis, et vous le tiendrez.
— C'est lui, au contraire, qui me tiendra, ma-
dame : il aura ma parole.
— Bah ! dit la reine, il y a remède à cela, quand
on est élève de M. de la Vauguyon !
Et, prenant le bras du roi, elle l'entraîna dans
la chambre voisine.
xn
l'occasion
Nous l'avons dit, la véritable guerre du moment
était entre la rue Guénégaud et les Tuileries, entre
la reine et madame Roland.
Chose étrange ! les deux femmes avaient sur leurs
maris une influence qui les conduisit tous quatre
à la mort.
Seulement, chacun y alla par une route opposée.
Les événements que nous venons de raconter
s'étaient passés le lo juin ; le ii au soir, Servan
entra tout joyeux chez madame Roland.
— Félicitez-moi, chère amie! dit-il; j'ai l'hon-
neur d'être chassé du conseil.
— Comment cela ? demanda madame Roland.
— Voici textuellement la chose : Ce matin, je me
suis rendu chez le roi pour l'entretenir de quelques
affaires de mon département, et, ces affaires ter-
minées, j'ai attaqué chaudement la question du
camp de vingt mille hommes ; mais...
— Mais... ?
— Au "premier mot que j'en ai dit, le roi m'a
tourné le dos, de fort mauvaise humeur ; et, ce
soir, au nom de Sa Majesté, M. Dumouriez est venu
me reprendre le portefeuille de la guerre.
— Dumouriez ?
— Oui.
m
138 LA COMTESSE DE CHARNY
— Il joue là un vilain rôle, mais qui ne me sur-
prend pas. Demandez à Roland ce que je lui ai
dit de cet homme le jour où je l'ai vu pour la
première fois... D'ailleurs, nous sommes prévenus
qu'il est journellement en conférence avec la reine.
— C'est im traître !
— Non, c'est un ambitieux. Allez chercher Ro-
land et Clavières.
— Où est Roland ?
— Il donne des audiences, au ministère de l'inté-
rieur.
— Et vous, qu'allez- vous faire pendant ce temps-
là ?
— Une lettre que je vous communiquerai à votre
retour... Allez.
— Vous êtes, en vérité, la fameuse déesse Raison,
que les philosophes invoquent depuis si longtemps.
— Et que les gens de conscience ont. trouvée...
Ne revenez pas sans Clavières.
— Cette recommandation sera cause, probable-
ment, de quelque retard.
— J'ai besoin d'une heure.
— Faites ! et que le Génie de la France vous
inspire !
Servan sortit. La porte refermée à peine, ma-
dame Roland était à son bureau, et écrivait la
lettre suivante :
« Sire,
« L'état actuel de la France ne peut subsister
longtemps : c'est un état de crise dont la violence
atteint le plus haut degré ; il faut qu'il se termine
LA COMTESSE DE CHARNY 139
par un éclat qui doit intéresser Votre Majesté au-
tant qu'il importe à tout l'empire.
« Honoré de votre confiance, et placé dans un
poste où je vous dois la vérité, j'oserai vous la dire ;
c'est une obligation qui m'est imposée par vous-
même. Les Français se sont donné une Constitu-
tion ; elle a fait des mécontents et des rebelles ; la
majorité de la nation la veut maintenir ; elle a juré
de la défendre au prix de son sang, et elle a vu avec
joie la guerre civile qui lui offrait un grand moyen
de l'assurer. Cependant, la minorité, soutenue par
des espérances, a réuni tous ses efforts pour em-
porter l'avantage ; de là cette lutte intestine contre
les lois, cette anarchie dont gémissent les bons
citoyens, et dont les malveillants ont bien soin de
se prévaloir pour calomnier le nouveau régime ; de
là cette division partout excitée, car nulle part il
n'existe d'indifférence : on veut ou le triomphe ou
le changement de la Constitution ; on agit pour la
soutenir ou pour l'altérer. Je m'abstiendrai d'exa-
miner ce qu'elle est en elle-même, pour considérer
seulement ce que les circonstances exigent, et, me
rendant étranger à la chose, autant qu'il est possi-
ble, je chercherai ce que l'on peut attendre et ce
qu'il convient de favoriser.
« Votre Majesté jouissait de grandes prérogatives
qu'elle croyait appartenir à la royauté ; élevée dans
l'idée de les conserver, elle n'a pu se les voir enlever
avec plaisir ; le désir de se les faire rendre était
aussi naturel que le regret de les voir anéantir.
Ces sentiments, qui tiennent à la nature du cœur
humain, ont dû entrer dans le calcul des ennemis de
140 LA COMTESSE DE CHARNY
la Révolution ; ils ont donc compté sur une faveur
secrète, jusqu'à ce que les circonstances permissent
une protection déclarée. Ces dispositions ne pou-
vaient échapper à la nation elle-même, et elles ont
dû la tenir en défiance. Votre Majesté a donc été
constamment dans l'alternative de céder à ses
premières habitudes, à ses affections particulières,
ou de faire des sacrifices dictés par la philosophie,
exigés par la nécessité ; par conséquent, d'enhardir
les rebelles en inquiétant la nation, ou d'apaiser
celle-ci en vous unissant avec elle. Tout a son terme,
et celui de l'incertitude est enfin amvé.
« Votre Majesté peut-eUe, aujourd'hui, s'allier
ouvertement avec ceux qui prétendent réformer la
Constitution, ou doit-elle généreusement se dévouer
sans réserve à la faire triompher ? Telle est la vé-
ritable question dont l'état actuel des choses rend
la solution inévitable.
« Quant à celle très métaphysique de savoir si
les Français sont mûrs pour la liberté, sa discussion
ne fait rien ici ; car il ne s'agit point de juger ce
que nous serons devenus dans un siècle d'ici, mais
de voir ce dont est capable la génération présente.
« La déclaration des Droits est devenue un évan-
gile politique, et la constitution française une re-
ligion pour laquelle le peuple est prêt à périr. Aussi
l'emportement a-t-il été déjà quelquefois jusqu'à
suppléer à la loi, et, lorsque ceUe-ci n'était pas assez
réprimante pour contenir les perturbateurs, les ci-
toyens se sont permis de les punir eux-mêmes. C'est
ainsi que des propriétés d'émigrés ou de personnes
reconnues pour être de leur parti ont été exposées
LA COMTESSE DE CHARNY 141
aux ravages qu'inspirait la vengeance ; c'est pour-
quoi tant de départements ont été obligés de sévir
contre les prêtres que l'opinion avait proscrits, et
dont elle aurait fait des victimes.
« Dans ce choc des intérêts, tous les sentiments
ont pris l'accent de la passion. La patrie n'est point
un mot que l'imagination se soit complu à embellir ;
c'est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui
l'on s'attache chaque jour davantage par les solli-
citudes qu'il cause, qu'on a créé par de grands
efforts, qui s'élève au milieu des inquiétudes, et
qu'on aime par ce qu'il coûte autant que par ce
qu'on en espère. Toutes les atteintes qu'on lui
porte sont des moyens d'enflammer l'enthousiasme
pour elle.
« A quel point cet enthousiasme va-t-il monter, à
l'instant où les forces ennemies, réunies au dehors,
se concertent avec les intrigues intérieures pour
porter les coups les plus funestes !
« La fermentation est extrême dans toutes les
parties de l'empire ; elle éclatera d'une manière
terrible, à moins qu'une confiance raisonnée dans
les intentions de Votre Majesté ne puisse enfin la
calmer ; mais cette confiance ne s'établira pas sur
des protestations : elle ne saurait plus avoir pour
base que des faits.
« Il est évident, pour la nation française, que sa
constitution peut marcher, que le gouvernement
aura toute la force qui lui est nécessaire du moment
où Votre Majesté, voulant absolument le triomphe
de cette constitution, soutiendra le corps législatif
de toute la puissance de l'exécution, ôtera tout pré-
143 LA COMTESSE DE CHARNY
texte aux inquiétudes du peuple, et tout espoir
aux mécontents.
« Par exemple, deux décrets importants ont été
rendus ; tous deux intéressent essentiellement la
tranquillité publique et le salut de l'État. Le re-
tard de leur sanction inspire des défiances ; s'il est
prolongé, il causera des mécontentements, et, je
dois le dire, dans l' effervescence actuelle des esprits,
les mécontentements peuvent mener à tout !
« Il n'est plus temps de reculer ; il n'y a plus
moyen de temporiser. La révolution est faite dans
les esprits ; elle s'achèvera au prix du sang, et sera
cimentée par lui, si la sagesse ne prévient pas des
malheurs qu'il est encore possible d'éviter.
« Je sais qu'on peut imaginer de tout opérer et
de tout contenir par des mesures extrêmes ; mais,
quand on aurait déployé la force pour contraindre
l'Assemblée, quand on aurait répandu l'effroi dans
Paris, la division et la stupeur dans ses' environs,
toute la France se lèverait avec indignation, et, se
déchirant elle-même dans les horreurs d'une guerre
civile, développerait cette sombre énergie, mère des
vertus et des crimes, toujours funeste à ceux qui
l'ont provoquée.
« Le salut de l'État et le bonheur de Votre Ma-
jesté sont intimement liés ; aucune puissance n'est
capable de les séparer ; de cruelles angoisses et des
malheurs certains environneront votre trône, s'il
n'est appuyé par vous-même sur les bases de la
Constitution, et affermi dans la paix que son main-
tien doit enfin nous procurer.
« Ainsi, la disposition des esprits, le cours des
LA COMTESSE DE CHARNY 143
choses, les raisons de la politique, l'intérêt de Votre
Majesté, rendent indispensable l'obligation de s'unir
au corps législatif et de répondre au vœu de la
nation ; ils font une nécessité de ce que les principes
présentent comme devoir ; mais la sensibilité na-
turelle à ce peuple affectueux est prête à y trouver
un moyen de reconnaissance. On vous a cruelle-
ment trompé, sire, quand on vous a inspiré de
l'éloignement ou de la méfiance pour ce peuple
facile à toucher ; c'est en vous inquiétant perpé-
tuellement qu'on vous a porté à une conduite pro-
pre à l'alarmer lui-même. Qu'il voie que vous êtes
résolu à faire marcher cette constitution à laquelle
il a attaché sa félicité, et bientôt vous deviendrez
le sujet de ses actions de grâces.
« La conduite des prêtres en beaucoup d'endroits,
les prétextes que fournissait le fanatisme aux mé-
contents, ont fait porter une loi sage contre les
perturbateurs. Que Votre Majesté lui donne sa
sanction ! la tranquillité pubUque la réclame, et le
salut des prêtres la sollicite ; si cette loi n'est en
vigueur, les départements seront forcés de lui
substituer, comme ils font de toutes parts, des
mesures violentes, et le peuple irrité y suppléera
par des excès.
« Les tentatives de nos ennemis, les agitations
qui se sont manifestées dans la capitale, l'extrême
inquiétude qu'avait inspirée la conduite de votre
garde, et qu'entretiennent encore les témoignages
de satisfaction qu'on lui a fait donner par Votre
Majesté, dans une proclamation vraiment impoliti-
que pour la circonstance ; la situation de Paris, sa
144 LA COMTESSE DE CHARNY
proximité des frontières, ont fait sentir le besoin
d'un camp dans son voisinage ; cette mesure, dont
la sagesse et l'urgence ont frappé tous les bons
esprits, n'attend encore que la sanction de Votre
Majesté. Pourquoi faut-il que des retards lui don-
nent l'air du regret, lorsque la célérité lui gagnerait
tous les cœurs ! Déjà les tentatives de l'état-major
de la garde nationale parisienne contre cette
mesure ont fait soupçonner qu'il agissait par ins-
piration supérieure ; déjà les déclamations de quel-
ques démagogistes outrés réveillent les soupçons de
leurs rapports avec les intéressés au renversement
de la Constitution ; déjà l'opinion compromet
toutes les intentions de Votre Majesté. Encore
quelque délai, et le peuple, centriste, verra, dans
son roi, l'ami et le complice des conspirateurs !
V Juste ciel ! auriez-vous frappé d'aveuglement
les puissances de la terre, et, n'auront-elles jamais
que des conseils qui les entraînent à leur ruine ?
« Je sais que le langage austère de la vérité est
rarement accueilli près du trône ; je sais aussi que
c'est parce qu'il ne s'y fait jamais entendre que les
révolutions deviennent nécessaires ; je sais surtout
que je dois le tenir à Votre Majesté, non seulement
comme citoyen soumis aux lois, mais encore comme
ministre honoré de sa confiance, ou revêtu de fonc-
tions qui la supposent, et je ne connais rien qui
puisse m'empêcher de remplir un devoir dont j'ai
la conscience.
« C'est dans le même esprit que je réitérerai mes
représentations à Votre Majesté, sur l'obligation et
l'utilité d'exécuter la loi qui prescrit d'avoir un
LA COMTESSE DE CHARNY 145
secrétaire au conseil ; la seule existence de la loi
parle si puissamment, que l'exécution semblerait
devoir suivre sans retardement ; mais il importe
d'employer tous les moyens de conserver aux dé-
libérations la gravité, la sagesse et la maturité
nécessaires, et, pour des ministres responsables, il
faut un moyen de constater leurs opinions : si
celui-là eût existé, je ne m'adresserais pas par écrit
en ce moment à Votre Majesté.
« La vie n'est rien pour l'homme qui estime ses
devoirs au-dessus de tout ; mais, après le bonheur
de les avoir remplis, le seul bien auquel il soit en-
core sensible, c'est celui de prouver qu'il l'a fait
avec fidélité, et cela même est une obligation pour
l'homme public.
« 10 juin 1792, l'an iv de la liberté. »
La lettre venait d'être achevée ; elle avait été
tracée tout d'un trait, lorsque Servan, Clavières et
Roland rentrèrent.
En deux mots, madame Roland exposa le plan
aux trois amis.
La lettre, qu'on allait lire entre trois, serait relue,
le lendemain, aux trois ministres absents : Dumou-
riez, Lacoste et Duranthon.
Ou ils l'approuveraient, et joindraient leurs signa-
tures à celle de Roland ; ou ils la repousseraient, et
Servan, Clavières et Roland donneraient collective-
ment leur démission, motivée sur le refus fait par
leurs collègues de signer une lettre qui leur paraissait,
à eux, exprimer la véritable opinion de la France.
Alors, on déposerait la lettre à l'Assemblée na-
146 LA COMTESSE DE CHARNY
tionale, et il ne resterait plus de doute à la France
sur la cause de la sortie des trois ministres patriotes.
La lettre fut lue aux trois amis, qui ne trouvè-
rent pas un mot à y changer. Madame Roland était
une âme commune où chacun venait puiser l'éUxir
du patriotisme.
Mais il n'en fut pas de même le lendemain, après
la lecture faite par Roland à Dumouriez, Duran-
thon et Lacoste.
Tous trois approuvaient l'idée, mais différaient
sur la manière de l'exprimer ; finalement, ils re-
fusèrent, disant qu'il valait mieux se rendre en
personne chez le roi.
C'était une façon d'éluder la question.
Roland, le même soir, envoya au roi la lettre
signée de lui seul. Presque aussitôt Lacoste remet-
tait à Roland et à Clavières leur congé.
Comme l'avait dit Dumouriez, l'occasion ne
s'était pas fait attendre.
Il est vrai aussi que le roi ne l'avait pas manquée.
Le lendemain, comme la chose avait été convenue,
la lettre de Roland était lue à la tribune en même
temps que l'on annonçait son renvoi et celui de
ses deux collègues Clavières et Servan.
L'Assemblée déclara à une immense majorité que
les trois ministres renvoyés avaient bien mérité de
la patrie.
Ainsi, la guerre était déclarée à l'intérieur comme
à l'extérieur.
L'Assemblée n'attendait plus, pour porter les
premiers coups, que de savoir ce que le roi allait
faire à l'endroit des deux décrets.
XIII
l'élève de m. le duc de la vauguyon
Au moment où l'Assemblée votait par acclamation
des remerciements aux trois ministres sortants, et
décrétait l'impression et l'envoi dans les départe-
ments de la lettre de Roland, Dumouriez parut à
la porte de l'Assemblée.
On le savait brave : on l'ignorait audacieux.
Il avait appris ce qui se passait, et venait hardi-
ment attaquer le taureau par les comes.
Le prétexte de sa présence à l'Assemblée était
un mémoire remarquable sur l'état de nos forces
militaires ; ministre de la guerre depuis la veille, il
avait fait et fait faire ce travail dans la nuit : c'était
une accusation contre Servan, qui, en réalité, retom-
bait sur de Grave, et surtout sur Narbonne, son
prédécesseur.
Servan n'avait été ministre que pendant dix ou
douze jours.
Dumouriez arrivait bien fort : il quittait le roi,
qu'il venait de conjurer d'être fidèle à la double
parole donnée à l'endroit de la sanction des deux
décrets, et le roi lui avait répondu, non seulement
en lui renouvelant sa promesse, mais encore en lui
U7
148 LA COMTESSE DE CHARNY
affirmant que les ecclésiastiques qu'il avait con-
sultés pour mettre sa conscience à couvert avaient
tous été du même avis que Dumouriez.
Aussi le ministre de la guerre marcha-t-il droit
à la tribune ; il y monta au milieu de cris confus et
de hurlements féroces.
Arrivé là, il demanda froidement la parole.
La parole lui fut accordée au milieu d'un épou-
vantable tumulte.
Enfin, la curiosité qu'on avait d'entendre ce
qu'allait dire Dumouriez fit que l'on se calma.
— Messieurs, dit-il, le général Gouvion vient
d'être tué ; Dieu l'a récompensé de son courage : il
est mort en combattant les ennemis de la France ;
il est bien heureux ! Il n'est pas témoin de nos
affreuses discordes ! J'envie son sort.
Ces quelques paroles, dites avec une grande hau-
teur et une profonde mélancolie, firent impression
sur l'Assemblée ; en outre, cette mort faisait diver-
sion aux premiers sentiments. On délibéra sur ce
que l'Assemblée devait faire pour marquer son
regret à la famille du général, et l'on décida que
le président écrirait une lettre.
Alors, Dumouriez redemanda une seconde fois la
parole.
Elle lui fut accordée.
Il tira son mémoire de sa poche ; mais à peine en
eut-il lu le titre : Mémoire sur le ministère de la
guerre, que Girondins et Jacobins se mirent à
hurler, afin qu'on n en permît pas la lecture.
Alors, au milieu du bruit, le ministre lut l'exorde
d'un accent si élevé, d'une voix si claire, que l'on
LA COMTESSE DE CHARNY 149
entendit que cet exorde était dirigé contre les
factions, et roulait sur les égards dus à un ministre.
Un pareil aplomb était fait pour exaspérer les
auditeurs de Dumouriez, eussent-ils même été dans
une disposition d'esprit moins irritable.
— L'entendez- vous ? s'écria Guadet. Il se croit
déjà si sûr de la puissance, qu'il ose nous donner des
conseils !
— Pourquoi pas ? répondit tranquillement Du-
mouriez en se tournant vers l'interrupteur.
Il y a longtemps que nous l'avons dit, ce qu'il y a
de plus prudent en France, c'est le courage : le cou-
rage de Dumouriez imposa à ses adversaires ; on se
tut, ou du moins on voulut entendre, et l'on écouta.
Le mémoire était savant, lumineux, habile : si
prévenu que l'on fût contre le ministre, à deux en-
droits on applaudit.
Lacuée, qui était membre du comité militaire,
monta à la tribune pour répondre à Dumouriez ;
alors, celui-ci roula son mémoire, et le remit tran-
quillement dans sa poche.
Les Girondins virent le mouvement ; un d'eux
s'écria :
— Le voyez-vous, le traître ? Il remet son mé-
moire dans sa poche ; il veut s'enfuir avec son
mémoire... Empêchons-le! cette pièce servira à le
confondre.
Mais, à ces cris, Dumouriez, qui n'avait pas fait
un pas vers la porte, tira le mémoire de sa poche,
et le remit à l'huissier.
Un secrétaire tendit aussitôt la main, et, l'ayant
reçu, chercha la signature.
150 LA COMTESSE DE CHARNY
— Messieurs, dit le secrétaire, le mémoire n'est
pas signé !
— Qu'il le signe ! qu'il le signe ! s'écria-t-on de
toutes parts.
— C'était bien mon intention, dit Dumouriez, et
il est assez religieusement fait pour que je n'hésite
pas à y mettre mon nom. Donnez-moi de l'encre et
ime plume.
On lui donna une plume toute trempée dans
l'encre.
Il mit son pied sur les marches de la tribune, et
signa le mémoire sur ses genoux.
L'huissier alors le voulut reprendre ; mais Du-
mouriez lui écarta le bras, et alla déposer le mé-
moire sur le bureau ; puis, à petits pas, et s'arrêtant
d'instant en instant, il traversa la salle, et sortit
par la porte située au-dessous des bancs de la
gauche.
Tout au contraire de l'entrée, qui avait été cou-
verte de cris et de huées, cette sortie fut accom-
pagnée du plus grand silence ; les spectateurs des
tribunes se précipitèrent dans les corridors pour
voir cet homme qui venait d'affronter toute une
assemblée. A la porte des Feuillants, il fut entouré
de trois ou quatre cents personnes qui se pres-
saient autour de lui avec plus de curiosité que de
haine, comme si, au bout du compte, elles eussent
pu prévoir que, trois mois plus tard, il sauverait la
France à Valmy.
Quelques députés royalistes sortirent de la cham-
bre les uns après les autres, et accoururent à Du-
mouriez ; pour eux, il n'y avait plus de doute, le
LA COMTESSE DE CHARNY 151
général était des leurs. C'était justement ce que
Dumouriez avait prévu, et voilà pourquoi il avait
fait promettre au roi de donner sa sanction aux
deux décrets.
— Eh ! général, lui dit l'un d'eux, ils font le
diable là dedans !
— Ils lui doivent bien cela, répondit Dumouriez ;
car je ne sais que le diable qui ait pu les faire !
— Vous ne savez pas ? lui dit un autre, il est
question à l'Assemblée de vous envoyer à Orléans,
et de vous y faire votre procès.
— Bon ! dit Dumouriez, j'ai besoin de vacances :
j'y prendrai des bains et du petit-lait, et je m'y
reposerai.
— Général, lui cria un troisième, ils viennent de
décréter l'impression de votre mémoire.
— Tant mieux ! c'est une maladresse qui me
ramènera tous les impartiaux.
Ce fut au milieu de ce cortège et de ces avis qu'il
arriva au château.
Le roi le reçut à merveille : il était compromis à
point.
Le nouveau conseil était assemblé.
En renvoyant Servan, Roland et Clavières, Du-
mouriez avait dû pourvoir à leur remplacement.
Comme ministre de l'intérieur, il avait proposé
Mourgues, de Montpellier, protestant, membre de
plusieurs académies, ancien feuillant qui s'était
retiré du club.
Le roi l'avait accepté.
Comme ministre des affaires étrangères, il avait
proposé de Maulde, Sémonville ou Naiilac.
152 LA COMTESSE DE CHARNY
Le roi avait opté pour Naillac.
Comme ministre des finances, il avait proposé
Vergennes, neveu de l'ancien ministre.
Vergennes avait parfaitement convenu au roi,
qui sur-le-champ l'avait envoyé chercher ; mais
celui-ci, tout en montrant au roi un profond atta-
chement, avait refusé.
On avait décidé alors que le ministre de l'inté-
rieur tiendrait, par intérim, le ministère des finances,
et que Dimiouriez, par intérim aussi, — en atten-
dant Naillac, absent de Paris, — se chargerait des
affaires étrangères.
Seulement, en dehors du roi, les quatre minis-
tres, qui ne se dissimulaient point la gravité de la
situation, étaient convenus que, si le roi, après avoir
obtenu le renvoi de Servan, Clavières et Roland,
ne tenait pas la promesse au prix de laquelle ce
renvoi avait été fait, ils donneraient leur démission.
Le nouveau conseil, disons-nous, était donc as-
semblé.
Le roi savait déjà ce qui s'était passé à l'As-
semblée ; il félicita Dumouriez sur l'attitude qu'il
avait tenue, sanctionna immédiatement le décret
sur le camp de vingt mille hommes, mais remit au
lendemain la sanction du décret sur les prêtres.
Il objectait un scrupule de conscience qui, disait-
il, devait être levé par son confesseur.
Les ministres se regardèrent ; un premier doute
s'était glissé dans leur cœur.
Mais, à tout prendre, la conscience timorée du
roi pouvait avoir besoin de ce délai pour se raffer-
mir.
LA COMTESSE DE CHARNY 153
Le lendemain, les ministres revinrent sur la
question de la veille.
Mais la nuit avait fait son œuvre : la volonté,
sinon la conscience du roi, s'était raffermie ; il dé-
clara qu'il opposait son veto au décret.
Les quatre ministres, l'un après l'autre, — • Du-
mouriez le premier, lui à qui la parole avait été
engagée, — parlèrent au roi avec respect, mais avec
fermeté.
Le roi les écouta, fermant les yeux, dans l'atti-
tude d'un homme dont la résolution est prise.
En effet, quand ils eurent fini :
— Messieurs, dit le roi, j'ai écrit une lettre au
président de l'Assemblée pour lui faire part de ma
résolution ; un de vous la contre-signera, et tous
quatre vous la porterez ensemble à l'Assemblée.
C'était un ordre tout à fait dans le sentiment de
l'ancien régime, mais malsonnant aux oreilles de
ministres constitutionnels, par conséquent respon-
sables.
— Sire, dit Dumouriez après avoir consulté du
regard ses collègues, n'avez-vous rien de plus à nous
ordonner ?
— Non, répondit le roi.
Et il se retira.
Les ministres demeurèrent, et, séance tenante,
résolurent de demander une audience pour le lende-
main.
Ils étaient convenus de n'entrer dans aucune
explication, mais de donner ime démission una-
nime.
Dumouriez rentra chez lui. Le roi avait presque
154 LA COMTESSE DE CHARNY
réussi à le jouer, lui, le fin politique, le diplomate
rusé, le général au courage doublé d'intrigue !
Il trouva trois billets de personnes différentes qui
lui annonçaient des rassemblements dans le fau-
bourg Saint-Antoine, et des conciliabules chez San-
terre.
Il écrivit aussitôt au roi pour le prévenir de ce
qu'on lui annonçait.
Une heure après, il recevait ce billet, non signé du
roi, mais écrit de sa main :
« Ne croyez pas, monsieur, qu'on parvienne à
m'effrayer par des menaces ; mon parti est pris. »
Dumouriez saisit une plume, et, à son tour, écrivit :
« Sire, vous me jugez mal si vous m'avez cru
capable d'employer un pareil moyen. Mes collègues
et moi avons eu l'honneur d'écrire à Votre Ma-
jesté pour qu'elle nous fasse la grâce de nous rece-
voir demain à dix heures du matin ; je supplie, en
attendant. Votre Majesté de vouloir bien me choisir
un successeur qui puisse m.e remplacer sous vingt-
quatre heures vu l'instance des affaires du départe-
ment de la guerre et d'accepter mr. démission. »
Il fit porter cette lettre par son secrétaire, afin
d'être sûr d'en avoir la réponse.
Le secrétaire attendit jusqu'à minuit, et, à minuit
et demi, revint avec ce billet :
« Je verrai demain mes ministres à dix heures, et
nous parlerons de ce que vous m'écrivez. »
LA COMTESSE DE CHARNY 155
Il était évident que la contre-révolution se tra-
mait au château.
On avait, en effet, des forces sur lesquelles on
pouvait compter :
Une garde constitutionnelle de six mille hommes,
licenciée, mais prête à se réunir au premier rappel ;
Sept ou huit mille chevaliers de Saint-Louis dont
le ruban rouge était le signe de ralliement ;
Trois bataillons suisses de seize cents hommes
chacun, troupe d'élite inébranlable comme les vieux
rochers helvétiques ;
Puis, mieux que tout cela, une lettre de La
Fayette dans laquelle se trouvait cette phrase :
« Persistez, sire ! fort de l'autorité que l'Assem-
blée nationale vous a déléguée, vous trouverez tous
les bons Français rangés autour de votre trône ! »
Voici ce que l'on pouvait faire, voici ce que l'on
proposait :
D'un coup de sifflet, réunir garde constitution-
nelle, chevaliers de Saint-Louis et suisses ;
Enlever, le même jour, à la même heure, les
canons des sections ; fermer les Jacobins et l'As-
semblée ; rallier tous les royalistes de la garde
nationale, — lesquels formaient un contingent d'en-
viron quinze mille hommes, — et attendre La
Fayette, qui, en trois jours de marche forcée, pou-
vait venir des Ardennes.
Par malheur, la reine ne voulait pas entendre
parler de La Fayette.
La Fayette, c'était la révolution modérée, et, à
l'avis de la reine, cette révolution-là pouvait s'éta-
blir, persister, tenir ; la révolution des Jacobins, au
156 LA COMTESSE DE CHARNY
contraire, pousserait bientôt le peuple à bout, et ne
pouvait avoir aucune consistance.
Oh ! si Chamy eût été là ! Mais on ne savait pas
même où était Charny, et l'eût-on su, c'était un
trop grand abaissement, sinon pour la reine, du
moins pour la femme, que de recourir à lui.
La nuit se passa, au château, tumultueuse, et en
délibération ; on avait les moyens de défense et
même d'attaque, mais pas une main assez forte
pour les réunir et les diriger.
A dix heures du matin, les ministres étaient chez
le roi.
C'était le i6 juin.
Le roi les reçut dans sa chambre.
Duranthon porta la parole.
Au nom de tous, avec un respect tendre et pro-
fond, il présenta la démission de ses collègues et la
sienne.
■ — Oui, je comprends, dit le roi, la responsa-
bihté !
— • Sire, s'écria Lacoste, la responsabilité royale,
oui ; quant à nous, croyez-le bien, nous sommes
prêts à mourir pour Votre Majesté ; mais, en mou-
rant pour les prêtres, nous ne ferions que hâter la
chute de la royauté !
Louis XVI se tourna vers Dumouriez.
— • Monsieur, lui dit-il, êtes- vous toujours dans
les sentiments que m'exprimait votre lettre d'hier ?
— Oui, sire, répondit Dumouriez, si Votre Ma-
jesté ne se laisse pas vaincre par notre fidélité et
notre attachement.
— Eh bien, dit le roi d'un air sombre, puisque
LA COMTESSE DE CHARNY 157
votre parti est pris, j'accepte votre démission ; j'y
pourvoirai.
Tous quatre saluèrent ; Mourgues avait sa dé-
mission tout écrite : il la donna au roi.
Les trois autres la donnèrent de bouche.
Les courtisans attendaient dans l'antichambre;
ils virent sortir les quatre ministres, et comprirent
à leur air que tout était fini.
Les uns s'en réjouirent ; les autres s'en effrayè-
rent.
L'atmosphère s'alourdissait comme dans les
chaudes journées d'été ; on sentait venir l'orage.
A la porte des Tuileries, Dumouriez rencontra le
commandant de la garde nationale, M. de Romain-
vilUers.
Il venait d'arriver en toute hâte.
— Monsieur le ministre, dit-rl, j'accours prendre
vos ordres.
— Je ne suis plus ministre, monsieur, répondit
Dumoviriez.
— Mais il y a des rassemblements dans les fau-
bourgs.
— AUez prendre les ordres du roi.
— Cela presse !
— Hâtez-vous, alors ! Le roi vient d'accepter ma
démission.
M. de Romainvilliers s'élança par les degrés.
Le 17 au matin, Dumouriez vit entrer chez lui
MM. Chambonnas et Lajard ; tous devix se pré-
sentaient de la part du roi : Chambonnas pour
recevoir le portefeuille des relations extérieures, et
Lajard, celui de la guerre.
158 LA COMTESSE DE CHARNY
Le roi attendait, le lendemain matin i8, Du-
mouriez pour en finir avec lui de son dernier travail
de comptabilité et de dépenses secrètes.
En le voyant reparaître au château, on crut qu'il
rentrait en place, et on se pressa autour de lui pour
le féliciter.
— Messieurs, dit Dumouriez, prenez garde ! vous
avez affaire, non pas à un homme qui rentre, mais à
un homme qui sort : je viens rendre mes comptes.
Le vide se fit autour de lui.
En ce moment, un huissier annonça que le roi
attendait M. Dumouriez dans sa chambre.
Le roi avait repris toute sa sérénité.
Était-ce force d'âme ? était-ce sécurité trom-
peuse ?
Dumouriez rendit ses comptes.
Le travail fini, Dumouriez se leva.
— Ainsi donc, lui dit le roi en se renversant dans
son fauteuil, vous allez rejoindre l'armée de Luck-
ner ?
— Oui, sire ; je quitte avec délices cette affreuse
ville, et n'ai qu'un regret : c'est de vous y laisser en
danger.
— En effet, dit le roi avec une apparente in-
différence, je connais le danger qui me menace.
— • Sire, ajouta Dumouriez, vous devez com-
prendre que, maintenant, je ne vous parle plus par
intérêt personnel : une fois éloigné du conseil, je
suis à tout jamais séparé de vous ; c'est donc par
fidélité, c'est donc au nom de l'attachement le plus
pur, c'est donc pour l'amour de la patrie, pour votre
salut, pour celui de la couronne, de la reine, de vos
LA COMTESSE DE CHARNY 159
erxfants ; c'est donc au nom de tout ce qui est cher
et sacré au cœur de l'homme que je suppHe Votre
Majesté de ne point persister à appHquer son veto :
cette obstination ne servira à rien, et vous vous
perdrez, sire !
— Ne m'en parlez plus, dit le roi avec impa-
tience : mon parti est pris !
— Sire ! sire ! vous m'avez dit la même chose ici,
dans cette même chambre, devant la reine, quand
vous m'avez promis de sanctionner les décrets.
— J'ai eu tort de vous le promettre, monsieur, et
je m'en repens.
— Sire, je vous le répète, — c'est la dernière fois
que j'ai l'honneur de vous voir, pardonnez-moi donc
ma franchise : j'ai cinquante-trois ans et de l'ex-
périence, — ce n'est pas quand vous m'avez promis
de sanctionner les décrets que vous avez eu tort ;
c'est aujourd'hui, que vous refusez de tenir votre
promesse... On abuse votre conscience, sire ; on
vous mène à la guerre civile ; vous êtes sans force,
vous succomberez, et l'histoire, tout en vous plai-
gnant, vous reprochera d'avoir causé les malheurs
de la France !
— Les malheurs de la France, monsieur, dit
Louis XVI ; c'est à moi, prétendez-vous, qu'on les
reprochera ?
— Oui, sire.
— Dieu m'est cependant témoin que je ne veux
que son bonheur !
— Je n'en doute pas, sire ; mais vous devez
compte à Dieu non seulement de la pureté, mais
encore de l'usage éclairé de vos intentions. Vous
i6o LA COMTESSE DE CHARNY
croyez sauver la religion : vous la détruisez ; vos
prêtres seront massacrés ; votre couronne brisée
roulera dans votre sang, dans celui de la reine, dans
celui de vos enfants peut-être, ô mon roi ! mon roi !
Et Dumouriez, suffoquant, appliqua ses lèvres
sur la main que lui tendait Louis XVI.
Le roi alors, avec une sérénité parfaite et une
majesté dont on l'eût cru incapable :
— Vous avez raison, monsieur, dit-il, je m'at-
tends à la mort, et je la pardonne d'avance à mes
meurtriers. Quant à vous, vous m'avez bien servi ;
je vous estime, et vous sais gré de votre sensibilité...
Adieu, monsieur !
Et, se levant vivement, le roi se retira dans l'em-
brasure d'une fenêtre.
Dumouriez ramassa lentement ses papiers pour
avoir le temps de composer son visage, et donner
au roi celui de le rappeler ; puis, à pas lents, il se
dirigea vers la porte, prêt à revenir au premier mot
que lui dirait Louis XVI ; mais ce premier mot fut
en même temps le dernier.
— Adieu, monsieur ! soyez heureux ' dit le roi.
Après ces paroles, il n'y avait pas moyen de
rester un instant de plus.
Dumouriez sortit.
La royauté venait de rompre avec son dernier
soutien ; le roi venait d'ôter son masque.
Il se trouvait, visage découvert, devant le peuple.
Voyons ce qu'il faisait de son côté, — ce peuple !
XIV
UN CONCILIABULE Â CHARENTON
Un homme s'était promené toute la journée dans
le faubourg Saint-Antoine en habit de général,
monté sur un gros cheval flamand, donnant des
poignées de main à droite et à gauche, embrassant
les belles filles, payant à boire aux garçons.
C'était un des six héritiers de M. de La Fayette,
la monnaie en gros sous du commandant de la garde
nationale ; c'était le chef de bataillon Santerre.
Près de lui, comme marcherait un aide de camp
près de son général, chevauchait, sur un vigoureux
cheval, un homme qu'à son costume on pouvait
reconnaître pour un patriote campagnard.
Une cicatrice laissait sa trace sur son front, et
autant le chef de bataillon avait le sourire franc, la
figure ouverte, autant lui avait l'œil sombre et la
physionomie menaçante.
— Tenez-vous prêts, mes bons amis ! veillez sur
la nation ! les traîtres conspirent contre elle ; mais
nous sommes là, disait Santerre.
— Que faut-il faire, monsieur Santerre? de-
mandaient les faubouriens. Vous savez que nous
sommes à vous ! Où sont les traîtres ? Conduisez-
nous contre eux.
— Attendez ! disait Santerre ; quand le moment
sera venu.
V. 161 6
i62 LA COMTESSE DE CHARNY
— Et le moment vient-il ?
Santerre n'en savait rien ; mais, à tout hasard, il
répondait :
— Oui, oui, soyez tranquilles : on vous préviendra.
Et l'homme qui suivait Santerre, se penchait sur
le cou de son cheval, parlant à l'oreille de certains
hommes qu'il reconnaissait à certains signes, et il
disait :
— Le 20 juin ! le 20 juin ! le 20 juin !
Et les hommes s'en allaient avec cette date : à
dix, vingt, trente pas, un groupe se formait autour
d'eux, et cette date circulait : « Le 20 juin ! »
Que ferait-on le 20 juin ? On n'en savait rien
encore ; mais ce que l'on savait, c'est que, le 20 juin,
on ferait quelque chose.
Au nombre des hommes à qui cette date venait
d'être communiquée, on pouvait en reconnaître
quelques-uns qui ne sont point étrangers aux évé-
nements que nous avons déjà racontés.
Saint-Huruge, que nous avons vu partir le
5 octobre au matin, du jardin du Palais-Royal,
emmenant une première troupe à Versailles ; Saint-
Huruge, ce mari trompé par sa femme avant 1789,
mis à la Bastille, délivré le 14 juillet, et se vengeant
sur la noblesse et la royauté de ses malheurs con-
jugaux et de son incarcération illégale.
Verrières, — vous le connaissez, n'est-ce pas ? — •
il nous est apparu deux fois, ce bossu de l'Apo-
calypse fendu jusqu'au menton : une fois, dans le
cabaret de Sèvres, avec Marat et le duc d'Aiguillon,
déguisé en femme ; une autre fois, au Champ-de-
Mars, un instant avant que le feu commençât.
LA COMTESSE DE CHARNY 163
Fournier l'Américain, qui a tiré sur La Fayette à
travers les roues d'une voiture, et dont le fusil a
raté ; il se promet, cette fois-ci, de frapper plus haut
que le commandant de la garde nationale, et, pour
que son fusil ne rate pas, il frappera avec une épée.
M. de Beausire, qui n'a pas profité du temps où
nous l'avons laissé dans l'ombre pour s'amender ;
M. de Beausire, qui a repris Oliva des mains de
Mirabeau mourant, comme le chevalier des Grieux
reprenait Manon Lescaut des mains qui, après
l'avoir soulevée un instant de la boue, la laissaient
retomber dans la fange.
Mouchy, un petit homme tordu, boiteux, bancal,
affublé d'une énorme écharpe tricolore lui couvrant
la moitié du corps, officier municipal, juge de paix,
que sais- je ?
Gonchon, le Mirabeau du peuple, que Pitou
trouvait plus laid encore que le Mirabeau de la
noblesse ; Gonchon, qui disparaissait avec l'émeute,
ainsi que, dans une féerie, disparaît pour reparaître
plus tard, et toujours plus ardent, plus terrible,
plus envenimé, le démon dont l'auteur n'a plus
besoin momentanément.
Puis, au milieu de toute cette foule, réunie au-
tour des ruines de la Bastille, comme sur un autre
mont Aventin, passait et repassait un jeune homme
maigre, pâle, aux cheveux plats, aux yeux pleins
d'éclairs, solitaire comme l'aigle, qu'il devait pren-
dre plus tard pour emblème, ne connaissant per-
sonne, et que personne ne connaissait.
C'était le lieutenant d'artillerie Bonaparte, par
hasard en congé à Paris, et sur lequel, on se le rap-
i64 LA COMTESSE DE CHARNY
pelle, le jour où il avait paru aux Jacobins, Caglios-
tro avait fait à Gilbert une si étrange prédiction.
Par qui était mue, remuée, excitée toute cette
foule ? Par un homme à la puissante encolure, à la
crinière de lion, à la voix rugissante, que Santerre
devait trouver, en rentrant chez lui, dans son
arrière-boutique, où il l'attendait : — par Danton !
C'est l'heure où le terrible révolutionnaire, — qui
ne nous est guère connu encore que par le bruit
qu'il a fait au parterre du Théâtre-Français lors
des représentations du Charles IX de Chénier, et
par sa terrible éloquence à la tribune des Cordeliers,
— • fait sa véritable apparition sur la scène politique,
où il va étendre ses bras de géant.
D'où vient la puissance de cet homme, qui va
être si fatal à la royauté ? De la reine elle-même !
Elle n'a pas voulu de La Fayette à la mairie de
Paris, la haineuse Autrichienne ; elle lui a préféré
Pétion, l'homme du voyage de Varehnes, qui, à
peine à la mairie, s'est mis en lutte avec le roi en
ordonnant de surveiller les Tuileries.
Pétion avait deux amis qu'il conduisit à sa droite
et à sa gauche le jour où il prit possession de l'hôtel
de ville : Manuel à sa droite, Danton à sa gauche.
Il avait fait de Manuel le procureur de la Com-
mune ; de Danton, son substitut.
Vergniaud avait dit à la tribune, en montrant
les Tuileries :
« La terreur est souvent sortie de ce palais fu-
neste au nom du despotisme ; qu'elle y rentre au
nom de la loi ! »
Eh bien, l'heure était venue de traduire par un
LA COMTESSE DE CHARNY 165
acte matériel la belle et terrible image de l'orateur
de la Gironde ; il fallait aller chercher la terreur
dans le faubourg Saint-Antoine, et la pousser, tout
effarée, avec ses cris discordants et ses bras tordus,
dans le palais de Catherine de Médicis.
Qui pouvait mieux l'évoquer que ce terrible
magicien révolutionnaire que l'on appelait Danton ?
Danton avait les épaules larges, la main puissante,
une athlétique poitrine où battait un robuste cœur ;
Danton, c'était le tam-tam des révolutions ; le coup
qu'il recevait, il le rendait à l'instant par une vibra-
tion puissante qui se répandait sur la foule en
l'enivrant ; Danton touchait, d'un côté, au peuple
par Hébert ; de l'autre, au trône par le duc d'Or-
léans ; Danton, entre le marchand de contre-mar-
ques du coin de la rue et le prince royal du coin du
trône, Danton avait devant lui tout un clavier
intermédiaire dont chaque touche correspondait à
une fibre social 3.
Jetez les yeux sur cette gamme : elle parcourt
deux octaves, et est en harmonie avec sa puissante
voix :
Hébert, Legendre, Gonchon, Rossignol, Momoro,
Brune, Huguenin, Rotondo, Santerre, Fabre-d'É-
glantine, Camille DesmouUns, Dugazon, Lazouski,
Sillery, Genlis, le duc d'Orléans.
Puis remarquez bien que nous ne posons ici que
les limites visibles ; maintenant, qui nous dira jus-
qu'où descend et jusqu'où s'élève cette puissance
au delà des limites où notre œil la perd ?
Eh bien, c'était cette puissance qui soulevait le
faubourg Saint-Antoine.
i66 LA COMTESSE DE CHARNY
Dès le i6, un homme à Danton, le Polonais
Lazouski, membre du conseil de la Commune, lance
l'affaire.
Il annonce au conseil que, le 20 juin, les deux
faubourgs, le faubourg Saint-Antoine et le faubourg
Saint-Marceau, présenteront des pétitions à l'As-
semblée et au roi au sujet du veto sur le décret
relatif aux prêtres, et, du même coup, planteront
sur la terrasse des Feuillants un arbre de liberté,
en mémoire de la séance du jeu de paume et du
20 juin 1789.
Le conseil refuse son autorisation.
— On s'en passera, souffla tout bas Danton à
l'oreille de Lazouski.
Et Lazousld répéta tout haut :
— On s'en passera !
Donc, cette date du 20 juin avait une significa-
tion visible et une signification cachée.
L'une, qui était le prétexte : présenter une pé-
tition au roi, et planter un arbre de la liberté.
L'autre, qui était le but connu de quelques
adeptes seulement : sauver la France de La Fayette
et des Feuillants, et avertir l'incorrigible roi, le roi
de l'ancien régime, qu'il y a de telles tempêtes politi-
ques, qu'un monarque peut y sombrer avec son trône,
sa couronne, sa famille, comme, dans les abîmes de
l'Océan, un vaisseau s'engloutit corps et biens.
Danton, nous l'avons dit, attendait Santerre dans
son arrière-boutique. La veille, il lui avait fait dire,
par Legendre, qu'il lui fallait pour le lendemain un
commencement de soulèvement dans le faubourg
Saint-Antoine.
LA COMTESSE DE CHARNY 167
Puis, le matin, Billot s'était présenté chez le
brasseur patriote, avait fait le signe de recon-
naissance, et lui avait annoncé que, pour toute la
journée, le comité l'attachait à sa personne.
Voilà comment Billot, tout en ayant l'air d'être
l'aide de camp de Santerre, en savait plus que
Santerre lui-même.
Danton venait prendre avec Santerre rendez-
vous pour la nuit du lendemain, dans une petite
maison de Charenton, située sur la rive droite de la
Marne, à l'extrémité du pont.
Là devaient se rencontrer tous ces hommes aux
existences étranges et inconnues qu'on trouve tou-
jours dirigeant le courant des émeutes.
Chacun fut exact au rendez-vous.
Les passions de tous ces hommes étaient diverses.
Où avaient-elles pris leurs sources ? Ce serait toute
une sombre histoire à écrire. Quelques-uns agissaient
par amour de la liberté ; beaucoup, comme Billot, par
vengeance d'insultes reçues, un plus grand nombre
encore, par haine, par misère, par mauvais instincts.
Au premier étage était une chambre fermée où
seuls avaient le droit d'entrer les chefs ; ils en des-
cendaient avec des instructions précises, exactes,
suprêmes ; on eût dit un tabernacle où quelque dieu
inconnu rendait les arrêts.
Un gigantesque plan de Paris était déployé sur
une table.
Le doigt de Danton y traçait les sources, les
affluents, le cours et le point de jonction de ces
ruisseaux, de ces rivières, de ces fleuves d'hommes
qui, le surlendemain, devaient inonder Paris.
i68 LA COMTESSE DE CHARNY
La place de la Bastille, où l'on débouche par les
rues du faubourg Saint- Antoine, par le quartier de
l'Arsenal, par le faubourg Saint-Marceau, fut in-
diquée comme lieu de rassemblement ; l'Assemblée,
comme prétexte ; les Tuileries, comme but.
Le boulevard était la route large et sûre dans
laquelle devait s'écouler tout ce flot grondant.
Les postes assignés à chacun, chacun ayant pro-
mis de s'y rendre, on se sépara.
Le mot d'ordre général était : « En finir avec le
château ! »
De quelle manière en finirait-on ?
Cela restait dans le vague.
Pendant toute la journée du 19, des groupes
stationnèrent sur l'emplacement de la Bastille, aux
environs de l'Arsenal, dans le faubourg Saint-
Antoine.
Tout à coup, au milieu de ce groupe parut une
hardie et terrible amazone, vêtue de rouge, avec
une ceinture armée de pistolets, et, au côté, ce
sabre qui devait, à travers dix-huit autres blessures,
chercher et trouver le cœur de Suleau.
C'était Théroigne de Méricourt, la belle Lié-
geoise.
Nous l'avons vue sur la route de Versailles, le
5 octobre. Qu'est-elle devenue depuis ce temps ?
Liège s'est révoltée : Théroigne a voiilu aller au
secours de sa patrie ; elle a été arrêtée en route par
les agents de Léopold, et retenue dix-huit mois dans
les prisons de l'Autriche.
A-t-elle fui ? l'a-t-on laissée sortir ? a-t-elle scié
ses barreaux ? a-t-elle séduit son geôlier ? Tout cela
LA COMTESSE DE CHARNY 169
est mystérieux comme le commencement de sa vie,
terrible comme la fin.
Quoi qu'il en soit, elle revient ! La voilà ! De
courtisane de l'opulence, elle est devenue la prosti-
tuée du peuple ; la noblesse lui a donné l'or avec
lequel elle achètera les lames aux fines trempes, les
pistolets damasquinés avec lesquels elle frappera
ses ennemis.
Aussi le peuple la reconnaît et l'accueille avec
de grands cris.
Comme elle arrive bien, vêtue de rouge ainsi, la
belle Théroigne, pour la fête sanglante du lende-
main !
Le soir de ce même jour, la reine la voit galoper
le long de la terrasse des Feuillants ; elle se rend
de la place de la Bastille aux Champs-Elysées, du
rassemblement populaire au banquet patriotique.
Des mansardes des Tuileries, où la reine est
montée aux cris qu'elle a entendus, elle découvre
des tables dressées ; le vin circule, les chants pa-
triotiques retentissent, et, à chaque toast à l'As-
semblée, à la Gironde, à la liberté, les convives
montrent le poing aux Tuileries.
L'acteur Dugazon chante des couplets contre le
roi et contre la reine, et, du château, le roi et la
reine peuvent entendre les applaudissements qui
suivent chaque refrain.
Quels sont les convives ?
Les fédérés de Marseille, conduits par Barba-
roux : ils sont arrivés de la veille.
Le 18 juin, le 10 août a fait son entrée dans Paris !
XV
LE 20 JUIN
Le jour vient de bonne heure au mois de juin.
A cinq heures du matin, les bataillons étaient
rassemblés.
Cette fois, l'émeute était régularisée ; elle avait
pris l'aspect d'une invasion.
La foule reconnaissait des chefs, subissait une
discipline, avait sa place marquée, son rang, son
drapeau.
Santerre était à cheval, avec son état-major
d'hommes du faubourg.
Billot ne le quittait pas ; on eût dit qu'il était
chargé par quelque pouvoir occulte de veiller sur
lui.
Le rassemblement était divisé en trois corps
d'armée :
Santerre commandait le premier ;
Saint-Huruge, le second ;
Théroigne de Méricourt, le troisième.
Vers onze heures du matin, sur un ordre apporté
par un homme inconnu, l'immense masse se mit en
marche.
A son départ de la Bastille, elle se composait de
vingt mille hommes à peu près.
LA COMTESSE DE CHARNY 171
Cette troupe offrait un aspect sauvage, étrange,
terrible !
Le bataillon conduit par Santerre était le plus
régulier ; il y avait bon nombre d'uniformes, et,
comme armes, un certain nombre de fusils et de
baïonnettes.
Mais les deux autres, c'était l'armée du peuple :
armée en haillons, hâve, amaigrie ; quatre années
de disette et de cherté de pain, et, sur ces quatre
années, trois de révolutions !
Voilà le gouffre d'où sortait cette armée.
Aussi, là, pas d'uniformes, pas de fusils ; des
vestes en lambeaux, des blouses déchirées, des
armes bizarres saisies dans un premier moment de
colère, dans un premier mouvement de défense :
des piques, des broches, des lances émoussées, des
sabres sans poignée, des couteaux liés au bout de
longs bâtons, des haches de charpentier, des mar-
teaux de maçon, des tranchets de cordonnier.
Puis, pour étendards, une potence, avec une
poupée se balançant à une corde, et représentant la
reine ; — une tête de bœuf avec ses cornes, aux-
quelles s'entrelace une devise obscène ; — un cœur
de veau piqué au bout d'une broche, avec ces mots :
Cœur d' aristocrate !
Puis des drapeaux avec ces légendes :
La sanction ou la mort !
Rappel des ministres patriotes !
Tremble, tyran ! ton heure est venue !
Le rassemblement s'était fendu à l'angle de la
rue Saint-Antoine.
172 LA COMTESSE DE CHARNY
Santerre et sa garde nationale avaient suivi le
boulevard ; — Santerre avec son costume de chef
de bataillon. — Saint-Huruge, en fort de la halle,
sur un cheval parfaitement caparaçonné que lui
avait amené un palefrenier inconnu, et Théroigne
de Méricourt, couchée sur un canon traîné par des
hommes aux bras nus, suivaient la rue Saint-
Antoine.
On devait, par la place Vendôme, se rejoindre
aux Feuillants.
Pendant trois heures, l'armée défila, entraînant
dans sa marche la population des quartiers qu'elle
traversait.
Elle était pareille à ces torrents qui, en grossis-
sant, bondissent et écument.
A chaque carrefour, elle grossissait ; à chaque
angle de rue, elle écumait.
La masse de ce peuple était silencieuse ; seule-
ment, par intervalles, d'une façon inattendue, elle
sortait de ce silence et poussait d'immenses cla-
meurs, ou chantait le fameux Ça ira de 1790, qui,
se modifiant peu à peu, devenait, d'un chant d'en-
couragement, un chant de menace ; enfin, elle faisait
retentir les cris de « Vive la nation ! Vivent les sans-
culottes ! A bas monsieur et madame Veto ! »
Longtemps avant d'apercevoir les têtes de co-
lonne, on entendait le bruit des pas de cette multi-
tude, comme on entend le bruit d'une marée qui
monte ; puis de moment en moment retentissait
l'éclat de leurs chants, de leurs rumeurs, de leurs
cris, comme retentit le sifflement de la tempête à
travers les airs.
LA COMTESSE DE CHARNY 173
Arrivé à la place Vendôme, le corps d'armée de
Santerre, qui portait le peuplier qu'on devait planter
sur la terrasse des Feuillants, trouva un poste de
gardes nationaux qui lui barra le passage ; rien
n'était plus facile à cette masse que de broyer
ce poste entre ses mille replis ; mais non, le peuple
s'était promis une fête, et voulait rire, s'amuser,
effrayer monsieur et madame Veto : il ne voulait pas
tuer. Ceux qui portaient l'arbre abandonnèrent le
projet de le planter sur la terrasse et allèrent le
planter dans la cour voisine des Capucines.
L'Assemblée entendait tout ce bruit depuis près
d'une heure, quand les commissaires de cette multi-
tude vinrent réclamer, pour ceux qu'ils représen-
taient, la faveur de défiler devant elle.
Vergniaud demanda l'admission ; mais, en même
temps, il proposa d'envoyer soixante députés pour
protéger le château.
Eux aussi, les Girondins, voulaient effrayer le roi
et la reine, mais ne voulaient pas qu'on leur fît du
mal.
Un feuillant combattit la proposition de Ver-
gniaud, disant que cette précaution serait injurieuse
pour le peuple de Paris.
N'y avait-il pas l'espérance d'un crime sous cette
apparente confiance ?
L'admission est accordée, le peuple des faubourgs
défilera en armes dans la salle.
Aussitôt les portes s'ouvrent et livrent passage
aux trente mille pétitionnaires. Le défilé commence
à midi et ne s'achève qu'à trois heures.
La foule a obtenu la première partie de ce qu'elle
174 LA COMTESSE DE CHARNY
demandait : elle a défilé devant l'Assemblée, elle a
lu sa pétition ; il lui reste à aller demander au roi sa
sanction.
Quand l'Assemblée avait reçu la députation, le
moyen que le roi ne la reçût pas ? Le roi n'était pas,
à coup sûr, plus grand seigneur que le président,
puisque, lorsque le roi venait voir le président, il
n'avait qu'un fauteuil pareil au sien, et encore
était-il à sa gauche !
Aussi le roi avait-il fait répondre qu'il recevrait
la pétition présentée par vingt personnes.
Le peuple n'avait jamais cru entrer aux Tuileries :
il comptait que ses députés entreraient pendant que
lui défilerait sous les fenêtres.
Tous ces drapeaux à devises menaçantes, tous
ces étendards funestes, il les ferait voir au roi et à
la reine à travers les vitres.
Toutes les portes donnant sur le château étaient
fermées : il y avait, tant dans la cour que dans le
jardin des Tuileries, trois régiments de ligne, deux
escadrons de gendarmerie, plusieurs bataillons de
garde nationale et quatre pièces de canon.
La famille royale voyait, des fenêtres, cette pro-
tection apparente, et paraissait assez tranquille.
Cependant, la foule, sans mauvaise intention tou-
jours, demandait qu'on lui ouvrît la grille qui don-
nait sur la terrasse des Feuillants.
Les officiers qui la gardaient refusèrent de l'ou-
vrir sans l'ordre du roi.
Alors, trois officiers municipaux demandèrent à
passer pour aller quérir cet ordre.
On les laissa passer.
LA COMTESSE DE CHARNY 175
Montjoye, l'auteur de l'Histoire de Marie-An-
toinette, a conservé leurs noms.
C'étaient Boucher-René, Boucher-Saint-Sauveur
et Mouchet ; Mouchet, ce petit juge de paix du
Marais, tortu, bancal, déjeté, nain, à l'immense
écharpe tricolore.
Ils furent admis au château et conduits au roi.
Ce fut Mouchet qui porta la parole.
— Sire, dit-il, un rassemblement marche légale-
ment sous l'égide de la loi ; il ne faut pas avoir
d'inquiétude : des citoyens paisibles se sont réunis
pour faire une pétition à l'Assemblée nationale, et
veulent célébrer une fête civique à l'occasion du
serment prononcé au Jeu de paume en 1789. Ces
citoyens demandent à passer par la terrasse des
Feuillants, dont non seulement la grille fermée, mais
encore un canon en batterie leur défend l'accès.
Nous venons vous demander, sire, que cette grille
soit ouverte, et qu'il leur soit accordé un libre
passage.
— Monsieur, répondit le roi, je vois, à votre
écharpe, que vous êtes officier municipal ; c'est donc
à vous de faire exécuter la loi. Si vous le jugez
nécessaire au dégagement de l'Assemblée, faites
ouvrir la porte de la terrasse des Feuillants ; que
les citoyens défilent par cette terrasse et sortent
par la porte des écuries. Entendez-vous donc à cet
effet avec M. le commandant général de la garde, et
surtout faites en sorte que la tranquillité publique
ne soit pas troublée.
Les trois municipaux saluèrent et sortirent,
accompagnés d'un officier chargé de constater que
176 LA COMTESSE DE CHARNY
l'ordre d'ouvrir la porte était bien donné par le roi
lui-même.
On ouvrit la grille.
La grille ouverte, chacun voulut entrer.
Il y eut étouffement ; on sait ce que c'est que la
foule qui étouffe : c'est la vapeur qui éclate et se
brise.
La grille de la terrasse des Feuillants craqua
comme une claie d'osier.
La foule respira et se répandit joyeuse dans le
jardin.
On avait négligé d'ouvrir la porte des écuries.
Trouvant cette porte fermée, la foule défila de-
vant les gardes nationaux rangés en haie contre la
façade du château.
Puis elle sortit par la porte du quai, et, comme
il fallait, à tout prendre, qu'elle retournât à son
faubourg, elle voulut rentrer par les guichets du
Carrousel.
Les guichets étaient fermés et gardés.
Mais la foule, brisée, meurtrie, bousculée, com-
mence à s'irriter.
Devant son grondement, les guichets s'ouvrent,
et la foule se répand sur l'immense place.
Là, elle se rappelle que la principale affaire de
la journée, c'est la pétition au roi pour qu'il lève
son veto.
Il en résulte qu'au lieu de continuer son chemin,
la foule attend dans le Carrousel.
Une heure se passe ; elle s'impatiente.
Elle s'en serait bien allée, mais ce n'était point
l'affaire des meneurs.
LA COMTESSE DE CHARNY 177
Il y avait là des gens qui allaient de groupe en
groupe, et qui disaient :
— Restez, mais restez donc ! le roi va donner sa
sanction ; ne rentrons chez nous qu'avec la sanction
du roi, ou ce sera à recommencer.
La foule trouvait que ces gens-là avaient par-
faitement raison ; mais, en même temps, elle ré-
fléchissait que cette fameuse sanction se faisait bien
attendre.
On avait faim ; c'était le cri général.
La cherté du pain avait cessé ; mais plus de tra-
vail, plus d'argent ; et, si bon marché que soit le
pain, encore ne le donne-t-on pas pour rien.
Tout cela s'était levé à cinq heures du matin,
avait quitté son grabat, où beaucoup s'étaient
couchés à jeun la veille ; tout cela, ouvriers avec
leurs femmes, mères avec leurs enfants, tout cela
s'était mis en route sur cette vague espérance que
le roi sanctionnerait le décret, et que tout irait bien.
Le roi ne paraissait pas le moins du monde dis-
posé à sanctionner.
Il faisait chaud, et l'on avait soif.
La faim, la soif et la chaleur rendent les chiens
enragés.
Eh bien, ce pauvre peuple attendait, lui, et pre-
nait patience.
Cependant, on commence à secouer les grilles du
château.
Un municipal paraît dans la cour des Tuileries,
et harangue le peuple.
— Citoyens, dit-il, c'est le domicile du roi, et,
y entrer en armes, ce serait le violer. Le roi veut
178 LA COMTESSE DE CHARNY
bien recevoir votre pétition, mais présentée seule-
ment par vingt députés.
Ainsi, les députés que la foule attend, qu'elle
croit, depuis une heure, près du roi, les députés ne
sont pas introduits !
Tout à coup, on entend de grands cris du côté des
quais.
C'est Santerre et Saint-Huruge sur leurs chevaux;
c'est Théroigne sur son canon.
— Eh bien, que faites-vous là devant cette grille ?
crie Saint-Huruge ; pourquoi n'entrez-vous pas ?
— x\u fait, disent les hommes du peuple, pour-
quoi n'entrons-nous pas ?
— Mais vous voyez bien que la porte est fermée,
objectent plusieurs voix.
Théroigne saute à bas de son canon.
— Il est chargé, dit-elle ; faites sauter la porte
avec le boulet.
Et l'on braque le canon devant la porte.
— Attendez ! attendez ! crient deux municipaux ;
pas de violence : on va vous ouvrir.
Et, en effet, ils pèsent sur la bascule qui ferme
les deux battants : la bascule joue, la porte s'ouvre.
Tous se précipitent.
Voulez- vous savoir ce que c'est que la foule, et
quel terrible torrent elle fait ?
Eh bien, la foule entre ; le canon, entraîné, roule
dans les flots, traverse avec elle la cour, monte avec
elle les degrés, et, avec elle, se trouve au haut de
l'escaher !
Au haut de l'escaher sont des officiers municipaux
en écharpe.
LA COMTESSE DE CHARNY 179
— Que comptez-vous faire d'une pièce de canon ?
demandent-ils. Une pièce de canon dans les apparte-
ments du roi ! croyez-vous obtenir quelque chose
par une pareille violence ?
— C'est vrai, répondent ces hommes, tout étonnés
eux-mêmes que cette pièce de canon fût là.
Et ils retournent la pièce, et veulent la descendre.
L'essieu s'accroche dans une porte, et voilà la
gueule du canon tournée vers la multitude.
— Bon ! il y a de l'artillerie jusque dans les ap-
partements du roi ! crient ceux qui arrivent, et qui,
ne sachant pas comment cette pièce se trouve là, ne
reconnaissent pas le canon de Théroigne, et croient
qu'il a été amené là contre eux.
Pendant ce temps, sur l'ordre de Mouchet, deux
hommes, avec des haches, coupent, taillent, brisent
le chambranle de la porte, et dégagent la pièce, qui
est redescendue sous le vestibule.
Cette opération, qui a pour but de dégager le
canon, fait croire que l'on brise les portes à coups
de hache.
Deux cents gentilshommes, à peu près, sont ac-
courus au château, non pas dans l'espoir de le
défendre, mais ils croient que l'on en veut aux
jours du roi, et ils viennent mourir avec lui.
Il y a, en outre, le vieux maréchal de Mouchy ;
M. d'Hervilly, commandant de la garde constitu-
tionnelle licenciée ; Acloque, commandant du ba-
taillon de la garde nationale du faubourg Saint-
Marceau ; trois grenadiers du bataillon du faubourg
Saint-Martin, restés seuls à leur poste, MM, Le-
crosnier, Bridaud et Gosse ; un homme vêtu de noir.
i8o LA COMTESSE DE CHARNY
qui déjà une fois est accouru offrir sa poitrine à la
balle des assassins, dont on a constamment re-
poussé les conseils, et qui, au jour du danger qu'il a
essayé de conjurer, vient, comme un dernier rem-
part, se mettre entre ce danger et le roi : Gilbert.
Le roi et la reine, très-inquiets au bruit effroyable
de cette multitude, s'étaient peu à peu habitués à ce
bruit.
Il était trois heures et demie de l'après-midi ;
ils espéraient que la fin de la journée s'écoulerait
comme le commencement.
La famille royale était réunie dans la chambre
du roi.
Tout à coup, le bruit des haches retentit jusque
dans la chambre, dominé par les bouffées de cla-
meurs qui semblent les hurlements lointains de la
tempête.
En ce moment, un homme se précipite dans la
chambre à coucher du roi en criant :
— Sire, ne me quittez pas ; je réponds de tout 1
XVI
où LE ROI VOIT qu'il EST CERTAINES CIRCON-
STANCES OÙ, SANS ÊTRE JACOBIN, ON PEUT
METTRE LE BONNET ROUGE SUR SA TÊTE.
Cet homme, c'était le docteur Gilbert.
On ne le revoyait qu'à des distances presque
périodiques, et dans toutes les grandes péripéties
de l'immense drame qui se déroulait.
— • Ah ! docteur, c'est vous ! Que se passe-t-il
donc ? demandent à la fois le roi et la reine.
— Il se passe, sire, dit Gilbert, que le château
est envahi, et que ce bruit, que vous entendez,
c'est celui que fait le peuple en demandant à vous
voir.
— Oh ! s'écrient à la fois la reine et Madame
Elisabeth, nous ne vous quittons pas, sire !
— • Le roi, dit Gilbert, veut-il me donner pour une
heure la puissance qu'a un capitaine de vaisseau
sur un bâtiment pendant la tempête ?
— Je vous la donne, dit le roi.
En ce moment, le commandant de la garde na-
tionale Acloque paraissait à son tour à la porte, pâle,
mais décidé à défendre le roi jusqu'au bout.
— Monsieur, s'écria Gilbert, voici le roi : il est
prêt à vous suivre ; chargez- vous du roi.
i82 LA COMTESSE DE CHARNY
Puis, au roi :
— Allez, sire, allez !
— Mais, moi, s'écria la reine, moi, je veux suivre
mon mari !
— Et moi, mon frère ! cria Madame Elisabeth.
— Suivez votre frère. Madame, dit Gilbert à
Madame Elisabeth ; mais, vous, madame, restez !
ajouta-t-il en s'adressant à la reine.
— Monsieur !... dit Marie-Antoinette.
— Sire ! sire ! cria Gilbert, au nom du ciel, priez
la reine de s'en rapporter à moi, ou je ne réponds de
rien.
— ■ Madame, dit le roi, écoutez les conseils de
M. Gilbert, et, s'il le faut, obéissez à ses ordres.
Puis, à Gilbert :
— Monsieur, ajouta-t-il, vous me répondez de la
reine et du dauphin ?
— Sire, j'en réponds, ou je mourrai avec eux ! c'est
tout ce qu'un pilote peut dire pendant la tempête.
La reine voulut faire un dernier effort, mais Gil-
bert étendit les bras pour lui barrer le chemin.
— Madame, lui dit-il, c'est vous, et non le roi,
qui courez le véritable danger. A tort ou à raison,
c'est vous que l'on accuse de la résistance du roi ;
votre présence l'exposerait donc sans le défendre.
Faites l'office du paratonnerre : détournez la foudre,
si vous pouvez !
— Alors, monsieur, que la foudre tombe donc sur
moi seule, et épargne mes enfants !
— J'ai répondu au roi de vous et d'eux, madame.
Suivez-moi !
Puis, se tournant vers madame de Lamballe, qui
LA COMTESSE DE CHARNY 183
était arrivée depuis un mois d'Angleterre, et depuis
trois jours de Vernon, et vers les autres femmes de
la reine :
— Suivez-nous ! ajouta Gilbert.
Les autres femmes de la reine étaient la prin-
cesse de Tarente, la princesse de la Trémouille,
mesdames de Tourzel, de Mackau et de la Roche-
Aymon.
Gilbert connaissait l'intérieur du château ; il
s'orienta.
Ce qu'il cherchait, c'était une grande salle où tout
le monde pût voir et entendre ; c'était un premier
rempart à franchir ; il mettrait la reine, ses enfants,
les femmes derrière ce rempart, et lui en avant du
rempart même.
Il songea à la saUe du conseil.
Par bonheur, elle était encore libre.
Il poussa la reine, les enfants, la princesse de
Lamballe dans l'embrasure d'une fenêtre. Les mi-
nutes étaient si précieuses, qu'on n'avait pas le
temps de parler : déjà on heurtait aux portes.
Il traîna la lourde table du conseil devant la
fenêtre ; le rempart était trouvé.
Madame Royale se tint debout sur la table, près
de son frère assis.
La reine se trouvait derrière eux : l'innocence
défendait l'impopularité.
Marie-Antoinette voulait, au contraire, se mettre
devant ses enfants.
— Tout est bien ainsi, cria Gilbert du ton d'un
général qui commande une manœuvre décisive ; ne
bougez pas !
i84 LA COMTESSE DE CHARNY
Et, comme on ébranlait la porte, et qu'il recon-
naissait un flot de femmes dans cette marée hur-
lante :
— Entrez, citoyennes ! dit-il en tirant les ver-
rous ; la reine et ses enfants vous attendent !
La porte ouverte, le flot entra comme à travers
une digue rompue.
— Où est-elle, l'Autrichienne ? Où est-elle, ma-
dame Veto ? crièrent cinq cents voix.
C'était le moment terrible.
Gilbert comprit qu'en ce moment suprême toute
puissance échappait à la main des hommes et pas-
sait dans celle de Dieu.
— Du calme, madame ! dit-il à la reine ; je n'ai
pas besoin de vous recommander la bonté.
Une femme précédait les autres, les cheveux
épars, brandissant un sabre, belle de colère, de faim
peut-être.
— Où est l'Autrichienne ? criait-elle. Elle ne
mourra que de ma main !
Gilbert la prit par le bras, et, la conduisant de-
vant la reine :
— La voici ! dit-il.
Alors, de sa voix la plus douce :
— Vous ai- je fait quelque tort personnel, mon
enfant ? demanda la reine.
— Aucun, madame, répondit la faubourienne,
tout étonnée à la fois de la douceur et de la majesté
de Marie-Antoinette.
— Eh bien, alors, pourquoi donc voulez-vous me
tuer?
— On m'a dit que c'était vous qui perdiez la
LA COMTESSE DE CHARNY 185
nation, balbutia la jeune fille interdite et abaissant
sur le parquet la pointe de son sabre.
— Alors, on vous a trompée. J'ai épousé le roi
de France; je suis la mère du dauphin, de cet enfant
que voilà, tenez... Je suis Française, je ne reverrai
jamais mon pays : je ne puis donc être heureuse ou
malheureuse qu'en France... Hélas ! j'étais heureuse
quand vous m'aimiez !
Et la reine poussa un soupir.
La jeune fille laissa tomber son sabre, et se mit à
pleurer.
— Ah ! madame, dit-elle, je ne vous connaissais
pas : pardonnez-moi ! je vois que vous êtes bonne !
— Continuez ainsi, madame, dit tout bas Gilbert,
et non seulement vous êtes sauvée, mais encore tout
ce peuple sera, dans un quart d'heure, à vos genoux.
Puis confiant la reine à deux ou trois gardes
nationaux qui accouraient, et au ministre de la
guerre Lajard, qui venait d'entrer avec le peuple,
il courut au roi.
Le roi venait de se heurter à une scène à peu
près pareille. Louis XVI avait couru au bruit : au
moment où il entrait dans la salle de l' Œil-de-bœuf,
les panneaux de la porte s'ouvraient brisés, et la
pointe des baïonnettes, les fers des lances, les tran-
chants des haches passaient par les ouvertures.
" — Ouvrez ! cria le roi, ouvrez !
— Citoyens, dit à haute voix M. d'Hervilly, il
est inutile d'enfoncer la porte : le roi veut qu'on
ouvre.
En même temps, il lève les verrous, et tourne la
clef ; la porte, à moitié brisée, crie sur ses gonds.
i86 LA COMTESSE DE CHARNY
M. Acloque et le duc de Mouchy ont eu le temps
de pousser le roi dans l'embrasure d'une fenêtre,
tandis que quelques grenadiers qui se trouvent là
se hâtent de renverser et d'entasser des bancs de-
vant lui.
En vo^^ant la foule envahir la salle avec des cris,
des imprécations, des hurlements, le roi ne peut
s'empêcher de crier :
— A moi, messieurs !
Quatre grenadiers tirèrent aussitôt leurs sabres
du fourreau, et se rangèrent à ses côtés.
— ■ Le sabre au fourreau, messieurs ! cria le roi ;
tenez- vous à mes côtés, voilà tout ce que je vous
demande.
En effet, peu s'en fallut qu'il ne fût trop tard.
L'éclair qui avait jailli de la lame des sabres avait
semblé une provocation.
Un homme en haillons, les bras nus, l'écume à
la bouche, s'élance sur le roi.
— Ah ! te voilà, Veto ! lui dit-il.
Et i] essaye de le frapper d'une lame de couteau
em.manchée au bout d'un bâton.
Un des grenadiers qui, malgré l'ordre du roi,
n'avait pa,s encore remis son sabre au fourreau,
abaisse le bâton avec son sabre.
Mais c'est alors le roi lui-même qui, entièrement
revenu à lui, écarte le grenadier de la main, en
disant :
— Laissez-moi, monsieur ! Que puis-'je avoir à
craindre au milieu de mon peuple ?
Et, faisant un pas en avant, Louis XVI, avec une
majesté dont on l'eût cru incapable, avec un courage
1
LA COMTESSE DE CHARNY 187
qui lui avait paru étranger jusqu'alors, présenta sa
poitrine aux armes de toute espèce que l'on diri-
geait contre lui.
— Silence ! dit, au milieu de ce tumulte épou-
vantable, une voix de stentor ; je veux parler.
Le canon eût essayé vainement de se faire en-
tendre parmi ces clameurs et ces vociférations, et,
cependant, à cette voix, vociférations et clameurs
tombèrent.
C'était la voix du boucher Legendre.
Il s'approcha du roi presque à le toucher.
On avait fait un cercle autour de lui.
En ce moment, un homme apparut sur la ligne
extrême de ce cercle, et, derrière la terrible doublure
de Danton, le roi reconnut la figure pâle mais
sereine du docteur Gilbert.
Un coup d'œil interrogateur lui demanda :
« Qu'avez-vous fait de la reine, monsieur ? »
Un sourire du docteur répondit : <s Elle est en ■
sûreté, sire ! »
Le roi remercia Gilbert d'un signe.
— Monsieur ! dit Legendre s'adressant au roi.
A ce mot de monsieur, qui semblait indiquer la
déchéance, le roi se retourna comme si un serpent
l'eût mordu.
— - Oui, monsieur... monsieur Veto, c'est à vous
que je parle, dit Legendre. Écoutez-nous donc, car
vous êtes fait pour nous écouter. Vous êtes un per-
fide ; vous nous avez toujours trompés, et vous
nous trompez encore ; mais prenez garde à vous !
la mesure est comble, et le peuple est las d'être
votre jouet et votre victime.
i88 LA COMTESSE DE CHARNY
— Eh bien, je vous écoute, monsieur, dit le
roi.
— Tant mieux ! Vous savez ce que nous sommes
venus faire ici ? Nous sommes venus vous de-
mander la sanction des décrets, et le rappel des
ministres... Voici notre pétition.
Et Legendre, tirant de sa poche un papier qu'il
déplia, lut la même pétition menaçante qui avait
déjà été lue à l'Assemblée.
Le roi l'écouta, les yeux fixés sur le lecteur ; puis,
quand elle fut achevée, sans la moindre émotion,
apparente du moins :
— Je ferai, monsieur, dit-il, ce que les lois et la
Constitution m'ordonnent de faire.
— Ah ! oui, dit une voix, c'est là ton grand cheval
de bataille, la Constitution ! la constitution de 91,
qui te permet d'enrayer toute la machine, de lier
la France au poteau, et d'attendre que les Autri-
•chiens viennent l'y égorger !
Le roi se retourna vers cette nouvelle voix, car
il comprenait que de ce côté lui arrivait une attaque
plus grave.
Gilbert aussi fit un mouvement, et alla poser la
main sur l'épaule de l'homme qui avait parlé.
— Je vous ai déjà vu, mon ami, dit le roi. Qui
êtes-vous ?
Et il le regardait avec plus de curiosité que de
crainte, quoique la figure de cet homme eût un
caractère de terrible résolution.
— Oui, vous m'avez déjà vu, sire. Vous m'avez
déjà vu trois fois : une fois, au retour de Versailles,
le 16 juillet ; une fois, à Varennes ; l'autre fois, ici...
LA COMTESSE DE CHARNY 189
Sire, rappelez- vous mon nom; j'ai un nom de
sinistre augure : je m'appelle Billot !
En ce moment, les cris redoublèrent ; un homme
armé d'une pique essaya de darder un coup au roi.
Mais Billot saisit la lance, l'arracha des mains du
meurtrier, et, la brisant sur son genou :
— Pas d'assassinat ! dit-il. Il n'y a qu'un fer qui
ait le droit de toucher à cet homme : celui de la
loi ! On dit qu'il y a un roi d'Angleterre qui a eu
le cou coupé par jugement du peuple qu'il avait
trahi ; tu dois savoir son nom, toi, Louis ? Ne l'ou-
blie pas !
— Billot ! murmura Gilbert.
— Oh ! vous avez beau faire, dit Billot en se
couant la tête, cet homme sera jugé comme traître
et condamné !
— ■ Oui, traître ! crièrent cent voix ; traître !
traître ! traître !
Gilbert se jeta entre le roi et le peuple.
— Ne craignez rien, sire, dit-il, et tâchez, par
quelque démonstration matérielle, de donner satis-
faction à ces furieux.
Le roi prit la main de Gilbert, et la posa sur son
cœur.
— Vous voyez que je ne crains rien, monsieur,
dit-il ; j'ai reçu les sacrements ce matin : que l'on
fasse de moi ce que l'on voudra. Quant au signe
matériel que vous m'invitez à arborer, tenez, êtes-
vous satisfait ?
Et le roi, prenant un bonnet rouge sur la tête
d'un sans-culotte, mit ce bonnet rouge sur sa propre
tête.
igo LA COMTESSE DE CHARNY
Aussitôt, la multitude éclata en applaudisse-
ments.
— Vive le roi ! vive la nation ! crièrent toutes les
voix.
Un homme fendit la foule, et s'approcha du roi :
il tenait une bouteille à la main.
— Si tu aimes le peuple comme tu le dis, gros
Veto, prouve-le donc en buvant à la santé du
peuple !
Et il lui présenta la bouteille.
— Ne buvez pas, sire ! dit une voix ; ce vin est
peut-être empoisonné.
— Buvez, sire ; je réponds de tout, dit Gilbert.
Le roi prit la bouteille.
— A la santé du peuple ! dit-il.
Et il but.
De nouveaux cris de « Vive le roi ! » retentirent.
— Sire, dit Gilbert, vous n'avez plus rien à
craindre : permettez que je retourne à la reine.
■ — Allez ! dit le roi en lui serrant la main.
Au moment où Gilbert sortait, Isnard et Ver-
gniaud entraient.
Ils avaient quitté l'Assemblée et venaient d'eux-
mêmes faire au roi un rempart de leur popularité,
et, au besoin, de leur corps.
— Le roi ? demandèrent-ils.
Gilbert le leur montra de la main, et les deux
députés s'élancèrent vers lui.
Pour arriver jusqu'à la reine, Gilbert devait tra-
verser plusieurs chambres et, entre autres, celle du
roi.
Le peuple avait tout envahi.
LA COMTESSE DE CHARNY 191
— Ah ! disaient les hommes en s'asseyant sur
le lit royal, le gros Veto ! il a un lit, ma foi, meilleur
que le nôtre.
Tout cela n'était plus bien inquiétant ; le premier
moment d'effervescence était passé.
Gilbert revenait plus tranquille près de la reine.
En entrant dans la salle où il l'avait laissée, il
jeta de son côté un regard rapide, et respira.
Elle était toujours à la même place ; le petit
dauphin, comme son père, était coiffé d'un bonnet
rouge.
Il se faisait dans la chambre voisine une grande
rumeur qui attira vers la porte le regard de Gilbert.
Ce bruit, c'était celui que faisait Santerre en
s'approchant.
Le colosse entra dans la salle.
— Oh ! oh ! dit-il, c'est donc ici qu'est l'Au-
trichienne ?
Gilbert marcha droit à lui, coupant la saUe en
diagonale.
— Monsieur Santerre, dit-il.
Santerre se retourna.
— Eh! s'écria-t-il tout joyeux, le docteur Gilbert i
— Qui n'a pas oublié, dit celui-ci, que vous êtes
un de ceux qui lui ont ouvert les portes de la Bas-
tille... Laissez-moi vous présenter à la reine, mon-
sieur Santerre.
■ — A la reine ? me présenter à la reine ? grogna le
brasseur.
— Oui, à la reine. Refusez-vous ?
— Non, par ma foi ! dit Santerre ; j'allais me
présenter tout seul ; mais, puisque vous voilà...
l^ LA COMTESSE DE CHARNY
— Je connais M. Santerre, dit la reine ; je sais
qu'au moment de la disette, il a nourri, à lui tout
seul, la moitié du faubourg Saint-Antoine.
Santerre s'arrêta étonné ; puis, fixant son regard
un peu embarrassé sur le dauphin, et voyant que la
sueur coulait à grosses gouttes sur les joues du
pauvre enfant :
— Oh ! dit-il en s'adressant aux gens du peuple,
ôtez, donc le bonnet à cet enfant : vous voyez bien
qu'il étouffe !
La reine le remercia d'un regard.
Alors, se penchant vers elle, et s'appuyant sur la
table :
— • Vous avez des amis bien maladroits, madame !
lui dit à demi-voix le brave Flamand ; j 'en connais,
moi, qui vous serviraient mieux !
Une heure après, toute cette foule s'était écoulée,
et le loi, accompagné de sa sœur, rentrait dans la
chambre où l'attendaient la reine et ses enfants.
La reine courut à lui, et se jeta à ses pieds ; les
deux enfants saisirent ses mains ; on s'embrassait
comme après un naufrage.
Ce fut seulement alors que le roi s'aperçut qu'il
avait encore le bonnet rouge sur la tête.
— Ah ! s'écria-t-il, je l'avais oublié !
Et, le prenant à pleine main, il le jeta loin de
lui avec dégoût.
Un jeune officier d'artillerie, âgé de vingt-deux
ans à peine, avait assisté à toute cette scène, appuyé
à un arbre de la terrasse du bord de l'eau ; il avait
vu, à travers la fenêtre, tous les dangers qu'avait
courus, toutes les humiliations qu'avait essuyées le
LA COMTESSE DE CHARNY 193
roi ; mais, à l'épisode du bonnet rouge, il n'avait
pas pu y tenir plus longtemps.
— Oh ! murmura-t-il, si j'avais seulement douze
cents hommes et deux pièces de canon, je dé-
barrasserais bien vite le pauvre roi de toute cette
canaille !
Mais, comme il n'avait pas ses douze cents hom-
mes et ses deux pièces de canon, et qu'il ne pouvait
plus supporter la vue de ce hideux spectacle, il se
retira.
Ce jeune officier, c'était Napoléon Bonaparte.
XVII
RÉACTION
L'ÉVACUATION des Tuileries avait été aussi triste
et aussi muette que renvahissement en avait été
bruyant et terrible.
La foule se disait, étonnée elle-même du peu de
résultat de la journée : « Nous n'avons rien obtenu ;
il faudra revenir. !>
C'était, en effet, trop pour une menace, trop peu
pour un attentat.
Ceux qui avaient vu au delà de ce qui s'était
passé avaient jugé Louis XVI sur sa réputation ; ils
se rappelaient le roi fuyant à Varennes sous l'habit
d'un laquais, et ils se disaient :
— Au premier bruit qu'entendra Louis XVI, il
se cachera dans quelque armoire, sous quelque
table, derrière quelque rideau ; on y donnera un
coup d'épée au hasard, et l'on en sera quitte pour
dire, comme Hamlet, croyant tuer le tyran du
Danemark : « Un rat ! »
Il en avait été tout autrement : jamais le roi
n'avait été si calme ; disons plus : jamais il n'avait
été si grand.
L insulte avait été immense ; mais elle n'avait
LA COMTESSE DE CHARNY 195
pas monté à la hauteur de sa résignation. Sa fer-
meté timide, si l'on peut parler ainsi, avait eu besoin
d'être excitée, et, dans l'excitation, avait pris la
roideur de l'acier ; relevé par les circonstances ex-
trêmes au milieu desquelles il se trouvait, il avait,
cinq heures durant, vu, sans pâlir, les haches flam-
boyer au-dessus de sa tête, les lances, les épées, les
baïonnettes, reculer devant sa poitrine ; nul général
n'avait couru peut-être en dix batailles, si meur-
trières qu'elles eussent été, un danger pareil à
celui qu'il venait d'affronter dans cette lente revue
de l'émeute ! Les Théroigne, les Saint-Huruge, les
Lazouski, les Foumier, les Verrière, tous ces fami-
liers de l'assassinat étaient partis dans l'intention
bien positive de le tuer, et cette majesté inattendue
qui s'était révélée au milieu de la tempête leur avait
fait tomber le poignard de la main. Louis XVI ve-
nait d'avoir sa passion ; le royal Ecce Homo s'é-
tait montré le front ceint du bonnet rouge, comme
Jésus de sa couronne d'épines ; et, de même que
Jésus, au milieu des insultes et des mauvais traite-
ments, avait dit : « Je suis votre Christ ! » Louis XVI,
au milieu des injures et des outrages, n'avait pas
cessé de dire un instant : « Je suis votre roi ! »
Voilà ce qui était arrivé. L'idée révolutionnaire
avait cru, en forçant la porte des Tuileries, n'y
trouver que l'ombre inerte et tremblante de la
royauté, et, à son grand étonnement, eUe avait
rencontré, debout et vivante, la foi du moyen âge !
et l'on avait vu un instant deux principes face à
face, l'un à son couchant, l'autre à son orient ;
quelque chose de terrible comme si l'on apercevait
igô LA COMTESSE DE CHARNY
à la fois au ciel un soleil qui se levât avant que
l'autre soleil fût couché ! Seulement, il y avait
autant de grandeur et d'éclat dans l'un que dans
l'autre, autant de foi dans l'exigence du peuple que
dans le refus de la royauté.
Les royalistes étaient ravis ; en somme, la victoire
leur était restée.
Mis violemment en demeure d'obéir à l'Assem-
blée, le roi, au lieu de sanctionner, comme il était
prêt à le faire, un des deux décrets ; le roi, sachant
qu'il ne courrait pas plus de risque à en rejeter deux
qu'à en repousser un seul, le roi avait apposé son
veto sur les deux.
Puis la royauté, dans cette fatale journée du
20 juin, avait été si bas descendue, qu'elle semblait
avoir touché le fond de l'abîme, et n'avoir plus
désormais qu'à remonter.
Et, en effet, la chose parut s'accomplir ainsi.
Le 21, l'Assemblée déclara qu'aucun rassemble-
ment de citoyens armés ne serait plus admis à la
barre. C'était désavouer, mieux que cela, condamner
le mouvement de la veille.
Le soir du 20, Pétion était arrivé aux Tuileries
comme tout allait finir.
— Sire, dit-il au roi, je viens d'apprendre seule-
ment à cette heure la situation de Votre Majesté.
— C'est étonnant, répondit le roi. Il y a cepen-
dant assez longtemps que cela dure !
Le lendemain, les constitutionnels, les royalistes
et les Feuillants demandèrent à l'Assemblée la pro-
clamation de la loi martiale.
On sait ce que la première proclamation de cette
LA COMTESSE DE CHARNY 197
loi avait amené, le 17 juillet précédent, au Champ-
de-Mars.
Pétion courut à l'Assemblée.
On fondait cette demande sur de nouveaux ras-
semblements qui existaient, disait-on.
Pétion affirma que ces nouveaux rassemblements
n'avaient jamais existé ; il répondit de la tranquil-
lité de Paris. La proclamation de la loi martiale fut
repoussée.
Au sortir de la séance, vers huit heures du soir,
Pétion se rendit aux Tuileries pour rassurer le roi
sur l'état de la capitale. Il était accompagné de
Sergent : Sergent, — • graveur en taille-douce, et
beau-frère de Marceau, était membre du conseil
municipal et l'un des administrateurs de la police.
— Deux ou trois autres membres de la municipalité
s'étaient joints à eux.
En traversant la cour du Carrousel, ils furent
insultés par des chevaliers de Saint-Louis, des
gardes constitutionnels et des gardes nationaux;
Pétion fut personnellement attaqué ; Sergent,
malgré l'écharpe qu'il portait, fut frappé à la
poitrine et à la figure, renversé même d'un coup
de poing !
A peine introduit, Pétion comprit que c'était un
combat qu'il était venu chercher.
Marie-Antoinette lui lança un de ces regards
comme les seuls yeux de Marie-Thérèse savaient
en décocher : deux rayons de haine et de mépris,
deux éclairs terribles et fulgurants.
Le roi savait déjà ce qui s'était passé à l'As-
semblée.
198 LA COMTESSE DE CHARNY
— Eh bien, monsieur, dit-il à Pétion, c'est donc
vous qui prétendez que le calme est rétabli dans la
capitale ?
— Oui, sire, répondit Pétion, le peuple vous a fait
ses représentations ; il est tranquille et satisfait.
— Avouez, monsieur, reprit le roi engageant le
combat, avouez que la journée d'hier est un grand
scandale, et que la municipalité n'a fait ni ce qu'elle
devait ni ce qu'elle pouvait faire.
• — Sire, répliqua Pétion, la municipalité a fait
son devoir ; l'opinion publique la jugera.
— Dites la nation entière, monsieur.
— La municipalité ne craint pas le jugement de
la nation.
— Et, dans ce moment, en quel état est Paris ?
— Calme, sire.
— Cela n'est pas vrai 1
— Sire...
— Taisez-vous !
— Le magistrat du peuple n a point à se taire,
sire, quand il fait son de\'oir et dit la vérité.
— C'est bon, retirez-vous.
Pétion salua et sortit.
Le roi avait été si violent, sa figure portait l'ex-
pression d'une si profonde colère, que la reine, la
femme emportée, l'amazone ardente, en fut épou-
vantée.
— Mon Dieu, dit-elle à Rœderer, quand Pétion
eut disparu, ne trouvez- vous pas que le roi a été
bien vif, et ne craignez-vous pas que cette vivacité
ne lui nuise auprès des Parisiens ?
— Madame, répondit Rœderer, personne ne
LA COMTESSE DE CHARNY 199
trouvera étonnant que le roi impose silence à un
de ses sujets qui lui manque de respect.
Le lendemain, le roi écrivit à l'Assemblée pour se
plaindre de cette profanation du château, de la
royauté et du roi.
Puis il fit une proclamation à son peuple.
Il y avait donc deux peuples : le peuple qui avait
fait le 20 juin et le peuple auquel le roi s'en plai-
gnait.
Le 24, le roi et la reine passèrent la revue de la
garde nationale, et furent accueillis avec enthou-
siasme.
Le même jour, le directoire de Paris suspendit le
maire.
Qui lui donnait une pareille audace ?
Trois jours après la chose s'éclaircit.
La Fayette, parti de son camp avec un seul
officier, arriva à Paris le 27, et descendit chez son
ami M. de la Rochefoucauld.
Pendant la nuit, on avertit les constitutionnels,
les Feuillants et les royalistes, et l'on s'occupa de
faire les tribunes du lendemain.
Le lendemain, le général se présenta à l'Assemblée.
Trois salves d'applaudissements l'accueillirent ;
mais chacune d'elles fut éteinte par le murmure des
girondins.
On comprit que la séance allait être terrible.
Le général La Fayette était un des hommes les
plus franchement braves qui existassent ; mais la
bravoure n'est pas l'audace ; il est même rare qu'un
homme réellement brave soit en même temps au-
dacieux.
200 LA COMTESSE DE CHARNY
La Fayette comprit le danger qu'il courait ; seul
contre tous, il venait jouer le reste de sa popu-
larité : s'il la perdait, il se perdait avec elle ; s'il
gagnait, il pouvait sauver le roi.
C'était d'autant plus beau de sa part, qu'il savait
la répugnance du roi, la haine de la reine pour lui :
« J'aime mieux périr par Pétion qu'être sauvée par
La Fayette ! »
Peut-être ne venait-il aussi que pour accomplir
une bravade de sous-lieutenant, que pour répondre
à un défi.
Treize jours auparavant, il avait écrit à la fois
au roi et à l'Assemblée : au roi, pour l'encourager à
la résistance ; à l'Assemblée, pour la menacer si
elle continuait d'attaquer.
— Il est bien insolent au milieu de son armée,
avait dit une voix ; nous verrions s'il parlerait le
même langage, seul au milieu de nous.
Ces paroles avaient été rapportées à La Fayette
à son camp de Maubeuge.
Peut-être ces paroles furent-elles la vraie cause
de son voyage à Paris.
Il monta à la tribune au milieu des applaudisse-
ments des uns, mais aussi au milieu des gronde-
ments et des menaces des autres.
— Messieurs, dit-il, on m'a reproché d'avoir écrit
ma lettre du i6 juin au milieu de mon camp. Il
était de mon devoir de protester contre cette im-
putation de timidité, de sortir de cet honorable
rempart que l'affection des troupes formait autour
de moi, et de me présenter seul devant vous. Puis
un motif plus puissant encore m'appelait. Les
LA COMTESSE DE CHARNY 201
violences du 20 juin ont soulevé l'indignation de
tous les bons citoyens, et surtout de l'armée ; les
officiers, sous-officiers et soldats ne font qu'un ; j'ai
reçu de tous les corps des adresses pleines de dé-
vouement à la Constitution et de haine contre les
factieux ; j'ai arrêté ces manifestations : je me suis
chargé d'exprimer seul les sentiments de tous :
c'est comme citoyen que je vous parle. Il est temps
de garantir la Constitution, d'assurer la liberté de
l'Assemblée nationale, celle du roi, sa dignité. Je
supplie l'Assemblée d'ordonner que les excès du
20 juin seront poursuivis comme des crimes de
lèse-majesté ; de prendre des mesures efficaces pour
faire respecter toutes les autorités constituées, et
particulièrement la vôtre et celle du roi, et de don-
ner à l'armée l'assurance que la Constitution ne
recevra aucune atteinte à l'intérieur, tandis que les
braves Français prodiguent leur sang pour la dé-
fense de la frontière !
Guadet s'était levé lentement et au fur et à
mesure qu'il avait senti La Fayette approcher de
sa péroraison ; au milieu des applaudissements qui
l'accueillaient, l'acerbe orateur de la Gironde éten-
dit la main en signe qu'il demandait à répondre.
Quand la Gironde voulait lancer la flèche de l'ironie,
c'était à Guadet qu'elle remettait l'arc, et Guadet
n'avait qu'à prendre au hasard une flèche dans son
carquois.
A peine le bruit du dernier applaudissement
s'était-il éteint, que le bruit de sa parole vibrante
lui succédait.
— Au moment où j'ai vu M. La Fayette, s'écria-
202 LA COMTESSE DE CHARNY
t-il, une idée bien consolante s'est offerte à mon
esprit. « Ainsi, me suis-je dit, nous n'avons plus
d'ennemis extérieurs ; ainsi, me suis-je dit, les
Autrichiens sont vaincus ; voici M. La Faj^ette qui
vient nous annoncer la nouvelle de sa victoire et de
leur destruction ! » L'illusion n'a pas duré long-
temps : nos ennemis sont toujours les mêmes ; nos
dangers extérieurs n'ont pas changé ; et, cependant,
M. La Fayette est à Paris ; il se constitue l'organe
des honnêtes gens et de l'armée ! Ces honnêtes gens,
qui sont-ils ? Cette armée, comment a-t-elle pu
délibérer ? Mais, d'abord, que M. La Fayette nous
montre son congé.
A ces mots, la Gironde comprend que le vent va
tourner à elle : et, en effet, à peine sont-ils pro-
noncés, qu'un tonnerre d'applaudissements les
accueille.
Un député se lève alors, et, de sa place :
— Messieurs, dit-il, vous oubUez à qui vous
parlez, et de qui il est question ; vous oubUez qui
est La Fayette surtout ! La Fayette est le fils aîné
de la liberté française ; La Fayette a sacrifié à la
Révolution sa fortune, sa noblesse, sa \àe !
— Ah çà ! crie une voix, c'est son éloge funèbre
que vous faites là !
— Messieurs, dit Ducos, la liberté de discussion
est opprimée par la présence dans cette enceinte '
d'un général étranger à l'Assemblée.
— Ce n'est pas le tout ! crie Vergniaud : ce
général a quitté son poste devant l'ennemi ; c'est
à lui, et non à im simple maréchal de camp qu'il a
laissé à sa place, que le corps d'armée qu'il com-
LA COMTESSE DE CHARNY 203
mande a été confié. Sachons s'il a quitté l'armée
sans congé, et, s'il l'a quittée sans congé, qu'on
l'arrête et qu'on le juge comme déserteur.
— C'est là le but de ma question, dit Guadet, et
j'appuie la proposition de Vergniaud.
— Appuyé ! appuyé ! crie toute la Gironde.
— • L'appel nominal ! dit Gensonné.
L'appel nominal donne une majorité de dix voix
aux amis de La Fayette.
Comme le peuple au 20 juin, La Fayette a osé
trop ou trop peu ; c'est une de ces victoires dans le
genre de celles dont se plaignait Pyrrhus, veuf de
la moitié de son armée : « Encore une victoire
comme celle-là, et je suis perdu ! » disait-il.
Ainsi que Pétion, La Fayette, en sortant de
l'Assemblée, se rendit chez le roi.
Il y fut reçu avec une visage plus doux, mais
avec im cœur non moins ulcéré.
La Fayette venait de sacrifier au roi et à la reine
plus que sa vie : il venait de leur sacrifier sa popu-
larité.
C'était la troisième fois qu'il faisait ce don, plus
précieux qu'aucun de ceux que les rois puissent
faire : la première fois, à Versailles, le 6 octobre ;
la seconde fois, au Champ-de-Mars, le 17 juillet ;
la troisième fois, ce jour-là même.
La Fayette avait un dernier espoir ; c'était de
cet espoir qu'il venait faire part à ses souverains :
le lendemain, il passerait une revue de la garde
nationale avec le roi ; il n'y avait point à douter de
l'enthousiasme qu'inspirerait la présence du roi et
de l'ancien commandant général ; La Fayette pro-
204 LA COMTESSE DE CHARNY
fiterait de cette influence, marcherait sur l'Assem-
blée, mettrait la main sur la Gironde : pendant le
tumulte, le roi partirait et gagnerait le camp de
Maubeuge.
C'était un coup hardi, mais, dans la situation des
esprits, il était à peu près sûr.
Par malheur, Danton, à trois heures du matin,
entrait chez Pétion pour le prévenir du complot.
Au point du jour, Pétion contremandait la revue.
Qui donc avait trahi le roi et La Fayette ?
La reine !
N'avait-elle pas dit qu'elle préférait périr par un
autre plutôt que d'être sauvée par La Fayette ?
Elle avait eu la main juste : elle allait périr par
Danton !
A l'heure où la revue eût dû avoir lieu, La
Fayette quitta Paris, et retourna à son armée.
Et, cependant, il n'avait pas encore perdu tout
espoir de sauver le roi.
XVIII
VERGNIAUD PARLERA
La victoire de La Fayette, victoire douteuse suivie
d'une retraite, avait eu un singulier résultat.
Elle avait abattu les royalistes, tandis que la
prétendue défaite des girondins les avait relevés ;
elle les avait relevés en leur faisant voir l'abîme
011 ils avaient failli tomber.
Supposez moins de haine dans le cœur de Marie-
Antoinette, et peut-être, à cette heure, la Gironde
était-elle détruite.
Il ne fallait pas laisser à la cour le temps de ré-
parer la faute qu'elle venait de commettre.
Il fallait rendre sa force et sa direction au courant
révolutionnaire, qui un instant venait de rebrousser
chemin, et de remonter vers sa source.
Chacun cherchait, chacun croyait avoir trouvé
un moyen ; puis, le moyen proposé, on voyait son
inefficacité, et l'on y renonçait.
Madame Roland, l'âme du parti, voulait arriver
par une grande commotion dans l'Assemblée. Cette
commotion, qui pouvait la produire ? ce coup, qui
pouvait le porter ? — Vergniaud.
Mais que faisait cet Achille sous sa tente, ou
2o6 LA COMTESSE DE CHARNY
plutôt ce Renaud perdu dans les jardins d'Armide ?
— Il aimait.
Il est si difficile de haïr quand on aime !
Il aimait la belle madame Simon Candeille,
actrice, poète, musicienne ; ses amis le cherchaient
parfois deux ou trois jours sans le rencontrer ; puis,
enfin, ils le trouvaient couché aux pieds de la char-
mante femime, une main étendue sur ses genoux,
l'autre effleurant distraitement les cordes de sa harpe.
Puis, chaque soir, à l'orchestre du théâtre, il allait
applaudir celle qu'il adorait tout le jour.
Un soir, deux députés sortirent désespérés de
l'Assemblée : cette inaction de Vergniaud les épou-
vantait pour la France.
C'étaient Grangeneuve et Chabot.
Grangeneuve, l'avocat de Bordeaux, l'ami, le
rival de Vergniaud, et, comme lui, député de la
Gironde.
Chabot, le capucin défroqué, l'auteur ou l'un des
auteurs du Catéchisme des Sans-Ctdottes, qui ré-
pandait sur la royauté et la religion le fiel amassé
dans le cloître.
Grangeneuve, sombre et pensif, marchait près de
Chabot.
Celui-ci le regardait, et il lui semblait voir passer
sur le front de son collègue l'ombre de ses pensées.
— A quoi songes-tu ? lui demanda Chabot.
— Je songe, répondit celui-ci, que toutes ces
lenteurs énervent la patrie, et tuent la Révolution.
— Ah ! tu penses cela, reprit Chabot avec ce rire
amer qui lui était habituel.
— Je songe, continua Grangeneuve, que, si le
LA COMTESSE DE CHARNY 207
peuple donne du temps à la royauté, le peuple est
perdu !
Chabot fit entendre son rire strident.
— Je songe, acheva Grangeneuve, qu'il n'y a
qu'une heure pour les révolutions ; que ceux qui la
laissent échapper ne la retrouvent pas, et en doivent
compte plus tard à Dieu et à la postérité.
— ■ Et tu crois que Dieu et la postérité nous de-
manderont compte de notre paresse et de notre
inaction ?
— J'en ai peur !
Puis, après un silence :
— Tiens, Chabot, reprit Grangeneuve, j'ai une
conviction : c'est que le peuple est Jas de son
dernier échec ; c'est qu'il ne se lèvera plus sans
quelque puissant levier, sans quelque sanglant
mobile ; il lui faut un accès de rage ou de terreur
où il puise un redoublement d'énergie.
— Comment le lui donner, cet accès de rage ou
de terreur ? demanda Chabot.
— C'est à quoi je pense, dit Grangeneuve, et je
crois que j'en ai trouvé le secret.
Chabot se rapprocha de lui ; à l'intonation de la
voix de son compagnon, il avait compris que celui-
ci allait lui proposer quelque chose de terrible.
— Mais, continua Grangeneuve, trouverai-je
également un homme capable de la résolution
nécessaire à un pareil acte ?
• — Parle, dit Chabot avec un accent de fermeté
qui ne devait pas laisser de doute à son collègue ;
je suis capable de tout pour détruire ce que je hais,
et je hais les rois et les prêtres !
2o8 LA COMTESSE DE CHARNY
— Eh bien, dit Grangeneuve en jetant les yeux
sur le passé, j'ai vu qu'il y avait du sang pur au
berceau de toutes les révolutions, depuis celui de
Lucrèce jusqu'à celui de Sidney. Pour les hommes
d'État, les révolutions sont une théorie ; pour les
peuples, les révolutions sont une vengeance ; or, si
l'on veut pousser la multitude à la vengeance, il
faut lui montrer une victime : cette victime, la
cour nous la refuse ; eh bien, donnons-la nous-
mêmes à notre cause !
— Je ne comprends pas, dit Chabot.
— • Eh bien, il faut qu'un de nous, — un des plus
connus, un des plus acharnés, un des plus purs, —
tombe sous les coups des aristocrates.
— Continue.
— Il faut que celui qui tombera fasse partie de
l'Assemblée nationale, afin que l'Assemblée prenne
la vengeance en main ; il faut enfin que, cette vic-
time, ce soit moi !
— • Mais les aristocrates ne te frapperont pas,
Grangeneuve : ils s'en garderont bien !
— Je le sais ; voilà pourquoi je disais qu'il fau-
drait trouver un homme de résolution...
— Pourquoi faire ?
— Pour me frapper.
Chabot recula d'un pas ; mais Grangeneuve le
saisit par le bras.
— • Chabot, lui dit-il, tout à l'heure tu prétendais
que tu étais capable de tout pour détruire ce que
tu haïssais : es-tu capable de m'assassiner ?
Le moine resta muet. Grangeneuve continua :
— Ma parole est nulle ; ma vie est inutile à la
LA COMTESSE DE CHARNY 209
liberté, tandis qu'au contraire, ma mort lui pro-
fitera. Mon cadavre sera l'étendard de l'insurrec-
tion, et, je te le dis...
Grangeneuve, d'un geste véhément, étendit la
main vers les Tuileries.
— Il faut que ce château et ceux qu'il renferme
disparaissent dans une tempête !
Chabot regardait Grangeneuve en frémissant
d'admiration.
— Eh bien ? insista Grangeneuve.
— Eh bien, sublime Diogène, dit Chabot, éteins
ta lanterne : l'homme est trouvé !
— Alors, arrêtons tout, dit Grangeneuve, et que
ce soit terminé ce soir même. Cette nuit, je me
promènerai seul ici (on était en face des guichets du
Louvre) dans l'endroit le plus désert et le plus
sombre... Si tu crains que la main ne te faille, pré-
\dens deux autres patriotes : je ferai ce signe pour
qu'ils me reconnaissent.
Grangeneuve leva ses deux bras en l'air.
— Ils me frapperont, et, je te le promets, je
tomberai sans pousser un cri.
Chabot passa son mouchoir sur son front.
— ■ Au jour, continua Grangeneuve, on trouvera
mon cadavre ; tu accuseras la cour ; la vengeance
du peuple fera le reste.
— C'est bien, dit Chabot ; à cette nuit !
Et les deux étranges conjurés se serrèrent la
main, et se quittèrent.
Grangeneuve rentra chez lui et fit son testament,
qu'il data de Bordeaux et d'un an en arrière.
Chabot s'en alla dîner au Palais-Royal.
2IO LA COMTESSE DE CHARNY
Après le dîner, il entra chez un coutelier, et
acheta un couteau.
En sortant de chez le coutelier, ses regards
tombèrent sur les affiches des théâtres.
Mademoiselle Candeille jouait : le moine savait
où trouver Vergniaud.
Il alla à la Comédie-Française, monta à la loge
de la belle comédienne, et trouva chez elle sa cour
ordinaire : Vergniaud, Talma, Chénier, Dugazon.
Elle jouait dans deux pièces.
Chabot resta jusqu'à la fin du spectacle.
Puis, quand le spectacle fut fini, la belle actrice
déshabillée, et que Vergniaud s'apprêta à la re-
conduire rue de Richelieu, où elle demeurait, il
monta, derrière son collègue, dans la voiture.
— Vous avez quelque chose à me dire, Chabot ?
demanda Vergniaud, qui comprenait que le capucin
avait affaire à lui.
— Oui... mais soyez tranquille, ce ne sera pas
long.
— ■ Dites tout de suite, alors.
Chabot tira sa montre.
— Il n'est pas l'heure, dit-il.
— Et quand sera-t-il l'heure ?
— A minuit.
La belle Candeille tremblait à ce dialogue mysté-
rieux.
— Oh ! monsieur ! murmura-t-elle.
— • Rassurez-vous, dit Chabot, Vergniaud n'a
rien à craindre ; seulement, la patrie a besoin de
lui.
La voiture roula vers la demeure de l'actrice.
LA COMTESSE DE CHARNY 211
L?. femme et les deux hommes restèrent silen-
cieux. A la porte de mademoiselle Candeille :
— Montez-vous ? demanda Vergniaud.
— Non, vous allez venir avec moi.
— Mais où l'emmenez- vous, mon Dieu ? demanda
l'actrice.
— ■ A deux cents pas d'ici ; dans un quart d'heure,
il sera libre, je vous le promets.
Vergniaud serra la main de sa belle maîtresse,
lui fit un signe pour la rassurer, et s'éloigna avec
Chabot par la rue Traversière.
Ils franchirent la rue Saint-Honoré, et prirent
la rue de l'Échelle.
Au coin de cette rue, le moine pesa d'une main
sur l'épaule de Vergniaud, et, de l'autre, lui montra
un homme qui se promenait le long des murailles
désertes du Louvre.
— Vois-tu ? demanda-t-il à Vergniaud.
— Quoi ?
— Cet homme ?
— Oui, répondit le girondin.
— Eh bien, c'est notre collègue Grangeneuve.
— Que fait-il là ?
— Il attend.
— Qu'attend-il ?
— Qu'on le tue.
— Qu'on le tue ?
— Oui.
— Et qui doit le tuer ?
— Moi!
Vergniaud regarda Chabot comme on regarde
un fou.
212 LA COMTESSE DE CHARNY
— Rappelle-toi Sparte, rappelle-toi Rome, dit
Chabot, et écoute.
Alors, il lui raconta tout.
A mesure que le moine parlait, Vergniaud cour-
bait la tête.
Il comprenait combien il y avait loin de lui,
tribun efféminé, lion amoureux, à ce républicain
terrible qui, comme Décius, ne demandait qu'un
gouffre où se précipiter, pour que sa mort sauvât
la patrie.
— C'est bien, dit-il, je demande trois jours pour
préparer mon discours.
— Et dans trois jours... ?
— Sois tranquille, dit Vergniaud, dans trois
jours, je me briserai contre l'idole, on je la ren-
verserai !
— ■ J'ai ta parole, Vergniaud ?
— Oui.
— C'est celle d'un homme ?
— C'est celle d'un républicain !
— Alors, je n'ai plus besoin de toi ; va rassurer
ta maîtresse.
Vergniaud reprit le chemin de la rue de Richelieu,
Chabot s'avança vers Grangeneuve.
Celui-ci, voyant un homme venir à lui, se retira
dans l'endroit le plus sombre.
Chabot l'y suivit.
Grangeneuve s'arrêta au pied de la muraille, ne
pouvant pas aller plus loin.
Chabot s'approcha de lui.
Grangeneuve fit le signe convenu en levant les
bras.
LA COMTESSE DE CHARNY 213
Puis, comme Chabot restait immobile :
— • Eh bien, dit Grangeneuve, qui t'arrête ?
Frappe donc !
— C'est inutile, dit Chabot, Vergniaud parlera.
— Soit ! dit Grangeneuve avec un soupir ; mais
je crois que l'autre moyen valait mieux !
Que vouliez-vous que fît la royauté contre de
pareils hommes ?
XIX
VERGNIAUD PARLE
Il était temps que Vergniaud se décidât.
Le danger croissait au dehors, au dedans.
Au dehors, à Ratisbonne, le conseil des am-
bassadeurs avait unanimement refusé de recevoir
le ministre de France.
L'Angleterre, qui s'intitulait notre amie, pré-
parait un armement immense.
Les princes de l'Empire, qui vantaient tout haut
leur neutralité, introduisaient nuitamment l'en-
nemi dans leurs places.
Le duc de Bade avait mis des Autrichiens dans
Kehl, à une lieue de Strasbourg.
En Flandre, c'était pis encore, Luckner, un
vieux soudard imbécile, qui contrecarrait tous les
plans de Dumouriez, le seul homme, sinon de génie,
du moins de tête que nous eussions en face de
l'ennemi.
La Fayette était à la cour, et sa dernière dé-
marche avait bien prouvé que l'Assemblée, c'est-
à-dire la France, ne devait pas compter sur lui.
Enfin, Biron, brave et de bonne foi, découragé
par nos premiers revers, ne comprenait qu'une
guerre défensive.
214
LA COMTESSE DE CHARNY 215
Voilà pour le dehors.
Au dedans, l'Alsace demandait à grands cris des
armes ; mais le ministre de la guerre, tout à la
cour, n'avait garde de lui en envoyer.
Dans le Midi, un lieutenant général des princes,
gouverneur du bas Languedoc et des Cévennes,
faisait vérifier ses pouvoirs par la noblesse,
A l'ouest, un simple paysan, Allan Redeler, publie,
à l'issue de la messe, que rendez-vous en armes est
donné aux amis du roi près d'une chapelle voisine.
Cinq cents paysans s'y réunissent du premier
coup. La chouannerie était plantée en Vendée et
en Bretagne : il ne lui restait plus qu'à pousser.
Enfin, de presque tous les directoires départe-
mentaux arrivaient des adresses contre-révolu-
tionnaires.
Le danger était grand, menaçant, terrible ; si
grand, que ce n'étaiep.t plus les hommes qu'il
menaçait : c'était la patrie.
Aussi, sans avoir été proclamés tout haut, ces
mots couraient tout bas : « La patrie est en danger ! »
Au reste, l'Assemblée attendait.
Chabot et Grangeneuve avaient dit : « Dans trois
jours, Vergniaud parlera. »
Et l'on comptait les heures qui s'écoulaient.
Ni le premier ni le second jour Vergniaud ne
parut à l'Assemblée.
Le troisième jour, chacun arriva en frémissant.
Pas un député ne manquait à son banc ; les
tribunes étaient combles.
Le dernier de tous, Vergniaud entra.
Un murmure de satisfaction courut dans l'As-
2i6 LA COMTESSE DE CHARNY
semblée ; les tribunes applaudirent comme fait le
parterre à l'entrée d'un acteur aimé.
Vergniaud releva la tête pour chercher des yeux
qui l'on applaudissait : les applaudissements, en
redoublant, lui apprirent que c'était lui.
Vergniaud avait alors trente-trois ans à peine ;
son caractère était méditatif et paresseux ; son
génie indolent se plaisait aux nonchalances ; ardent
seulement au plaisir, on eût dit qu'il se hâtait de
cueillir à pleines mains les fleurs d'une jeunesse
qui devait avoir un si court printemps ! Il se cou-
chait tard, et ne se levait guère avant midi ; quand
il devait parler, trois ou quatre jours à l'avance, il
préparait son discours, le polissait, le fourbissait,
l'aiguisait, ainsi qu'un soldat, la veille d'une ba-
taille, aiguise, fourbit et polit ses armes. C'était,
comme orateur, ce qu'on appelle dans une salle
d'escrime un beau tireur ; le coup ne lui paraissait
bon que s'il était brillamment porté et fortement
applaudi ; il fallait réserver sa parole pour les mo-
ments de danger, pour les instants suprêmes.
Ce n'était pas l'homme de toutes les heures, a dit
un poète ; c'était l'homme des grandes journées.
Quant au physique, Vergniaud était plutôt petit
que grand ; seulement, il était d'une taille robuste,
et qui sent l'athlète. Ses cheveux étaient longs et
flottants ; dans ses mouvements oratoires, il les
secouait comme un lion fait de sa crinière ; au-
dessous de son front large, ombragés par d'épais
sourcils, brillaient deux yeux noirs pleins de dou-
ceur ou de flammes ; le nez était court, un peu large,
fièrement relevé aux ailes ; les lèvres étaient grosses,
LA COMTESSE DE CHARNY 217
et, comme de l'ouverture d'une source jaillit l'eau
abondante et sonore, les paroles tombaient de sa
bouche en cascades puissantes, jetant l'écume et le
bruit. Toute marquée de petite vérole, sa peau
semblait diamantée comme le marbre, non pas
encore poli par le ciseau du statuaire, mais seule-
ment dégrossi par le marteau du praticien ; son
teint pâle ou se colorait de pourpre, ou devenait
livide, selon que le sang lui montait au visage ou
se retirait vers le cœur. Dans le repos et dans la
foule, c'était un homme ordinaire sur lequel l'œil
de l'historien, si perçant qu'il fût, n'eût eu aucune
raison pour s'arrêter ; mais, quand la flamme de la
passion faisait bouillonner son sang, quand les
muscles de son visage palpitaient, quand son bras
étendu commandait le silence et dominait la foule,
l'homme devenait dieu, l'orateur se transfigurait,
la tribune était son Thabor !
Tel était l'homme qui arrivait, la main ferm^ée
encore, mais toute chargée d'éclairs.
Aux applaudissements qui éclatèrent à sa vue,
il devina ce que l'on attendait de lui.
Il ne demanda point la parole ; il marcha droit à
la tribune ; il y monta, et, au milieu d'un silence
plein de frissonnements, il commença son discours.
Ses premières paroles furent dites avec l'accent
triste, profond, concentré, d'un homme abattu ; il
semblait fatigué dès le début comme on l'est d'or-
dinaire à la fin : c'est que, depuis trois jours, il
luttait avec le génie de l'éloquence ; c'est qu'il
savait, comme Samson, que, dans l'effort suprême
qu'il allait tenter, il renverserait infailliblement le
2i8 LA COMTESSE DE CHARNY
temple, et qu'étant monté à la tribune au milieu
de ses colonnes encore debout, de sa voûte encore
suspendue, il en descendrait en enjambant par-
dessus les ruines de la royauté.
Comme le génie de Vergniaud est tout entier
dans ce discoiurs, nous le citerons tout entier ; nous
croyons qu'on éprouvera, en le lisant, la même
curiosité qu'on éprouverait, en visitant un arsenal,
devant une de ces machines de guerre historiques
qui auraient renversé les muraiUes de Sagonte, de
Rome ou de Carthage.
« Citoyens, dit Vergniaud d'une voix à peine
intelligible d'abord, mais qui devint bientôt grave,
sonore, grondante ; citoyens, je viens à vous, et je
vous demande :
« Quelle est donc l'étrange situation où se trouve
l'Assemblée nationale ? Quelle fatalité nous pour-
suit et signale chaque journée par des événements
qui, portant le désordre dans nos travaux, nous
rejettent sans cesse dans l'agitation tumultueuse
des inquiétudes, des espérances, des passions ?
Quelle destinée prépare à la France cette terrible
effervescence au sein de laquelle on serait tenté
de douter si la Révolution rétrograde ou si elle
avance vers son terme ?
« Au moment où nos armées du Nord paraissent
faire des progrès dans la Belgique, nous les voyons
tout à coup se replier devant l'ennemi ; on ramène
la guerre sm* notre territoire. Il ne restera de nous,
chez les malheureux Belges, que le souvenir des
incendies qui auront éclairé notre retraite ! Du côté
LA COMTESSE DE CHARNY 219
du Rhin, les Prussiens s'accumulent incessamment
sur nos frontières découvertes. Comment se fait-il
que ce soit précisément au moment d'vme crise si
décisive pour l'existence de la nation que l'on
suspende le mouvement de nos armées, et que, par
une désorganisation subite du ministère, on rompe
les liens de la confiance, et on livre au hasard et à
des mains inexpérimentées le salut de l'empire ?
Serait-il vrai qu'on redoute nos triomphes ? Est-ce
du sang de l'armée de Coblentz ou du nôtre qu'on
est avare ? Si le fanatisme des prêtres menace de
nous livrer à la fois aux déchirements de la guerre
civile et à l'invasion, quelle est donc l'intention de
ceux qui font rejeter, avec une invincible opiniâ-
treté, la sanction de nos décrets ? Veulent-ils régner
sur . des villes abandonnées, sur des champs dé-
vastés ? Quelle est au juste la quantité de larmes,
de misères, de sang, de morts, qui suffit à leur
vengeance ? Où en sommes-nous enfin ? Et vous,
messieurs, dont les ennemis de la Constitution se
flattent d'avoir ébranlé le courage ; vous dont ils
tentent, chaque jour, d'alarmer les consciences et la
probité, en qualifiant votre amour de la liberté d'es-
prit de faction, — comme si vous aviez oublié
qu'une cour despotique et les lâches héros de
l'aristocratie ont donné ce nom de factieux aux
représentants qui allèrent prêter serment au Jeu
de paume, aux vainqueurs de la Bastille, à tous
ceux qui ont fait et soutenu la Révolution ! — vous
qu'on ne calomnie que parce que vous êtes étran-
gers à la caste que la Constitution a renversée dans
la poussière, et que les hommes dégradés qui re-
220 LA COMTESSE DE CHARNY
grettent l'infâme honneur de ramper devant elle
n'espèrent pas de trouver en vous des complices ;
vous qu'on voudrait aliéner du peuple, parce qu'on
sait que le peuple est votre appui, et que, si, par
une coupable désertion de sa cause, vous méritiez
d'être abandonnés de lui, il serait aisé de vous dis-
soudre ; vous qu'on a voulu diviser, mais qui ajour-
nerez après la guerre vos divisions et vos querelles,
et qui ne trouvez pas si doux de vous haïr, que vous
préfériez cette infernale jouissance au salut de la
patrie ; vous qu'on a voulu épouvanter par des pé-
titions armées, comme si vous ne saviez pas qu'au
commencement de la Révolution, le sanctuaire de
la liberté fut environné des satellites du despotisme,
Paris assiégé par l'armée de la cour, et que ces jours
de danger furent les jours de gloire de notre pre-
mière Assemblée ; je vais enfin appeler votre at-
tention sur l'état de crise où nous sommes.
« Ces troubles intérieurs ont deux causes : ma-
nœuvres aristocratiques, manœuvres sacerdotales ;
toutes tendent au même but, la contre-révolution.
« Le roi a refusé sa sanction à votre décret sur
les troubles religieux. Je ne sais pas si le sombre
génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre
encore sous les voûtes du palais des Tuileries et si
le cœur du roi est troublé par les idées fantastiques
qu'on lui suggère ; mais, il n'est pas permis de croire,
sans lui faire injure, et sans l'accuser d'être l'ennemi
le plus dangereux de la Révolution, qu'il veuille
encourager par l'impunité les tentatives criminelles
de l'ambition sacerdotale, et rendre aux orgueilleux
suppôts de la tiare la puissance dont ils ont égale-
LA COMTESSE DE CHARNY 221
ment opprimé les peuples et les rois ; il n'est pas
permis de croire, sans lui faire injure, et sans le
déclarer le plus cruel ennemi de l'empire, qu'il se
complaise à perpétuer les séditions, à éterniser les
désordres qui le précipiteraient par la guerre civile
vers sa ruine. J'en conclus que, s'il résiste à vos
décrets, c'est qu'il se juge assez puissant, sans les
moyens que vous lui offrez, pour maintenir la paix
publique. Si donc il arrive que la paix publique
n'est pas maintenue, que la torche du fanatisme
menace encore d'incendier le royaume, que les
violences religieuses désolent toujours les départe-
ments, c'est que les agents de l'autorité royale
sont eux-mêmes la cause de tous nos maux. Eh
bien, qu'ils répondent sur leur tête de tous les
troubles dont la religion sera le prétexte ! Montrez,
dans cette responsabilité terrible, le terme de vo-
tre patience et des inquiétudes de la nation.
« Votre sollicitude pour la sûreté extérieure de
l'empire vous a fait décréter un camp sous Paris ;
tous les fédérés de la France devaient y venir, le
14 juillet, répéter le serment de vivre libres ou de
mourir. Le souffle empoisonné de la calomnie a
flétri ce projet ; le roi a refusé sa sanction. Je res-
pecte trop l'exercice d'un droit constitutionnel pour
vous proposer de rendre les ministres responsables
de ce refus ; mais, s'il arrive qu'avant le rassemble-
ment des bataillons, le sol de la liberté soit profané,
vous devez les traiter comme des traîtres ! il faudra
les jeter eux-mêmes dans l'abîme que leur incurie
ou leur malveillance aura creusé sous les pas de
la liberté ! Déchirons enfin le bandeau que l'in-
222 LA COMTESSE DE CHARNY
trigue et l'adulation ont mis sous les yeux du roi, et
montrons-lui le terme où des amis perfides s'effor-
cent de le conduire.
« C'est au nom du roi que les princes français
soulèvent contre nous les cours de l'Europe ; c'est
pour venger la dignité du roi que s'est conclu le
traité de Pilnitz ; c'est pour défendre le roi qu'on
voit accourir en Allemagne, sous le drapeau de la
rébellion, les anciennes compagnies des gardes du
corps ; c'est pour venir au secours du roi que les
émigrés s'enrôlent dans les armées autrichiennes,
et s'apprêtent à déchirer le sein de la patrie ; c'est
pour se joindre à ces preux chevaliers de la préro-
gative royale que d'autres abandonnent leur poste
en présence de l'ennemi, trahissent leurs serments,
volent les caisses, corrompent les soldats, et placent
ainsi leur honneur dans la lâcheté, le parjure,
l'insubordination, le vol et les assassinats. Enfm, le
nom du roi est dans tous les désastres ! •
« Or, je lis dans la Constitution :
« Si le roi se met à la tête d'une armée, et en
« dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose
« pas, par un acte formel, à une telle entreprise exé-
« entée en son nom, il sera censé avoir abdiqué la
« royauté. »
« C'est en vain que le roi répondrait :
« Il est vrai que les ennemis de la nation préten-
« dent n'agir que pour relever ma puissance ; mais
« j'ai prouvé que je n'étais pas leur complice : j'ai
« obéi à la Constitution : j 'ai mis des troupes en
LA COMTESSE DE CHARNY 223
« campagne. Il est vrai que ces armées étaient trop
<( faibles ; mais la Constitution ne désigne pas le
« degré de force que je devais leur donner. Il est
« vrai que je les ai rassemblées trop tard ; mais la
« Constitution ne désigne pas le temps auquel je
« devais les rassembler. Il est vrai que des camps
« de réserve auraient pu les soutenir ; mais la
<( Constitution ne m'oblige pas à former des camps
<( de réserve. Il est vrai que, lorsque les généraux
« s'avançaient sans résistance sur le territoire en-
« nemi, je leur ai ordonné de reculer ; mais la Cons-
« titution ne me commande pas de remporter la
« victoire. Il est vrai que mes ministres ont trompé
« l'Assemblée national^ sur le nombre, la disposi-
« tion des troupes et leurs approvisionnements ;
« mais la Constitution me donne le droit de choisir
« mes ministres ; elle ne m'ordonne nulle part d'ac-
« corder ma confiance aux patriotes, et de chasser
« les contre-révolutionnaires. Il est vrai que l'As-
« semblée nationale a rendu des décrets nécessaires
« à la défense de la patrie, et que j'ai refusé de les
« sanctionner ; mais la Constitution me garantit
« cette faculté. Il est vrai, enfin, que la contre-
« révolution s'opère, que le despotisme va remettre
« entre mes mains son sceptre de fer, que je vous
« en écraserai, que vous allez ramper, que je vous
« punirai d'avoir eu l'insolence de vouloir être libres;
« mais tout cela se fait constitutionnellement. Il
« n'est émané de moi aucun acte que la Constitu-
« tion condamne : il n'est donc pas permis de
«douter de ma fidélité envers elle, et de mon zèle
« pour sa défense. »
224 LA COMTESSE DE CHARNY
« S'il était possible, messieurs, que, dans les
calamités d'une guerre funeste, dans les désordres
d'un bouleversement contre-révolutionnaire, le roi
des Français tînt ce langage dérisoire, s'il était
possible qu'il parlât de son amour pour la
Constitution avec une ironie aussi insultante, ne
serions-nous pas en droit de lui répondre :
« O roi ! qui, sans doute, avez cru, avec le tyran
« Lysandre, que la vérité ne valait pas mieux que
« le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes
« par des serments, comme on amuse les enfants
« avec des osselets ; qui n'avez feint d'aimer les
« lois que pour conserver la puissance qui vous
« servirait à les braver ; la Constitution, que pour
« qu'elle ne vous précipitât pas du trône, où vous
« aviez besoin de rester pour la détruire ; la nation,
« que pour assurer le succès de vos perfidies, en
« lui inspirant de la confiance, pensez-vous nous
« abuser aujourd'hui a.vec d'hypocrites protesta-
« tions ? Pensez-vous nous donner le change sur la
« cause de nos malheurs, par l'artifice de vos ex-
« cuses et l'audace de vos sophismes ? Était-ce nous
« défendre, que d'opposer aux soldats étrangers des
« forces dont l'infériorité ne laissait pas même d'in-
« certitude sur leur défaite ? Était-ce nous défendre,
« que d'écarter les projets tendant à fortifier l'in-
« térieur du royaume, ou de faire des préparatifs de
« résistance pour l'époque où nous serions déjà dc-
« venus la proie des tyrans ? Était-ce nous défendre,
« que de ne pas réprimer un général qui violait la
« Constitution, et d'enchaîner le courage de ceux
LA COMTESSE DE CHARNY 225
« qui la servaient ? Était-ce nous défendre, que de
« paralyser sans cesse le gouvernement par la dé-
« sorganisation continuelle du ministère ? La Cons-
« titution vous laissa-t-elle le choix des ministres
« pour notre bonheur ou notre ruine ? Vous fit-
« elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre
« honte ? Vous donna-t-elle, enfin, le droit de sanc-
« tion, une liste civile et tant de grandes préro-
« gatives, pour perdre constitutionnelle ment la Cons-
« titution et l'empire ? Non, non, homme que la
« générosité des Français n'a pu émouvoir ! homme
« que le seul amour du despotisme a pu rendre
« sensible ! vous n'avez pas rempli le vœu de la
« Constitution ! Elle peut-être renversée, mais vous
« ne recueillerez pas le fruit de votre parjure ; vous
« ne vous êtes point opposé par un acte formel aux
« victoires qui se remportaient en votre nom sur la
« liberté, mais vous ne recueillerez point le fruit
« de ces indignes triomphes ! Vous n'êtes plus rien
« pour cette Constitution que vous avez si indigne-
« ment violée, pour ce peuple que vous avez si
« lâchement trahi ! »
« Comme les faits que je viens de rappeler ne sont
pas dénués de rapports très frappants avec plu-
sieurs actes du roi ; comme il est certain que les
faux amis qui l'environnent sont vendus aux con-
jurés de Coblentz, et qu'ils brûlent de perdre le roi,
pour transporter la couronne sur la tête de quel-
qu'un des chefs de leurs complots ; comme il im-
porte à sa sûreté personnelle, autant qu'à la sûreté
de l'empire, que sa conduite ne soit plus environnée
V. 8
226 LA COMTESSE DE CHARNY
de soupçons, je proposerai une adresse qui lui rap-
pelle les vérités que je viens de faire entendre, et
où on lui démontrera que la neutralité qu'il garde
entre la patrie et Coblentz serait une trahison en-
vers la France.
« Je demande, de plus, que vous déclariez que la
patrie est en danger. Vous verrez, à ce cri d'alarme,
tous les citoyens se rallier, la terre se couvrir de
soldats, et se renouveler les prodiges qui ont cou-
vert de gloire les peuples de l'antiquité. Les Fran-
çais régénérés de 8g sont-ils déchus de ce pa-
triotisme ? Le jour n'est-il pas venu de réunir ceux
qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont
Aventin ? Attendez- vous que, las des fatigues de la
Révolution, ou corrompus par l'habitude de pa-
rader autour d'un château, des hommes faibles s'ac-
coutument à parler de liberté sans enthousiasme
et d'esclavage sans horreur ? Que nous prépare-
t-on ? Est-ce le gouvernement militaire que l'on veut
établir ? On soupçonne la cour de projets perfides ;
elle fait parler de mouvements militaires, de loi
martiale ; on familiarise l'imagination avec le sang
du peuple. Le palais du roi des Français s'est tout à
coup changé en château fort. Où sont, cependant,
ses ennemis ? Contre qui se pointent ces canons et
ces baïonnettes ? Les amis de la Constitution ont
été repoussés du ministère ; les rênes de l'empire
demeurent flottantes au hasard, à l'instant où,
pour les soutenir, il fallait autant de vigueur que de
patriotisme. Partout on fomente la discorde, le
fanatisme triomphe, la connivence du gouverne-
ment accroît l'audace des puissances étrangères,
LA COMTESSE DE CHARNY 227
qui vomissent contre nous des armées et des fers,
et refroidit la sympathie des peuples, qui font des
vœux secrets pour le triomphe de la liberté. Les
cohortes ennemies s'ébranlent, l'intrigue et la per-
fidie trament des trahisons ; le corps législatif op-
pose à ces complots des décrets rigoureux mais
nécessaires ; la main du roi les déchire ! Appelez, il
en est temps, appelez tous les Français pour sauver
la patrie ! Montrez-leur le gouffre dans toute son
immensité ! Ce n'est que par un effort extraordi-
naire qu'ils pourront le franchir. C'est à vous de les
y préparer par un mouvement électrique qui fasse
prendre l'élan à tout l'empire. Imitez vous-mêmes
les Spartiates des Thermopyles, ou ces vieillards
vénérables du sénat romain qui allèrent attendre,
sur le seuil de leur porte, la mort que de farouches
vainqueurs apportaient à leur patrie. Non, vous
n'aurez pas besoin de faire des vœux pour qu'il
naisse des vengeurs de vos cendres : le jour où votre
sang rougira la terre, la tyrannie, son orgueil, ses
palais, ses protecteurs s'évanouiront à jamais de-
vant la toute-puissance nationale et devant la co-
lère du peuple. »
Il y avait dans ce discours terrible une force
ascendante, une gradation croissante, un crescendo
de tempêtes, qui allait battant l'air d'une aile im-
mense et pareille à celle de l'ouragan.
Aussi l'effet fut-il celui d'une trombe : l'Assem-
blée tout entière, feuillants, royalistes, constitu-
tionnels, républicains, députés, spectateurs, bancs,
tribunes, tout fut enveloppé, entraîné, enlevé par le
228 LA COMTESSE DE CHARNY
puissant tourbillon ; tous poussèrent des cris d'en-
thousiasme.
Le même soir, Barbaroux écrivait à son ami Re-
becqui, resté à Marseille : « Envoie-moi cinq cents
hommes qui sachent mourir. »
XX
LE TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA PRISE
DE LA BASTILLE
Le II juillet, l'Assemblée déclara que la patrie
était en danger.
Mais, pour promulguer la déclaration, il fallait
l'autorisation du roi.
Le roi ne la donna que le 21 au soir.
Et, en effet, proclamer que la patrie était en
danger, c'était un aveu que l'autorité faisait de son
impuissance ; c'était un appel à la nation de se
sauver elle-même, puisque le roi n'y pouvait ou n'y
voulait plus rien.
Dans l'intervalle du ii au 21 juillet, une grande
terreur avait agité le château.
La cour s'attendait pour le 14 juillet à un com-
plot contre la vie du roi.
Une adresse des Jacobins l'avait affermie dans
cette croyance : elle était rédigée par Robespierre ;
il est facile de le reconnaître à son double tran-
chant.
Elle était adressée aux fédérés qui venaient à
Paris pour cette fête du 14 juillet, si cruellement
ensanglantée l'année précédente.
230 LA COMTESSE DE CHARNY
« Salut aux Français des quatre-vingt-trois dé-
partements ! disait l'Incorruptible. Salut aux Mar-
seillais ! Salut à la patrie puissante, invincible, qui
rassemble ses enfants autour d'elle au jour de ses
dangers et de ses fêtes ! Ouvrons nos maisons à nos
frères !
« Citoyens, n'êtes- vous accourus que pour une
vaine cérémonie de fédération, et pour des serments
superflus ? Non, non, vous accourez au cri de la
nation qui vous appelle, menacée dehors, trahie
dedans ! Nos chefs perfides mènent nos armées aux
pièges ; nos généraux respectent le territoire du
tjn-an autrichien et brûlent les villes de nos frères
belges ; un monstre, La Fayette ! est venu insulter
en face l'Assemblée nationale : avilie, menacée,
outragée, existe-t-elle encore ? Tant d'attentats ré-
veillent enfin la nation, et vous êtes accourus. Les
endormeurs du peuple vont essayer de vous sé-
duire : fuyez leurs caresses, fuyez leurs tables, où
l'on boit le modérantisme et l'oubli du devoir ;
gardez vos soupçons dans vos cœurs ; l'heure fatale
va sonner !
« Voilà l'autel de la patrie ! Soufïrirez-vous que
de lâches idoles viennent se placer entre la liberté et
vous, pour usurper le culte qui lui est dû ? Ne prê-
tons serment qu'à la patrie, entre les mains im-
mortelles du roi de la nature. Tout nous rappelle, à
ce Champ-de-Mars, le parjure de nos ennemis ; nous
ne pouvons y fouler un seul endroit qui ne soit
souillé du sang innocent qu'ils y ont versé ! Purifiez
ce sol, vengez ce sang, et ne sortez de cette enceinte
qu'après avoir décidé le salut de la patrie ! »
LA COMTESSE DE CHARNY 231
Il était difficile de s'expliquer plus catégorique-
ment ; jamais conseil d'assassinat n'a été donné en
termes plus positifs ; jamais représailles sanglantes
n'ont été prêchées d'une voix plus claire et plus
pressante.
Et c'était Robespierre, remarquez bien, le caute-
leux tribun, le filandreux orateur, qui, de sa voix
doucereuse, disait aux députés des quatre-vingt-
trois départements : « Mes amis, si vous m'en croyez,
il faut tuer le roi ! »
On eut grand'peur aux Tuileries, le roi surtout ;
on était convaincu que le 20 juin n'avait eu d'autre
but que l'assassinat du roi au milieu d'une bagarre,
et que, si le crime n'avait pas été commis, cela avait
tout simplement tenu au courage du roi, qui avait
imposé à ses assassins.
Il y avait bien quelque chose de vrai dans tout
cela.
Or, disaient tout ce qui restait de courtisans à ces
deux condamnés que l'on appelait le roi et la reine,
le crime qui vient d'échouer au 20 juin a été remis
au 14 juillet.
On en était tellement persuadé, que l'on supplia
le roi de mettre un plastron, afin que, le premier
coup de couteau ou la première balle s'émoussant
sur sa poitrine, ses amis eussent le temps d'arriver
à son secours.
Hélas ! la reine n'avait plus là Andrée pour l'aider,
comme la première fois, dans sa besogne nocturne, et
pour aller, à minuit, essayer d'une main tremblante,
dans un coin reculé des Tuileries, ainsi qu'elle l'avait
fait à Versailles, la solidité de la cuirasse de soie.
232 LA COMTESSE DE CHARNY
Heureusement, on avait conservé le plastron que
le roi, lors de son premier voyage à Paris, avait
essayé pour faire plaisir à la reine, puis avait refusé
de mettre.
Seulement, le roi était surveillé de si près, que
l'on ne trouvait pas un instant pour le lui faire
revêtir une seconde fois, et corriger les défauts qu'il
pouvait avoir ; madame Campan le porta trois
jours sous sa robe.
Enfin, un matin qu'elle était dans la chambre de
la reine, la reine étant couchée encore, le roi entra,
ôta vivement son habit, tandis que madame Cam-
pan fermait les portes, et essaya le plastron.
Le plastron essayé, le roi tira madame Campan à
lui ; puis, tout bas :
— • C'est pour contenter la reine, dit-il, que je fais
ce que je fais ; ils ne m'assassineront pas, Campan,
soyez tranquille ; leur plan est changé, et je dois
m'attendre à un autre genre de mort. En' tout cas,
venez chez moi en sortant de chez la reine ; j'ai
quelque chose à vous confier.
Le roi sortit.
La reine avait vu l'aparté sans l'entendre ; elle
suivit le roi d'un regard inquiet, et, quand la porte
se fut refermée derrière lui :
— Campan, demanda-t-elle, que vous disait donc
le roi ?
Madame Campan, tout éplorée, se jeta à genoux
devant le lit de la reine, qui lui tendit les deux
mains, et elle répéta tout haut ce que le roi avait
dit tout bas.
La reine secoua tristement la tête.
LA COMTESSE DE CHARNY 233
— Oui, dit-elle, c'est ropinion du roi, et je com-
mence à me ranger de son avis ; le roi prétend que
tout ce qui se passe en France est une imitation de
ce qui s'est passé en Angleterre pendant le siècle
dernier ; il lit sans cesse l'histoire du malheureux
Charles, pour se conduire mieux que n'a fait le roi
d'Angleterre... Oui, oui, j'en suis à redouter un
procès pour le roi, ma chère Campan ! Quant à
moi, je suis étrangère, et ils m'assassineront...
Hélas ! que deviendront mes pauvres enfants ?
La reine ne put aller plus loin : sa force l'aban-
donna ; elle éclata en sanglots.
Alors, madame Campan se leva, et se hâta de
préparer un verre d'eau sucrée avec de l'éther ;
mais la reine lui fit un signe de la main.
— Les maux de nerfs, ma pauvre Campan, dit-
elle, sont les maladies des femmes heureuses ; mais
tous les médicaments du monde ne peuvent rien
contre les maladies de l'âme ! Depuis mes malheurs,
je ne sens plus mon corps ; je ne sens que ma des-
tinée... Ne dites rien de cela au roi, et allez le trouver.
Madame Campan hésitait à obéir.
— Eh bien, qu'avez-vous ? demanda la reine.
— Oh ! madame, s'écria madame Campan, j'ai à
vous dire que j'ai fait pour Votre Majesté un corset
pareil au plastron du roi, et qu'à genoux je supplie
Votre Majesté de le mettre.
— Merci, ma chère Campan, dit Marie-Antoi-
nette.
— Ah ! Votre Majesté l'accepte donc ? s'écria la
femme de chambre toute joyeuse.
— Je l'accepte comme im remerciement de votre
234 LA COMTESSE DE CHARNY
intention dévouée ; mais je me garderai bien de le
mettre.
Puis, lui prenant la main, et à voix basse, elle
ajouta :
— Je serai trop heureuse s'ils m'assassinent !
Mon Dieu ! ils auront fait plus que vous n'avez fait
en me donnant la vie : ils m'en auront délivrée...
Va, Campan ! va !
Madame Campan sortit.
Il était temps : elle étouffait.
Dans le corridor, elle rencontra le roi, qui venait
au-devant d'elle ; en la voj^ant, il s'arrêta et lui ten-
dit la main. Madame Campan saisit la main royale,
et voulut la baiser ; mais le roi, l'attirant à lui, l'em-
brassa sur les deux joues.
Puis, avant qu'elle fût revenue de son étonne-
ment :
— ■ Venez ! dit-iï.
Alors, le roi marcha devant elle, et, s'arrêtant
dans le corridor intérieur qui conduisait de sa
chambre à celle du dauphin, il chercha de la main
un ressort, et ouvrit une armoire parfaitement dissi-
mulée dans la miuraille, en ce que l'ouverture en
était perdue au milieu des rainures brunes qui
formaient la partie ombrée de ces pierres peintes.
C'était l'armoire de fer qu'il avait creusée et
fermée avec l'aide de Gamain.
Un grand portefeuille plein de papiers était dans
cette armoire, dont une des planches supportait
quelques milliers de louis.
— Tenez, Campan, dit le roi, prenez ce porte-
feuille, et emportez-le chez vous.
LA COMTESSE DE CHARNY 235
Madame Campan essaya de soulever le porte-
feuille, mais il était trop lourd.
— Sire, dit-elle, je ne puis.
— • Attendez, attendez, dit le roi.
Et, ayant refermé l'armoire, qui, une fois re-
fermée, redevenait parfaitement invisible, il prit le
portefeuille, et le porta jusque dans le cabinet de
madame Campan.
— Là ! dit-il en s'essuyant le front.
— Sire, demanda madame Campan, que dois-je
faire de ce portefeuille ?
— La reine vous le dira, en même temps qu'elle
vous apprendra ce qu'il contient.
Et le roi sortit.
Pour qu'on ne vît pas le portefeuille, madame
Campan, avec effort, le glissa entre deux matelas
de son lit, et, entrant chez la reine :
— Madame, dit-elle, j'ai chez moi un portefeuille
que le roi vient d'y apporter ; il m'a dit que Votre
Majesté m'apprendrait et ce qu'il contient et ce que
je dois en faire.
Alors, la reine posa sa main sur celle de madame
Campan, qui, debout devant son lit, attendait sa
réponse.
— Campan, dit-elle, ce sont des pièces qui seraient
mortelles au roi si on allait, ce qu'à Dieu ne plaise,
jusqu'à lui faire un procès ; mais, en même temps, et
c'est sans doute cela qu'il veut que je vous dise, il y
a dans ce portefeuille le compte rendu d'une séance
du conseil dans laquelle le roi a donné son avis
contre la guerre ; il l'a fait signer par tous les
ministres, et, dans le cas même de ce procès, il
236 LA COMTESSE DE CHARNY
compte qu'autant les autres pièces lui seraient nui-
sibles, autant celle-là lui serait utile.
— Mais, madame, demanda la femme de chambre
presque effrayée, qu'en faut-il faire ?
— Ce que vous voudrez, Campan, pourvu qu'il soit
en sûreté; vous en êtes seule responsable ; seulement,
vous ne vous éloignerez pas de moi, même quand
vous ne serez pas de service : les circonstances sont
telles, que, d'un moment à l'autre, je puis avoir
besoin de vous. En ce cas, Campan, comme vous
êtes une de ces amies sur lesquelles on peut comp-
ter, je désire vous avoir sous la main...
La fête du 14 juillet arriva.
Il s'agissait pour la Révolution, non pas d'as-
sassiner Louis XVI, ■ — • il est probable qu'on n'en
eut pas même l'idée, — mais de proclamer le
triomphe de Pétion sur le roi.
Nous avons dit qu'à la suite du 20 juin, Pétion
avait été suspendu par le directoire de Paris.
Ce n'eût rien été sans l'adhésion du roi ; mais
cette suspension avait été confirmée par une pro-
clamation royale envoyée à l'Assemblée.
Le 13, c'est-à-dire la veille de la fête anniver-
saire de la prise de la Bastille, l'Assemblée, de son
autorité privée, avait levé cette suspension.
Le 14, à onze heures du matin, le roi descendit
le grand escalier avec la reine et ses enfants ; trois
ou quatre mille hommes de troupes indécises escor-
taient la famille royale ; la reine cherchait en vain
sur les visages des soldats et des gardes nationaux
quelque marque de sympathie : les plus dévoués
détournaient la tête et évitaient son regard.
LA COMTESSE DE CHARNY 237
Quant au peuple, il n'y avait pas à se tromper
sur ses sentiments ; les cris de « Vive Pétion ! »
retentissaient de tous côtés ; puis, comme pour
donner à cette ovation quelque chose de plus du-
rable que l'enthousiasme du moment, sur tous les
chapeaux le roi et la reine pouvaient lire ces deux
mots, qui constataient à la fois et leur défaite et
le triomphe de leur ennemi : « Vive Pétion ! >>
La reine était pâle et tremblante ; convaincue,
malgré ce qu'elle avait dit à madame Campan,
qu'un complot existait contre les jours du roi, elle
tressaillait à chaque instant, croyant voir s'allonger
une main armée d'un couteau, s'abaisser un bras
armé d'un pistolet.
Arrivé au Champ-de-Mars, le roi descendit de
voiture, prit place à la gauche du président de
l'Assemblée, et s'avança avec lui vers l'autel de la
Patrie.
Là, la reine dut se séparer du roi pour monter
avec ses enfants à la tribune qui lui était réservée.
Elle s'arrêta, refusant de monter avant qu'il fût
arrivé, et le suivant des yeux.
Au pied de l'autel de la Patrie, il y eut une de
ces houles subites telles qu'en font les multitudes.
Le roi disparut comme submergé.
La reine jeta un cri, et voulut s'élancer vers lui.
Mais il reparut, montant les degrés de l'autel de
la Patrie.
Parmi les symboles ordinaires qui figurent dans
les fêtes solennelles, tels que la Justice, la Force, la
Liberté, il y en avait un qu'on voyait briller, mysté-
rieux et redoutable, sous un voile de crêpe, et que
238 LA COMTESSE DE CHARNY
portait un homme vêtu de noir et couronné de
cyprès.
Ce symbole terrible attirait particulièrement les
yeux de la reine.
Elle était comme clouée à sa place, et, à peu près
rassurée sur le roi, qui avait atteint le sommet de
l'autel de la Patrie, elle ne pouvait détacher les
yeux de la sombre apparition.
Enfin, faisant un effort pour délier les chaînes de
sa langue :
— Quel est cet homme vêtu de noir et couronné
de cyprès ? demanda-t-elle sans s'adresser à per-
sonne.
Une voix qui la fit tressailUr répondit :
— Le bourreau !
— • Et que tient-il à la main, sous ce crêpe ? con-
tinua la reine.
— La hache de Charles I^^".
La reine se retourna pâlissant ; il lui semblait
avoir déjà entendu le son de cette voix.
Elle ne se trompait pas : celui qui venait de
parler, c'était l'homme du château de Tavemey,
du pont de Sèvres, du retour de Varennes ; c'était
Cagliostro enfin.
Elle jeta un cri, et tomba évanouie dans les bras
de Madame Elisabeth.
XXI
LA PATRIE EST EN DANGER
Le 22 juillet, à six heures du matin, huit jours après
la fête du Champ-de-Mars, Paris tout entier tres-
saillit au bruit d'une pièce de canon de gros calibre
tirée sur le pont Neuf.
Un canon de l'Arsenal lui répondit, faisant écho.
D'heure en heure, et pendant toute la journée, le
bruissement terrible devait se renouveler.
Les six légions de la garde nationale, conduites
par leurs six commandants, étaient réunies, dès le
point du jour, à l'hôtel de ville.
On y organisa deux cortèges pour porter, dans
les rues de Paris et dans les faubourgs, la proclama-
tion du danger de la patrie.
C'était Danton qui avait eu l'idée de la terrible
fête, et il en avait demandé le programme à Ser-
gent.
Sergent, artiste médiocre comme graveur, mais
immense metteur en scène ; Sergent, dont les ou-
trages qui l'avaient assailli aux Tuileries avaient
redoublé la haine ; Sergent avait déployé dans tout
le programme de cette journée cet appareil gran-
diose dont il donna le dernier mot après le lo août.
23g
240 LA COMTESSE DE CHARNY
Chacun de deux cortèges, l'un qui devait des-
cendre Paris, l'autre le remonter, partit de l'hôtel
de ville à six heures du matin.
D'abord s'avançait un détachement de cavalerie
avec musique en tête ; l'air que jouait cette mu-
sique, composé pour la circonstance, était sombre,
et semblait une marche funèbre.
Derrière le détachement de cavalerie venaient
six pièces de canon marchant de front là où les
quais ou les rues étaient assez larges, marchant
deux à deux dans les rues étroites.
Puis quatre huissiers à cheval, portant quatre
enseignes, sur chacune desquelles était écrit un de
ces quatre mots :
Liberté. — Égalité. — Constitution. — Patrie.
Puis, douze officiers municipaux en écharpe et le
sabre au côté ;
Puis, seul, isolé comme la France, un garde
national à cheval, tenant une grande bannière tri-
colore sur laquelle étaient écrits ces mots :
Citoyens, la patrie est en danger !
Puis, dans le même ordre que les premières, sui-
vaient six pièces de canon au retentissement pro-
fond, aux lourds soubresauts ;
Puis, un détachement de la garde nationale ;
Puis, un second détachement de cavalerie fer-
mant la marche.
A chaque place, à chaque pont, à chaque carre-
four, le cortège s'arrêtait.
LA COMTESSE DE CHARNY 241
On commandait le silence par un roulement de
tambours.
Puis on agitait les bannières, et, quand aucun
bruit ne se faisait plus entendre, quand le souffle
haletant de dix mille spectateurs était rentré captif
dans leur poitrine, s'élevait la voix grave de l'offi-
cier municipal qui lisait l'acte du corps législatif, et
qui ajoutait :
— La patrie est en danger !
Ce dernier cri était terrible, et vibrait dans tous
les coeurs.
C'était le cri de la nation, de la patrie, de la
France !
C'était une mère à l'agonie qui criait : « A moi,
mes enfants ! »
Et puis, d'heure en heure, retentissait le coup de
canon du pont Neuf avec son écho de l'Arsenal.
Sur toutes les grandes places de Paris, — le
parvis Notre-Dame en était le centre, — on avait
dressé des amphithéâtres pour les enrôlements vo-
lontaires.
Au milieu de ces amphithéâtres était une large
planche posée sur deux tambours, servant de table
d'enrôlement, et, à chaque mouvement imprimé à
l'amphithéâtre, les tambours gémissaient comme
un souffle d'orage lointain.
Des tentes surmontées de bannières tricolores
étaient dressées tout autour de l'amphithéâtre ; ces
tentes étaient surmontées de banderoles tricolores
et de couronnes de chêne.
242 LA COMTESSE DE CHARNY
Des municipaux en écharpe siégeaient autour de
la table, et, au fur et à mesure des enrôlements,
délivraient les certificats aux enrôlés.
De chaque côté de l'amphithéâtre étaient deux
pièces de canon ; au pied du double escalier par
lequel on y montait, une musique incessante ; en
avant des tentes et suivant la même ligne courbe,
un cercle de citoyens armés.
C'était à la fois grand et terrible ! Il y eut enivre-
ment de patriotisme.
Chacun se précipitait pour être inscrit ; les senti-
nelles ne pouvaient repousser ceux qui se présen-
taient : à chaque instant, les rangs étaient brisés.
Les deux escaliers de l'amphithéâtre, — • il y en
avait un pour monter, un autre pour descendre, — ■
ne suffisaient pas, si larges qu'il fussent.
Chacun montait comme il pouvait, aidé de ceux
qui étaient déjà montés ; puis, son nom inscrit, son
certificat reçu, il sautait à terre avec dès cris de
fierté, secouant son parchemin, chantant le Ça ira,
et allant baiser les canons bouche à bouche.
C'étaient les fiançailles du peuple français avec
cette guerre de vingt-deux ans qui, si elle ne l'a pas
eu dans le passé, aura pour résultat dans l'avenir
la liberté du monde !
Parmi ces volontaires, il y en avait de trop vieux
qui, fats sublimes, déguisaient leur âge ; il y en avait
de trop jeunes qui, menteurs pieux, se haussaient
sur la pointe des pieds, et répondaient : « Seize
ans ! » quand ils n'en avaient que quatorze.
Ainsi partirent, de la Bretagne, le vieux la Tour
d'Auvergne ; du Midi, le jeune Viala.
LA COMTESSE DE CHARNY 243
Ceux qui étaient retenus par des liens indissolu-
bles pleuraient de ne pouvoir partir ; ils cachaient
de honte leur tête dans leurs mains, et les élus leur
criaient :
— Mais chantez donc, vous autres ! mais criez
donc : « Vive la nation ! »
Et des cris soudains et terribles de « Vive la na-
tion ! » montaient dans les airs, tandis que, d'heure
en heure toujours, tonnait le canon du pont Neuf
et son écho de l'Arsenal.
La fermentation était si grande, les esprits étaient
si puissamment ébranlés, que l'Assemblée elle-même
s'épouvanta de son ouvrage.
Elle nomma quatre membres pour sillonner Paris
en tous sens.
Ils avaient mission de dire :
« Frères ! au nom de la patrie, pas d'émeute ! La
cour en veut une pour obtenir l'éloignement du roi :
pas de prétexte à la cour ; le roi doit rester parmi
nous. »
Puis ils ajoutaient tout bas, les terribles semeurs
de paroles ; « Il faut qu'il soit puni ! »
Et l'on battait des mains partout où ces hommes
passaient ; et l'on entendait courir par la multitude,
comme on entend courir le souffle d'une tempête
dans les branches d'une forêt : « Il faut qu'il soit
puni ! »>
On ne disait pas qui, mais chacun savait bien qui
il voulait punir.
Cela dura jusqu'à minuit.
Jusqu'à minuit, le canon tonna ; jusqu'à minuit,
la foule stationna autour des amphithéâtres.
244 LA COMTESSE DE CHARNY
Beaucoup d'enrôlés restèrent là, datant leur pre-
mier bivac du pied de l'autel de la Patrie.
Chaque coup de canon avait retenti jusqu'au
cœur des Tuileries.
Le cœur des Tuileries, c'était la chambre du roi,
où Louis XVI, Marie- Antoinette, les enfants royaux
et la princesse de Lamballe étaient assemblés.
Ils ne se quittèrent pas de la journée ; ils sen-
taient bien que c'était leur sort qui s'agitait dans
cette grande et solennelle journée.
La famille royale ne se sépara qu'à minuit passé,
c'est-à-dire quand on sut que le canon aUait cesser
de tirer.
Depuis les attroupements des faubourgs, la reine
ne couchait plus au rez-de-chaussée.
Ses amis avaient obtenu d'elle qu'elle montât
dans une pièce du premier étage située entre l'ap-
partement du roi et celui du dauphin.
Éveillée d'habitude au point du jour, elle exi-
geait qu'on ne fermât ni volets ni persiennes, afin
que ses insomnies fussent moins pénibles.
Madame Campan couchait dans la même cham-
bre que la reine.
Disons à quelle occasion la reine avait consenti
à ce qu'une de ses femmes couchât près d'elle.
Une nuit que la reine venait de se coucher, — il
était une heure du matin environ, — madame
Campan debout devant le lit de Marie-Antoinette,
et causant avec elle, on entendit tout à coup marcher
dans le corridor, puis un bruit pareil à celui d'une
lutte entre deux hommes.
Madame Campan voulut aller voir ce qui se
LA COMTESSE DE CHARNY 245
passait ; mais la reine, se cramponnant à sa femme
de chambre ou plutôt à son amie :
— Ne me quittez pas, Campan ! dit-elle.
Pendant ce temps, une voix cria du corridor :
— Ne craignez rien, madame ; c'est un scélérat
qui voulait vous tuer, mais je le tiens !
C'était la voix du valet.
— Mon Dieu ! s'écria la reine en levant les mains
au ciel, quelle existence ! Des outrages le jour, des
assassins la nuit !
Puis, au valet de chambre :
— • Lâchez cet homme, cria la reine, et ouvrez-lui
la porte.
— Mais, madame..., fit madame Campan.
— Eh ! ma chère, si on l'arrêtait, il serait demain
porté en triomphe par les Jacobins !
On lâcha l'homme, qui était un garçon de toilette
du roi.
Depuis ce jour, le roi avait obtenu que quelqu'un
couchât dans la chambre de la reine.
Marie-Antoinette avait choisi madame Campan.
La nuit qui suivit la proclamation du danger de
la patrie, madame Campan se réveilla vers deux
heures du matin : un rayon de lune, comme une
lumière nocturne, comme une flamme amie, tra-
versait les vitres, et venait se briser sur le lit de la
reine, aux draps de laquelle il donnait une teinte
bleuâtre.
Madame Campan entendit un soupir : elle com-
prit que la reine ne dormait point.
— Votre Majesté souffre ? demanda-t-elle à demi-
voix.
246 LA COMTESSE DE CHARNY
— • Je souffre toujours, Campan, répondit Marie-
Antoinette ; cependant, j 'espère que cette souffrance
finira bientôt.
— Bon Dieu ! madame, s'écria la femme de cham-
bre. Votre Majesté a-t-elle donc encore quelque
sinistre pensée ?
— Non, au contraire, Campan.
Puis, étendant sa main pâle, qui devint plus pâle
encore au reflet du rayon de la lune :
— Dans un mois, dit-elle avec une mélancolie
profonde, ce rayon de lune nous verra libres et
dégagés de nos chaînes.
— Ah ! s'écria madame Campan toute joyeuse,
avez-vous accepté le secours de M. de La Fayette,
et allez-vous fuir ?
— Le secours de M. de La Fayette ? Oh ! non,
Dieu merci ! dit la reine avec un accent de répu-
gnance auquel il n'y avait point à se tromper ; non,
mais, dans un mois, mon neveu François sera à
Paris.
— En êtes- vous bien sûre. Majesté ? s'écria ma-
dame Campan effrayée.
— ■ Oui, dit la reine, tout est décidé : il 3^ a
alliance entre l'Autriche et la Prusse ; les deux
puissances combinées vont marcher sm" Paris ; nous
avons l'itinéraire des princes et des armées alliées,
et nous pouvons dire sûrement : « Tel jour, nos
sauveurs seront à Valenciennes... tel jour, à Ver-
dun... tel jom" à Paris ! »
— ■ Et vous ne craignez pas... ?
Madame Campan s'arrêta.
— D'être assassinée ? dit la reine achevant la
LA COMTESSE DE CHARNY 247
phrase. Il y a bien cela, je le sais : mais que voulez-
vous, Campan ! qui ne risque rien n'a rien !
— Et quel jour les souverains alliés espèrent-ils
être à Paris ? demanda madame Campan.
— Du 15 au 20 août, répondit la reine,
— Dieu vous entende ! dit madame Campan.
Dieu, par bonheur, n'entendit pas ; ou plutôt il
entendit, et il envoya à la France un secours sur
lequel elle ne comptait pas : la Marseillaise !
XXII
LA MARSEILLAISE
Ce qui rassurait la reine était justement ce qui eût
dû l'épouvanter : le manifeste du duc de Brunswick.
Ce manifeste, qui ne devait revenir à Paris que
le 26 juillet, rédigé aux Tuileries, en était parti dans
les premiers jours du mois.
Mais, en même temps, à peu près, que la cour
rédigeait à Paris cette pièce insensée, dont tout à
l'heure nous allons voir l'effet, disons ce qui se
passait à Strasbourg.
Strasbourg, une de nos villes les plus françaises,
justement parce qu'elle sortait d'être autrichienne ;
Strasbourg, un de nos plus solides boulevards, avait,
comme nous l'avons dit, l'ennemi à ses portes.
Aussi, était-ce à Strasbourg que se réunissaient
depuis six mois, c'est-à-dire depuis qu'il était ques-
tion de la guerre, ces jeunes bataillons de volon-
taires à l'esprit ardent et pa.triotique.
Strasbourg, mirant sa flèche sublime dans le
Rhin, qui nous séparait seul de l'ennemi, était à la
fois un bouillonnant foyer de guerre, de jeunesse,
de joie, de plaisir, de bals, de revues, où le bruit des
instruments de combat se mêlait incessamment à
celui des instruments de fête.
248
LA COMTESSE DE CHARNY 249
De Strasbourg, où arrivaient par une porte les
volontaires à former, sortaient, par l'autre, les
soldats qu'on jugeait en état de se battre ; là, les
amis se retrouvaient, s'embrassaient, se disaient
adieu ; les sœurs pleuraient, les mères priaient, les
pères disaient : « Allez, et mourez pour la France ! »
Et, tout cela, au bruit des cloches, au retentisse-
ment du canon, ces deux voix de bronze qui par-
lent à Dieu, l'une pour invoquer sa miséricorde,
l'autre sa justice.
A l'un de ces départs, plus solennel que les autres,
parce qu'il était plus considérable, le maire de
Strasbourg, Diétrich, digne et excellent patriote,
invita ces braves jeunes gens à venir chez lui frater-
niser dans un banquet avec les officiers de la gar-
nison.
Les deux jeunes filles du maire, et de uze ou quinze
de leurs compagnes, blondes et nobles filles de
l'Alsace qu'on eût prises, à leirrs cheveux d'or,
pour des nymphes de Cérès, devaient, sinon pré-
sider, du moins, comme autant de bouquets de
fleurs, embellir et parfumer le banquet.
Au nombre des convives, habitué de la maison
de Diétrich, ami de la famille, était un jeune et
noble Franc-Comtois nommé Rouget de l'Isle. —
Nous l'avons connu vieux, et lui-même, en nous
l'écrivant tout entière de sa main, nous a raconté
la naissance de cette noble fleur de guerre à l'éclo-
sion de laquelle va assister le lecteur. — Rouget de
risle avait alors vingt ans, et, comme officier du
génie, tenait garnison à Strasbourg.
Poète et musicien, son piano était un des instru-
250 LA COMTESSE DE CHARNY
ments que l'on entendait dans l'immense concert ;
sa voix, une de celles qui retentissaient parmi les
plus fortes et les plus patriotiques.
Jamais banquet plus français, plus national,
n'avait été éclairé par un plus ardent soleil de juin.
Nul ne parlait de soi : tous parlaient de la France.
La mort était là, c'est vrai, comme dans les
banquets antiques ; mais la mort belle, souriante,
tenant non point sa faux hideuse et son sablier
funèbre, mais, d'une main, une épée, de l'autre, une
palme !
On cherchait ce qu'on pouvait chanter : le \âeux
Ça ira était un chant de colère et de guerre civile ;
il fallait un cri patriotique, fraternel et, cependant,
menaçant pour l'étranger.
Quel serait le moderne Tyrtée qui jetterait, au
milieu de I2. fumée des canons, du sifflement des
boulets et des balles, l'hymne de la France à l'en-
nemi ?
A. cette demande. Rouget de i'Isle, enthousiaste,
amoureux, patriote, répondit :
— C'est moi !
Et il s'élança hors de la salle.
En une demi-heure, tandis que l'on s'inquiétait
à peine de son absence, tout fut fait, paroles et
musique ; tout fut fondu d'un jet, coulé dans le
moule comme la statue d'un dieu.
Rouget de I'Isle rentra, les cheveux rejetés en
arrière, le front couvert de sueur, haletant du com-
bat qu'il venait de soutenir contre les deux sœurs
sublimes, la musique et la poésie.
— Écoutez ! dit-il, écoutez tous !
LA COMTESSE DE CHARNY 251
Il était sûr de sa muse, le noble jeune homme.
A sa voix, tout le monde se retourna, les uns
tenant leur verre à la main, les autres tenant une
main frémissante dans la leur.
Rouget de l'Isle commença :
Allons, enfants de la patrie.
Le jour de gloire est arrivé !
Contre nous de la tyrannie
L'étendard sanglant est levé !
Entendez-vous dans nos campagnes
Mugir ces féroces soldats ?
Ils viennent jusque dans nos bras
Égorger nos fils, nos compagnes !
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons !
Marchons ! marchons !
Qu'un sang impur abreuve nos sillons !
A ce premier couplet, un frissonnement électrique
parcourut toute l'assemblée.
Deux ou trois cris d'enthousiasme éclatèrent ;
mais des voix avides d'entendre le reste s'écrièrent
aussitôt :
— Silence ! silence ! écoutez !
Rouget continua avec un geste de profonde in-
dignation :
Que veut cette horde d'esclaves.
De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves.
Ces fers dès longtemps préparés ?
Français ! pour nous, ah ! quel outrage !
Quels transports il doit exciter !
C'est nous qu'on ose méditer
De rendre à l'antique esclavage !
Aux armes, citoyens !...
252 LA COMTESSE DE CHARNY
Cette fois, Rouget de l'Isle n'eut pas besoin
d'appeler à lui le chœur : un seul cri s'élança de
toutes les poitrines :
Formez vos bataillons !
Marchons ! marchons !
Qu'un sang impur abreuve nos sillons !
Puis il continua au milieu d'un enthousiasme
croissant :
Quoi ! des cohortes étrangères
Feraient la loi dans nos foyers ?
Quoi ! ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers ?
Grand Dieu ! par des mains enchaînées.
Nos fronts sous le joug se ploîraient !
De vils despotes deviendraient
Les maîtres de nos destinées !
Cent poitrines haletantes attendaient la reprise,
et, avant que le dernier vers fût achevé, s'écrièrent :
— Non ! non ! non !
Puis, avec l'emportement d'une trombe, le chœur
sublime retentit :
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons !
Marchons ! marchons !
Qu'un sang impur abreuve nos sillons !
Cette fois, il y avait un tel frémissement parmi
tous les auditeurs, que ce fut Rouget de l'Isle qui,
pour pouvoir chanter son quatrième couplet, fut
obligé de réclamer le silence.
On écouta fiévreusement.
LA COMTESSE DE CHARNY 253
La voix indignée devint menaçante :
Tremblez, tyrans ! et vous, perfides,
L'opprobre de tous les partis !
Tremblez ! vos projets parricides
Vont enfin recevoir leur prix.
Tout est soldat pour vous combattre .
S'ils tombent, nos jeunes héros,
La terre en produit de nouveaux
Contre vous tout prêts à se battre.
— ■ Oui ! oui ! crièrent toutes les voix.
Et les pères poussèrent en avant les fils qui
pouvaient marcher, les mères levèrent dans leurs
bras ceux qu'elles portaient encore.
Alors, Rouget de Tlsle s'aperçut qu'il lui man-
quait un couplet : le chant des enfants ; chœur
sublime de la moisson à naître, du grain qui germe ;
et, tandis que les convives répétaient frénétique-
ment le terrible refrain, il laissa tomber sa tête dans
sa main ; puis, au milieu du bruit, des rumeurs, des
bravos, il improvisa le couplet suivant :
Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n'y seront plus ;
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus.
Bien moins jaloux de leur survivre
Que de partager leur cercueil.
Nous aurons le sublime orgueil
De les venger ou de les suivre !
Et, à travers les sanglots étouffés des mères, les
accents enthousiastes des pères, on entendit les
voix pures de l'enfance chanter en chœur :
254 I-A COMTESSE DE CHARNY
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons !
Marchez ! marchons !
Qu'un sang impur abreuve nos sillons !
— Oh ! mais, murmura l'un des convives, n'y
a-t-il point de pardon pour ceux qui ne sont qu'é-
garés ?
— Attendez, attendez, cria Rouget de l'Isle, et
vous verrez que mon cœur ne mérite pas ce re-
proche.
Et, d'une voix pleine d'émotion, il chanta cette
strophe sainte, dans laquelle est l'âme de la France
tout entière : humaine, grande, généreuse, et, dans
sa colère, planant, avec les ailes de la miséricorde,
au-dessus de sa colère même :
Français ! en guerriers magnanimes,
Portez ou retenez vos coups :
Épargnez ces tristes victimes
S'armant à regret contre vous...
Les applaudissements interrompirent le chanteur.
— Oh ! oui ! oui ! cria-t-on de toutes parts ; mi-
séricorde, pardon à nos frères égarés, à nos frères
esclaves, à nos frères qu'on pousse contre nous avec
le fouet et la baïonnette !
— Oui, reprit Rouget de l'Isle, pardon et miséri-
corde pour ceux-là !
Mais ces despotes sanguinaires,
Mais les complices de Bouille,
Contre ces tigres sans pitié.
Déchirant le sein de leur mère !
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons !
LA COMTESSE DE CHARNY 255
— Oui, crièrent toutes les voix, contre ceux-là,
Marchons ! marchons !
Qu'un sang impur abreuve nos sillons !
— Maintenant, cria Rouget de l'Isle, à genoux,
tous tant que vous êtes !
On obéit.
Rouget de l'Isle seul resta debout, posa un de
ses pieds sur la chaise d'un des convives, comme
sur le premier degré du temple de la Liberté, et,
levant ses deux bras au ciel, il chanta le dernier
couplet, l'invocation au génie de la France.
Amour sacré de la patrie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs ;
Liberté, hberté chérie.
Combats avec tes défenseurs !
Sous nos drapeaux, que la victoire
Accoure à tes mâles accents ;
Que nos ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire !
— Allons, dit une voix, la France est sauvée !
Et toutes les bouches, dans un cri sublime, De
profundis du despotisme, Magnificat de la liberté,
s'écrièrent :
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons !
Marchons ! marchons !
Qu'un sang impur abreuve nos sillons !
Puis ce fut comme une joie folle, enivrante, in-
sensée ; chacun se jeta dans les bras de son voisin ;
les jeunes filles prirent leurs fleurs à pleines mains,
256 LA COMTESSE DE CHARNY
bouquets et couronnes, et semèrent tout aux pieds
du poète.
Trente-huit ans après, en me racontant cette
grande journée, à moi jeune homme qui venais pour
la première fois d'entendre, en 1830, chanter, par la
voix puissante du peuple, l'hymne sacré, — • trente-
huit ans après, le front du poète rayonnait encore
de la splendide auréole de 1792.
Et c'était justice !
D'oii vient que moi-même, en écrivant ces der-
nières strophes, je suis tout ému ? d'où vient que,
tandis que ma main droite trace, tremblante, le
chœur des enfants, l'invocation au génie de la
France, d'où vient que ma main gauche essuie une
larme près de tomber sur le papier ?
C'est que la sainte Marseillaise est non seulement
un cri de guerre, mais encore un élan de fraternité ;
c'est que c'est la royale et puissante main de la
France tendue à tous les peuples ; c'est qu'elle sera
toujours le dernier soupir de la liberté qui meurt, le
premier cri de la liberté qui renaît !
Maintenant, comment l'hymne né à Strasbourg,
sous le nom de Chant du Rhin, a-t-il éclaté tout à
coup au cœur de la France sous le nom de la
Marseillaise ?
C'est ce que nous allons dire à nos lecteurs.
XXIII
LES CINQ CENTS HOMMES DE BARBAROUX
Le 28 juillet, comme pom* donner une base à la
proclamation du danger de la patrie, arriva à Paris
le manifeste de Coblentz.
Nous l'avons dit, c'était une œuvre insensée, une
menace, par conséquent une insulte à la France.
Le duc de Brunswick, homme d'esprit, trouvait
le manifeste absurde ; mais, au-dessus du duc,
étaient les rois de la coalition ; ils reçurent la pièce
toute rédigée des mains du roi de France et l'im-
posèrent à leur général.
Selon le manifeste, tout Français était coupable ;
toute ville et tout village devait être démoli ou
brûlé. — Quant à Paris, moderne Jérusalem con-
damnée aux ronces et aux épines, il n'en resterait
pas pierre sur pierre !
Voilà ce que disait ce manifeste qui arrivait de
Coblentz dans la journée du 28, avec la date du 26.
Quelque aigle l'avait donc apporté dans ses
serres, pour qu'il eût fait deux cents lieues en
trente-six heures !
On peut comprendre l'explosion produite par une
pareille pièce : ce fut celle que produit l'étincelle en
tombant sur la poudrière.
V, 257 g
258 LA COMTESSE DE CHARNY
Tous les cœurs tressaillirent, tous s'alarmèrent,
tous se préparèrent au combat.
Choisissons, parmi tous ces hommes, un homme ;
parmi tous ces types, un type.
Nous avons déjà nommé l'hom-me : c'est Bar-
baroux.
Nous allons essayer de peindre le type.
Barbaroux, nous l'avons dit, écrivait, vers le
commencement de juillet, à Rebecqui : « Envoie-
moi cinq cents hommes qui sachent mourir ! »
Quel était l'homme qui pouvait écrire une pareille
phrase, et quelle influence avait-il donc sur ses
compatriotes ?
Il avait l'influence de la jeunesse, de la beauté,
du patriotisme.
Cet homme, c'était Charles Barbaroux, douce et
charmante figure qui trouble madame Roland jus-
que dans la chambre conjugale, qui fait rêver Char-
lotte Corday jusqu'au pied de l'échafaud.
Madame Roland commença par se défier de lui.
Pourquoi s'en défiait-elle ?
Il était trop beau !
C'était le reproche que l'on fit à deux hommes de
la Révolution dont les têtes, si belles qu'elles fus-
sent, apparurent, à quatorze mois de distance, l'une
à la main du bourreau de Bordeaux, l'autre à la
main du bourreau de Paris : le premier était Bar-
baroux ; le second, Hérault de Séchelles.
Écoutez ce que dit d'eux madame Roland :
« Barbaroux est léger ; les adorations que lui
prodiguent les femmes sans mœurs nuisent au
sérieux de ses sentiments. Quand je vois ces beaux
LA COMTESSE DE CHARNY 259
jeunes gens trop enivrés de l'impression qu'ils pro-
duisent, comme Barbaroux et Hérault de Séchelles,
je ne puis m'empêcher de penser qu'ils s'adorent
trop eux-mêmes pour adorer assez leur patrie. »
Elle se trompait, la sévère Pallas.
La patrie fut, non pas l'unique, mais la première
maîtresse de Barbaroux ; ce fut elle, au moins, qu'il
aima le mieux, puisqu'il mourut pour elle.
Barbaroux avait vingt-cinq ans à peine.
Il était né à Marseille d'une famille de ces hardis
navigateurs qui ont fait du commerce une poésie.
Pour la forme, pour la grâce, pour l'idéalité, pour
le profil grec surtout, il semblait descendre en
droite ligne de quelqu'un de ces Phocéens qui em-
portèrent leurs dieux des bords du Permesse aux
rives du Rhône.
Jeune, il s'était exercé au grand art de la parole,
— cet art dont les hommes du Midi savent se faire
à la fois une arme et une parure, — puis à la poésie,
cette fleur du Parnasse que les fondateurs de Mar-
seille transportèrent avec eux du golfe de Corinthe
au golfe de Lion. Il s'était, en outre, occupé de
physique, et s'était mis en correspondance avec
Saussure et Marat.
On le vit éclore tout à coup pendant les agita-
tions de sa viUe natale, à la suite de l'élection de
Mirabeau.
Il fut alors nommé secrétaire de la municipalité
de Marseille.
Plus tard, il y eut des troubles à Arles.
Au milieu de ces troubles apparut la belle figure
de Barbaroux, pareille à l'Antinous armé.
26o LA COMTESSE DE CHARNY
Paris le réclamait ; la grande fournaise avait be-
soin de ce sarment embaumé ; ce creuset immense,
de ce pur métal.
Il y fut envoyé pour rendre compte des troubles
d'Avignon ; on eût dit qu'il n'était d'aucun parti ;
que son cœur, comme celui de la justice, n'avait ni
amitié ni haine : il dit la vérité simple et terrible
comme elle était, et, en la disant, il parut grand
comme elle.
Les girondins venaient d'arriver. Ce qui distin-
guait les girondins des autres partis, ce qui les
perdit peut-être, c'est qu'ils étaient de véritables
artistes : ils aimaient ce qui était beau ; ils tendirent
leur main tiède et franche à Barbaroux ; puis, tout
fiers de cette belle recrue, ils conduisirent le Mar-
seillais chez madame Roland.
On sait ce que, à la, première vue, madame Ro-
land avait pensé de Barbaroux.
Ce qui avait surtout étonné madame Roland,
c'est que, depuis longtemps, son mari était en
correspondance avec Barbaroux, et que les lettres
du jeune homme arrivaient régulières, précises,
pleines de sagesse.
Elle n'avait demandé ni l'âge ni l'aspect de ce
grave correspondant : c'était pour elle un homme
d'une quarantaine d'années, au crâne dégarni par
la pensée, au front ridé par les veilles.
Elle vint au-devant du rêve qu'elle avait fait, et
trouva un beau jeune homme de vingt-cinq ans,
gai, rieur, léger, aimant les femmes : — toute cette
riche et brûlante génération qui fleurissait en 92
pour être fauchée en 93 les aimait.
LA COMTESSE DE CHARNY 261
Ce fut dans cette tête, qui paraissait si frivole, et
que madame Roland trouvait trop belle, que se
formula peut-être la première pensée du 10 août.
L'orage était en l'air ; les nuages insensés cou-
raient du nord au midi, du couchant à l'orient.
Barbaroux leur donna une direction, les amoncela
sur le toit ardoisé des Tuileries.
Lorsque personne encore n'avait de plan arrêté,
il écrivit à Rebecqui : « Envoie-moi cinq cents hom-
mes qui sachent mourir ! »
Hélas ! le véritable roi de France, c'était ce roi
de la Révolution qui écrivait qu'on lui envoyât cinq
cents hommes qui sussent mourir, et à qui, aussi
simplement qu'il les avait demandés, on les envoyait.
Rebecqui les avait choisis lui-même, recrutés
parmi le parti français d'Avignon.
Ils se battaient depuis deux ans ; ils haïssaient
depuis dix générations.
Ils s'étaient battus à Toulouse, à Nîmes, à Arles ,
ils étaient faits au sang ; de la fatigue, ils n'en
parlaient même pas.
Au jour arrêté, ils avaient entrepris, comme une
simple étape, cette route de deux cent vingt lieues.
Pourquoi pas ? C'étaient d'âpres marins, de durs
paysans, des visages brûlés par le sirocco d'Afrique
ou par le mistral du mont Ventoux, des mains
noircies par le goudron, ou durcies par le travail.
Partout où ils passaient, on les appelait des
brigands.
Dans une halte qu'ils firent au-dessus d'Orgon,
ils reçurent, paroles et musique, l'hymne de Rouget
de l'Isle, sous le nom de Chant du Rhin.
262 LA COMTESSE DE CHARNY
C'était Barbaroux qui leur envoyait ce viatique
pour leur faire paraître la route moins longue.
L'un d'eux déchiffra la musique, et chanta les
paroles ; puis tous, d'un cri immense, répétèrent
le chant terrible, bien autrement terrible que ne
l'avait rêvé Rouget de l'Isle lui-même !
En passant par la bouche des Marseillais, son
chant avait changé de caractère comme les mots
avaient changé d'accent.
Ce n'était plus un chant de fraternité : c'était un
chant d'extermination et de mort ; c'était la Mar-
seillaise, c'est-à-dire l'hymne retentissant qui nous
a fait tressaillir d'épouvante dans le sein de nos
mères.
Cette petite bande de Marseillais, traversant
villes et villages, effrayait la France par son ardeur
à chanter ce chant nouveau, encore inconnu.
Quand il les sut à Montereau, Barbaroux courut
en informer Santerre.
Santerre lui promit d'aller recevoir les Marseil-
lais à Charenton avec quarante mille hommes.
Voici ce que Barbaroux comptait faire avec les
quarante mille hommes de Santerre et ses cinq cents
Marseillais :
Mettre les Marseillais en tête, emporter d'un élan
l'hôtel de ville et l'Assemblée, passer sur les Tuileries
comme, au 14 juillet 1789, on avait passé sur la
Bastille, et, sur les ruines du palais florentin, pro-
clamer la république.
Barbaroux et Rebecqui allèrent attendre à Cha-
renton Santerre et ses quarante mille faubouriens.
Santerre arriva avec deux cents hommes !
Lx\ COMTESSE DE CHARNY 263
Peut-être ne voulut-il pas donner aux Marseillais,
c'est-à-dire à des étrangers, la gloire d'un pareil
coup de main.
La petite bande aux yeux ardents, aux visages
basanés, aux paroles stridentes, traversa tout Paris,
du jardin du Roi aux Champs-Elysées, en chantant
la Marseillaise. Pourquoi l' appellerions-nous autre-
ment qu'on ne l'appela ?
Les Marseillais devaient camper aux Champs-
Elysées, où un banquet devait leur être donné le
lendemain.
Le banquet eut lieu, en effet ; mais, entre les
Champs-Elysées et le pont Tournant, à deux pas
du festin, étaient rangés les bataillons de grena-
diers de la section des Filles-Saint-Thomas.
C'était une garde royaliste que le château avait
placée là comme un rempart entre les nouveaux
venus et lui.
Marseillais et grenadiers des Filles-Saint-Thomas
se flairèrent ennemis. On commença par échanger
des injures, puis des coups ; au premier sang qui
coula, les Marseillais crièrent : « Aux armes ! »
sautèrent sur leurs fusils en faisceaux, et char-
gèrent à la baïonnette.
Les grenadiers parisiens furent culbutés par ce
premier coup de boutoir ; heureusement, ils avaient
derrière eux les Tuileries et leurs grilles : le pont
Tournant protégea leur fuite, et se releva devant
leurs ennemis.
Les fugitifs trouvèrent un asile dans les apparte-
ments du roi. La tradition prétend qu'un blessé fut
soigné des propres mains de la reine.
264 LA COMTESSE DE CHARNY
Les fédérés, Marseillais, Bretons et Dauphinois,
étaient cinq mille ; ces cinq mille hommes étaient
une puissance, non par le nombre, mais par la foi.
L'esprit de la Révolution était en eux.
Le 17 juillet, ils avaient envoyé une adresse à
l'Assemblée.
« Vous avez déclaré la patrie en danger, disaient-
ils ; mais ne la mettez-vous pas en danger vous-
mêmes en prolongeant l'impunité des traîtres ?
Poursuivez La Fayette, suspendez le pouvoir exé-
cutif, destituez les directoires de département,
renouvelez le pouvoir judiciaire. »
Le 3 août, c'est Pétion lui-même qui reproduit
la même demande, Pétion, qui, de sa voix glacée,
au nom de la Commune, réclame l'appel aux ar-
mes.
Il est vrai qu'il a derrière lui deux dogues qui le
mordent aux jambes : Danton et Sergent.
— La Commune, dit Pétion, vous dénonce le
pouvoir exécutif. Pour guérir les maux de la France,
il faut les attaquer dans leur source, et ne pas
perdre un moment. Nous aurions désiré pouvoir
demander seulement la suspension mom.entanée de
Louis XVT : la Constitution s'y oppose ; il invoque
sans cesse la Constitution : nous l'invoquons à notre
tour, et nous demandons la déchéance.
Entendez-vous le roi de Paris qui vient dénoncer
le roi de France, le roi de l'hôtel de ville qui dé-
clare la guerre au roi des Tuileries ?
L'Assemblée recula devant la terrible mesure
qu'on lui proposait.
La question de déchéance fut remise au 9 août.
LA COMTESSE DE CHARNY 265
Le 8, l'Assemblée déclara qu'il n'y avait pas lieu
à accusation contre La Fayette.
L'Assemblée reculait.
Qu'allait-elle donc décider le lendemain à propos
de la déchéance ? Allait-elle, elle aussi, se mettre
en opposition avec le peuple ?
Qu'elle prenne garde ! Ne sait-elle point ce qui
se passe, l'imprudente ?
Le 3 août, — ■ le jour même où Pétion est venu
demander la déchéance, — le faubourg Saint-
Marceau se lasse de mourir de faim dans cette
lutte qui n'est ni la paix ni la guerre : il envoie des
députés à la section des Quinze-Vingts, et fait de-
mander à ses frères du faubourg Saint-Antoine :
— Si nous marchons sur les Tuileries, marcherez-
vous avec nous
— Nous marcherons ! répondent ceux-ci.
Le 4 août, l'Assemblée condamne la proclama-
tion insurrectionnelle de la section Mauconseil.
Le 5, la Commune se refuse à publier le décret.
Ce n'est point assez que le roi de Paris ait dé-
claré la guerre au roi de France ; voilà la Commune
qui se met en opposition avec l'Assemblée.
Tous ces bruits d'opposition au mouvement re-
venaient aux Marseillais ; les Marseillais avaient des
armes, mais n'avaient pas de cartouches.
Ils demandaient à grands cris des cartouches : on
ne leur en donnait pas.
Le 4, au soir, une heure après que le bruit s'est
répandu que l'Assemblée condamne l'acte insur-
rectionnel de la section Mauconseil, deux jeunes
Marseillais se rendent à la mairie.
266 LA COMTESSE DE CHARNY
Il n'y a au bureau que deux officiers municipaux :
Sergent, l'homme de Danton ; Panis, l'homme de
Robespierre.
— Que voulez- vous ? demandent les deux ma-
gistrats.
— • Des cartouches ! répondent les deux jeunes
gens.
— Il y a défense expresse d'en délivrer, dit Panis.
— Défense de délivrer des cartouches ? reprend
l'un des Marseillais. Mais voilà l'heure du combat
qui approche, et nous n'avons rien pour le soutenir !
— On nous a donc fait venir à Paris pour nous
égorger ? s'écrie l'autre.
Le premier tire un pistolet de sa poche.
Sergent sourit.
— Des menaces, jeune homme ? dit-il. Ce n'est
point avec des menaces que vous intimiderez deux
membres de la Commune !
— Qui parle de menaces et d'intimidation ? dit
le jeune homme ; ce pistolet n'est pas pour vous :
il est pour moi !
Et, appuyant l'arme contre son front :
— De la poudre ! des cartouches ! ou, foi de
Marseillais, je me fais sauter la cervelle !
Sergent avait une imagination d'artiste, un cœur
de Français : il sentit que le cri que venait de pous-
ser le jeune homme, c'était le cri de la France.
— Panis, dit -il, prenons garde ! si ce jeune homme
se tue, son sang retombera sur nous !
— Mais, si nous délivrons des cartouches malgré
l'ordre, nous jouons notre tête sur le coup !
— N'importe ! je crois que l'heure est venue de
LA COMTESSE DE CHARNY 267
jouer notre tête, dit Sergent. En tout cas, chacun
pour soi : je joue la mienne, quitte à toi de ne pas
suivre mon exemple.
Et, prenant un papier, il écrivit l'ordre de dé-
livrer des cartouches aux Marseillais, et signa.
— Donne ! dit Panis quand Sergent eut fini.
Et il signa après Sergent.
On pouvait être tranquille désormais : du mo-
ment que les Marseillais avaient des cartouches, ils
ne se laisseraient pas égorger sans se défendre.
Aussi, les Marseillais armés, l'Assemblée ac-
cueille-t-eUe, le 6, une pétition foudroyante qu'ils
lui adressent ; non seulement elle l'accueille, mais
encore elle admet les pétitionnaires aux honneurs de
la séance.
Elle a grand'peur, l'Assemblée ; tellement peur,
qu'elle délibère si elle ne se retirera pas en province.
Vergniaud seul la retient. — Et pourquoi, mon
Dieu ? Qui dira que ce n'était pas pour rester près
de la belle Candeille que Vergniaud voulait rester
à Paris ? Peu importe, au surplus.
— C'est à Paris, dit Vergniaud, qu'il faut assurer
le triomphe de la liberté, ou périr avec elle ! Si nous
quittons Paris, ce ne peut-être que comme Thémis-
tocle, avec tous les citoyens, en ne laissant que des
cendres, et en ne fuyant un moment devant l'en-
nemi que pour lui creuser un tombeau !
Ainsi, tout le monde est dans le doute, tout le
monde hésite, chacun sent la terre trembler sous
lui, et craint qu'elle ne s'ouvre sous ses pas.
Le 4 août, — le jour où l'Assemblée condamne la
proclamation insurrectionnelle de la section Mau-
268 LA COMTESSE DE CHARNY
conseil, le jour où les deux Marseillais font distri-
buer, par Panis et Sergent, des cartouches à leurs
cinq cents compatriotes, ce même jour, il y avait
eu réunion au Cadran-Bleu sur le boulevard du
Temple ; Camille Desmoulins y était pour son
compte et pour celui de Danton ; Carra tenait la
plume, et traça le plan de l'insurrection.
Le plan tracé, on se rendit chez l'ex-constituant
Antoine, qui demeurait rue Saint-Honoré, vis-à-vis
de l'Assomption, chez le menuisier Duplay, dans la
même maison que Robespierre.
Robespierre n'était point de tout cela ; aussi,
quand madame Duplay vit s'installer chez Antoine
toute cette bande de perturbateurs, monta-t-elle
vivement à la chambre où ils étaient rassemblés,
s'écriant dans sa terreur :
— Mais, monsieur Antoine, vous voulez donc
faire égorger M. de Robespierre ?
— Il s'agit bien de Robespierre ! répondit l'ex-
constituant. Personne, Dieu merci, ne songe à lui ;
s'il a peur, qu'il se cache !
A minuit, le plan, écrit par Carra, fut envoyé à
Santerre et à Alexandre, les deux commandants du
faubourg.
Alexandre eût marché ; mais Santerre répondit
que le faubourg n'était pas prêt.
Santerre tenait la parole offerte à la reine le
20 juin. — Au 10 août, il ne marcha que lorsqu'il
ne put pas faire autrement.
L'insurrection fut encore ajournée.
Antoine avait dit qu'on ne songeait pas à Robes-
pierre ; il se trompait.
LA COMTESSE DE CHARNY 269
Les esprits étaient tellement troublés, qu'on eut
l'idée d'en faire le mobile d'un mouvement, lui, ce
centre d'immobilité !
Et qui eut cette idée-là ? Barbaroux !
Il avait presque désespéré, ce hardi Marseillais ;
il était tout près de quitter Paris, de retourner à
Marseille.
Écoiitez madame Roland :
« Nous comptions peu sur la défense du Nord ;
nous examinions, avec Servan et Barbaroux, les
chances de sauver la liberté dans le Midi, et d'y
fonder une république ; nous prenions des cartes
géographiques, nous tracions des lignes de démarca-
tion. « Si nos Marseillais ne réussissent pas, disait
Barbaroux, ce sera notre ressource. »
Eh bien, Barbaroux crut en avoir trouvé une
autre, ressource : le génie de Robespierre.
Ou peut-être était-ce Robespierre qui voulait
savoir où en était Barbaroux.
Les Marseillais avaient quitté leur caserne, trop
éloignée, pour venir aux Cordeliers, c'est-à-dire à
portée du pont Neuf.
Aux Cordeliers, les Marseillais étaient chez Dan-
ton.
Ils allaient donc, en cas de mouvement insur-
rectionnel, partir de chez Danton, ces terribles
Marseillais ! Et, si le mouvement réussissait, c'était
Danton qui en aurait tout l'honneur.
Barbaroux avait demandé à voir Robespierre.
Robespierre eut l'air de condescendre à son désir :
il fît dire à Barbaroux et à Rebecqui qu'il les atten-
dait chez lui.
270 LA COMTESSE DE CHARNY
Robespierre, nous l'avons dit, logeait chez le
menuisier Duplay.
Le hasard, on se le rappelle, l'y avait conduit le
soir de l'échauffourée du Champ-de-Mars.
Robespierre regarda ce hasard comme une béné-
diction du ciel, non seulement parce que, pour le
moment, cette hospitalité le sauvait d'un danger
imminent, mais encore parce qu'elle faisait tout
naturellement la mise en scène de son avenir.
Pour un homme qui voulait mériter le titre d'in-
corruptible, c'était bien là le logement qu'il fallait.
Il n'y était cependant point entré tout de suite :
il avait fait un voyage à Arras ; il en avait ramené sa
sœur, mademoiselle Charlotte de Robespierre, et il
demeurait rue Saint-Florentin avec cette maigre et
sèche personne, à laquelle, trente-huit ans plus tard,
nous avons eu l'honneur d'être présenté.
Il tomba malade.
Madame Duplay, qui était fanatique de Robes-
pierre, sut cette maladie, vint reprocher à made-
moiselle Charlotte qu'elle ne l'eût pas avertie de la
maladie de son frère, et exigea que le malade fût
transporté chez elle.
Robespierre se laissa faire : son vœu, en sortant
de chez les Duplay, comme hôte d'un instant, avait
été d'y rentrer un jour comme locataire.
Madame Duplay donnait donc en plein dans ses
combinaisons.
Elle aussi avait rêvé cet honneur de loger l'In-
corruptible, et elle avait préparé une mansarde
étroite, mais propre, où elle avait fait porter les
meilleurs et les plus beaux meubles de la maison.
LA COMTESSE DE CHARNY 271
pour faire compagnie à un charmant lit bleu et
blanc, plein de coquetterie, tel qu'il convenait à
un homme qui, à l'âge de dix-sept ans, s'était fait
peindre tenant une roS'e à la main.
Dans cette mansarde, madame Duplay avait fait,
par l'ouvrier de son mari, poser des rayons de sapin
tout neufs, pour placer des livres et des papiers.
Les livres étaient peu nombreux : les œuvres
de Racine et de Jean- Jacques Rousseau formaient
toute la bibliothèque de l'austère jacobin ; en de-
hors de ces deux auteurs, Robespierre ne lisait guère
que Robespierre.
Aussi tous les autres rayons étaient-ils chargés
de ses mémoires comme avocat, de ses discours
comme tribun.
Quant aux murs, ils étaient couverts de tous les
portraits que la fanatique madame Duplay avait
pu trouver du grand homme ; de même que Robes-
pierre n'avait que la main à étendre pour lire
Robespierre, de quelque côté qu'il se tournât, Ro-
bespierre ne voyait que Robespierre.
Ce fut dans ce sanctuaire, dans ce tabernacle,
dans ce saint des saints, que l'on introduisit Bar-
baroux et Rebecqui.
Excepté les acteurs mêmes de la scène, nul ne
pourrait dire avec quelle filandreuse adresse Ro-
bespierre entama la conversation ; il parla des Mar-
seillais d'abord, de leur patriotisme, de la crainte
qu'il avait de voir exagérer même les meilleurs sen-
timents ; puis il parla de lui, des services qu'il avait
rendus à la Révolution, de la sage lenteur avec la-
quelle il en avait réglé le cours.
272 LA COMTESSE DE CHARNY
Mais, cette révolution, n'était-il point temps
qu'elle s'arrêtât ? N'était-il pas l'heure où tous les
partis devaient se réunir, choisir l'homme populaire
entre tous, lui remettre cette révolution entre les
mains, le charger d'en diriger le mouvement ?
Rebecqui ne le laissa pas aller plus loin.
— Ah ! dit-il, je te vois venir, Robespierre !
Robespierre se recula sur sa chaise comme si un
serpent se fût dressé devant lui.
Alors, Rebecqui, se levant :
— Pas plus de dictateur que de roi ! dit-il. Viens,
Barbaroux !
Et tous deux sortirent aussitôt de la mansarde
de l'Incorruptible.
Panis, qui les avait amenés, les suivit jusque dans
la rue.
— Ah ! dit-il, vous avez mal saisi la chose, mal
compris la pensée de Robespierre : il s'agissait tout
simplement d'une autorité momentanée, et, si l'on
suivait cette idée-là, nul, certainement, plus que
Robespierre...
Mais Barbaroux l'interrompit, et, répétant les
paroles de son compagnon :
— Pas plus de dictateur que de roi 1
Puis il s'éloigna avec Rebecqui.
XXIV
CE QUI FAISAIT QUE LA REINE N'AVAIT PAS
VOULU FUIR
Une chose rassurait les Tuileries : c'était justement
ce qui épouvantait les révolutionnaires.
Les Tuileries, mises en état de défense, étaient
devenues une forteresse avec une garnison terrible.
Dans cette fameuse journée du 4 août, où l'on a
fait tant de choses, la royauté, pour sa part, n'est
point restée inactive.
Pendant la nuit du 4 au 5, on a silencieusement
fait venir, de Courbevoie aux Tuileries, les batail-
lons suisses.
Quelques compagnies seulement en ont été dis-
traites et envoyées à Gaillon, où peut-être le roi se
réfugiera-t-il.
Trois hommes sûrs, trois chefs éprouvés sont près
de la reine : Maillardot avec ses Suisses ; d'Hervilly
avec ses chevaliers de Saint-Louis et sa garde cons-
titutionnelle ; Mandat, commandant général de la
garde nationale, qui promet vingt mille combat-
tants résolus et dévoués.
Le 8, au soir, un homme pénétra dans l'intérieur
du château.
273
274 LA COMTESSE DE CHARNY
Tout le monde connaissait cet homme : il arriva
donc sans difficulté jusqu'à l'appartement de la
reine.
On annonça le docteur Gilbert.
— Faites entrer, dit la reine d'une voix fiévreuse.
Gilbert entra.
— Ah ! venez, venez, docteur ! Je suis heureuse
de vous voir.
Gilbert leva les yeux sur elle : il y avait dans
toute la personne de Marie-Antoinette quelque
chose de joyeux et de satisfait qui le fit frissonner.
Il eût mieux aimé la reine pâle et abattue que
fiévreuse et animée comme elle l'était.
— Madame, lui dit-il, je crains d'arriver trop tard
et dans un mauvais moment.
— Au contraire, docteur, répondit la reine avec
un sourire, — expression que sa bouche avait pres-
que désapprise, — ■ vous venez à l'heure, et vous êtes
le bienvenu ! Vous allez voir une chose que j'eusse
voulu vous montrer depuis longtemps : un roi véri-
tablement roi !
— • J'ai peur, madame, reprit Gilbert, que vous
ne vous trompiez vous-même, et que vous ne me
montriez un commandant de place, bien plutôt
qu'un roi !
— Monsieur Gilbert, il se peut que nous ne nous
entendions pas plus sur le caractère symbolique de
la royauté que sur beaucoup d'autres choses... Pour
moi, un roi n'est pas seulement un homme qui dit :
« Je ne veux pas ! » C'est surtout un homme qui
dit : « Je veux ! »
La reine faisait allusion à ce fameux veto qui
LA COMTESSE DE CHARNY 275
avait amené la situation au point extrême où elle
se trouvait.
— Oui, madame, répondit Gilbert, et, pour Vo-
tre Majesté, un roi est surtout un homme qui se
venge.
— Qui se défend, monsieur Gilbert ! car, vous le
savez, nous sommes publiquement menacés ; on
doit nous attaquer à main armée. Il y a, à ce qu'on
assure, cinq cents Marseillais, conduits par un cer-
tain Barbaroux, qui ont juré, sur les ruines de la
Bastille, de ne retourner à Marseille que lorsqu'ils
auraient campé sur celles des Tuileries.
— J'ai entendu dire cela, en effet, reprit Gilbert.
— Et cela ne vous a pas fait rire, monsieur ?
— Cela m'a épouvanté pour le roi et pour vous,
madame.
— De sorte que vous venez nous proposer d'ab-
diquer, et de nous remettre à discrétion aux mains
de M. Barbaroux et de ses Marseillais ?
— Ah ! madame, si le roi pouvait abdiquer, et
garantir, par le sacrifice de sa couronne, sa vie, la
vôtre, celle de vos enfants !
— Vous lui en donneriez le conseil, n'est-ce pas,
monsieur Gilbert ?
— Oui, madame, et je me jetterais à ses pieds
pour qu'il le suivît !
— ■ Monsieur Gilbert, permettez-moi de vous dire
que vous n'êtes pas fixe dans vos opinions.
— Eh ! madame, dit Gilbert, mon opinion est
toujours la même... Dévoué à mon roi et à ma
patrie, j'aurais voulu voir l'accord du roi et de la
Constitution ; de ce désir et de mes déceptions suc-
276 LA COMTESSE DE CHARNY
cessives viennent les différents conseils que j'ai eu
l'honneur de donner à Votre Majesté.
— Et quel est celui que vous nous donnez en ce
moment, monsieur Gilbert ?
— • Jamais vous n'avez été plus maîtresse de le
suivre qu'en ce moment, madame.
— Voyons-le, alors.
— • Je vous donne le conseil de fuir.
— De fuir ?
— ■ Ah ! vous savez bien que c'est possible, ma-
dame, et que jamais facilité pareille ne vous a été
offerte.
— Voyons cela.
— Vous avez à peu près trois mille hommes au
château.
— • Près de cinq mille, monsieur, dit la reine avec
un sourire de satisfaction, et le double au premier
signe que nous ferons.
— ■ Vous n'avez pas besoin de faire un, signe qui
peut être intercepté, madame : vos cinq mille hom-
mes vous suffiront.
— Eh bien, monsieur Gilbert, à votre avis, que
devons-nous faire avec nos cinq mille hommes ?
— Vous mettre au milieu d'eux, madame, avec
le roi et vos augustes enfants ; sortir des Tuileries
au moment où l'on s'y attendra le moins ; à deux
lieues d'ici, monter à cheval, gagner Gaillon et la
Normandie, où l'on vous attend.
— C'est-à-dire me remettre aux mains de M. de
La Fayette.
— • Celui-là, au moins, madame, vous a prouvé
qu'il était dévoué.
LA COMTESSE DE CHARNY 277
— Non, monsieur, non ! Avec mes cinq mille
hommes et les cinq mille qui peuvent accourir au
premier signe que nous ferons, j'aime mieux essayer
autre chose.
— Qu'essayerez-vous ?
— D'écraser la révolte une bonne fois pour toutes.
— ■ Ah ! madame, madame ! qu'il avait raison de
me dire que vous êtes condamnée !
— Qui cela, monsieur ?
— Un homme dont je n'ose vous redire le nom,
madame ; un homm.e qui vous a parlé déjà trois fois.
— Silence ! dit la reine pâlissant ; on tâchera de
le faire mentir, le mauvais prophète.
— Madame, j'ai bien peur que vous ne vous
aveugliez !
— Vous êtes donc d'avis qu'ils oseront nous atta-
quer ?
— • L'esprit public tourne là.
— Et l'on croit que l'on entrera ici comme au
20 juin ?
— ■ Les Tuileries ne sont pas une place forte.
— ■ Non ; cependant, si vous voulez venir avec
moi, monsieur Gilbert, je vous montrerai qu'elles
peuvent tenir quelque temps.
— Mon devoir est de vous suivre, madame, dit
Gilbert en s'inclinant.
— Alors, venez donc ! dit la reine.
Et, conduisant Gilbert à la fenêtre du miheu, à
celle qui donne sur la place du Carrousel, et d'où
l'on dominait, non pas la cour immense qui s'étend
aujourd'hui sur toute la façade du palais, mais les
trois petites cours fermées de murs qui existaient
-378 LA COMTESSE DE CHARNY
alors, et qui s'appelaient, celle du pavillon de Flore,
la cour des Princes ; celle du milieu, la cour des
Tuileries, et celle qui confine de nos jours à la rue
de Rivoli, la cour des Suisses :
— Voyez ! dit-elle.
En effet, Gilbert remarqua que les murs avaient
été percés de jours étroits, et pouvaient offrir à
la garnison un premier rempart à travers les meur-
trières duquel elle fusillerait le peuple.
Puis, ce premier rempart forcé, la garnison se
retirerait non seulement dans les Tuileries, dont
chaque porte faisait face à une cour, mais encore
dans les bâtiments latéraux ; de sorte que les pa-
triotes qui oseraient s'engager dans les cours seraient
pris entre trois feux.
— Que dites-vous de cela, monsieur ? demanda la
reine. Conseillez-vous toujours à M. Barbaroux et à
ses cinq cents Marseillais de s'engager dans leur
entreprise ?
— Si mon conseil pouvait être entendu d'hom-
mes aussi fanatisés qu'ils le sont, je ferais près d'eux
madame, une démarche pareille à celle que je fais
près de vous. Je viens vous demander, à vous, de
ne pas attendre l'attaque ; je leur demanderais, à
eux, de ne pas attaquer.
— ■ Et probablement passeraient-ils outre de leur
côté ?
— • Comme vous passerez outre du vôtre, madame.
Hélas ! c'est là le malheur de l'humanité, qu'elle de-
mande incessamment des conseils pour ne pas les
suivre.
— Monsieur Gilbert, dit la reine en souriant, vous
LA COMTESSE DE CHARNY 279
oubliez que le conseil que vous voulez bien nous
donner n'est pas sollicité...
— C'est vrai, madame, dit Gilbert en faisant un
pas en arrière.
— Ce qui fait, ajouta la reine en tendant la main
au docteur, que nous vous en sommes d'autant plus
reconnaissants.
Un pâle sourire de doute effleura les lèvres de
Gilbert.
En ce moment, des charrettes chargées de lourds
madriers de chêne entraient publiquement dans les
cours des Tuileries, où les attendaient des hommes
que, sous leurs habits bourgeois, on reconnaissait
pour des militaires.
Ces hommes faisaient scier ces madriers sur une
longueur de six pieds et dans une épaisseur de trois
pouces.
— Savez-vous ce que sont ces hommes ? demanda
la reine.
— Mais des ingénieurs, à ce qu'il me paraît, ré-
pondit Gilbert.
— • Oui, monsieur, et qui s'apprêtent, comme vous
le voyez, à blinder les fenêtres en réservant seule-
ment des meurtrières pour faire feu.
Gilbert regarda tristement la reine.
— Qu'avez- vous donc, monsieur? demanda Marie-
Antoinette.
— Ah ! je vous plains bien sincèrement, madame,
d'avoir forcé votre mémoire à retenir ces mots et
votre bouche à les prononcer.
— Que voulez-vous, monsieur ! répondit la reine,
il y a des circonstances où il faut bien que les fem-
28o LA COMTESSE DE CHARNY
mes se fassent hommes : c'est lorsque les hommes...
La reine s'arrêta.
— • Mais, enfin, dit-elle en achevant, non point sa
phrase, mais sa pensée, pour cette fois le roi est
décidé.
— Madame, dit Gilbert, du moment que vous
êtes décidée à l'extrémité terrible dont je vous vois
faire votre porte de salut, j 'espère que de tous côtés
vous avez défendu les approches du château : ainsi,
par exemple, la galerie du Louvre...
— Au fait, vous m'y faites songer... Venez avec
moi, monsieur ; je désire m'assurer que l'on exécute
l'ordre que j'ai donné.
Et la reine emmena Gilbert à travers les apparte-
ments jusqu'à cette porte du pavillon de Flore qui
donne sur la galerie des tableaux.
La porte ouverte, Gilbert vit des ouvriers occupés
à couper la galerie dans une largeur de vingt pieds.
— Vous voyez, dit la reine.
Puis, s'adressant à l'ofhcier qui présidait à ce
travail :
— • Eh bien, monsieur d'Hervilly ? lui dit-elle.
— Eh bien, madame, que les rebelles nous lais-
sent vingt-quatre heures, et nous serons en mesure.
— Croyez-vous qu'ils nous laisseront vingt-
quatre heures, monsieur Gilbert ? demanda la reine
au docteur.
— S'il y a quelque chose, madame, ce ne sera que
pour le 10 août.
— Le 10 ? Un vendredi ? Mauvais jour d'émeute,
monsieur ! Je croyais que les rebelles auraient eu
l'inteUigence de choisir un dimanche.
LA COMTESSE DE CHARNY 281
Et elle marcha devant Gilbert, qui la suivit.
En sortant de la galerie, on rencontra un homme
en uniforme d'officier générai.
— Eh bien, monsieur Mandat, demanda la reine,
vos dispositions sont-elles prises ?
— Oui, madame, répondit le commandant général
en regardant Gilbert avec inquiétude.
— Oh ! vous pouvez parler devant monsieur, dit
la reine, monsieur est un ami.
Et, se retournant vers Gilbert :
— ■ N'est-ce pas, docteur ? dit-elle.
— Oui, madame, répondit Gilbert, et l'un de
vos plus dévoués !
— Alors, dit Mandat, c'est autre chose... Un
corps de garde nationale placé à l'hôtel de ville, un
autre au pont Neuf, laisseront passer les factieux,
et, tandis que M. d'Hervilly et ses gentilshommes,
M. Maillardot et ses Suisses, les recevront de face,
eux leur couperont la retraite et les écraseront par
derrière.
— Vous voyez, monsieur, dit la reine, que votre
10 août ne sera pas un 20 juin !
— Hélas ! madame, dit Gilbert, j'en ai peur, en
effet.
— Pour nous ?... pour nous ? insista la reine.
— Madame, reprit Gilbert, vous savez ce que j'ai
dit à Votre Majesté. Autant j'ai déploré Varennes...
— ■ Oui, autant vous conseillez Gaillon !... Avez-
vous le temps de descendre avec moi jusqu'aux
salles basses, monsieur Gilbert ?
— Certes, madame.
— Eh bien, venez !
28z LA COMTESSE DE CHARNY
La reine prit un petit escalier tournant qui la
conduisit au rez-de-chaussée du château.
Le rez-de-chaussée du château était un véritable
camp, camp fortifié et défendu par les Suisses ;
toutes les fenêtres en étaient déjà blindées, comme
avait dit la reine.
La reine s'avança vers le colonel.
— Eh bien, monsieur Maillardot, demanda-t-elle,
que dites- vous de vos hommes ?
— Qu'ils sont prêts, comme moi, à mourir pour
Votre Majesté, madame.
— Ils nous défendront donc jusqu'à la dernière
extrémité ?
— Une fois le feu engagé, madame, on ne le
cessera que sur un ordre écrit du roi.
— Vous entendez, monsieur ? Hors de l'enceinte
de ce château, tout peut nous être hostile ; mais, à
l'intérieur, tout nous est fidèle.
— C'est une consolation, madame ; mais ce n'est
pas une sécurité.
— Vous êtes funèbre, savez-vous, docteur ?
— Votre Majesté m'a conduit où elle a voulu ;
me permettra-t-elle de la reconduire chez elle ?
— Volontiers, docteur ; mais je suis fatiguée :
donnez-moi le bras.
Gilbert s'inclina devant cette haute faveur, si
rarement accordée par la reine, même à ses plus
intimes, depuis son malheur surtout.
Il la reconduisit jusqu'à sa chambre à coucher.
Arrivée là, Marie- Antoinette se laissa tomber dans
un fauteuil.
Gilbert mit un genou en terre devant elle.
LA COMTESSE DE CHARNY 283
— Madame, dit-i], au nom de votre auguste
époux, au nom de vos chers enfants, au nom de
votre propre sûreté, une dernière fois je vous ad-
jure de vous servir des forces que vous avez autour
de vous, non pas pour combattre, mais pour fuir !
— Monsieur, dit la reine, depuis le 14 juillet,
j'aspire à voir le roi prendre sa revanche; le mo-
ment est venu, nous le croyons du moins : nous
sauverons la royauté, ou nous l'enterrerons sous
les ruines des Tuileries !
— Rien ne peut vous faire revenir de cette fatale
résolution, madame ?
— Rien.
Et, en même temps, la reine tendit la main à
Gilbert, moitié pour lui faire signe de se relever,
moitié pour la lui donner à baiser.
Gilbert baisa respectueusement la main de la
reine, et, se relevant :
— Madame, dit-il. Votre Majesté me permettra-
t-elle d'écrire quelques lignes que je regarde comme
tellement urgentes, que je ne veux pas les retarder
d'une minute ?
— ■ Faites, monsieur, dit la reine en lui montrant
une table.
Gilbert s'assit et écrivit ces quatre lignes :
« Venez, monsieur ! la reine est en danger de
mort, si un ami ne la décide point à fuir, et je crois
que vous êtes le seul ami qui puisse avoir cette
influence sur elle. »
Puis il signa et mit l'adresse.
284 LA COMTESSE DE CHARNY
— Sans être trop curieuse, monsieur, demanda
la reine, à qui écrivez-vous ?
— A M. de Charny, madame, répondit Gilbert.
— A M. de Charny ! s'écria la reine pâlissant et
frémissant à la fois. Et pourquoi faire lui écrivez-
vcus?
— Pour qu'il obtienne de Votre Majesté ce que
je n'en puis obtenir.
— M. de Charny est trop heureux pour penser à
ses amis malheureux : il ne viendra pas, dit la reine.
La porte s'ouvrit : un huissier parut.
— M. le comte de Charny, qui arrive à l'instant
même, dit l'huissier, demande s'il peut présenter
ses hommages à Votre Majesté.
De pâle qu'elle était, la reine devint livide ; elle
balbutia quelques mots inintelligibles.
— Qu'il entre ! qu'il entre ! dit Gilbert ; c'est le
ciel qui l'envoie !
Charny parut à la porte en costume d'officier
de marine.
— Oh ! venez, monsieur ! lui dit Gilbert ; je vous
écrivais.
Et il lui remit la lettre.
— J'ai su le danger que courait Sa Majesté, et
je suis venu, dit Charny en s 'inclinant.
— ■ Madame, madame, dit Gilbert, au nom du
ciel, écoutez ce que va dire M. de Charny : sa voix
sera celle de la France.
Et, saluant respectueusement la reine et le comte,
Gilbert sortit, emportant un dernier espoir.
XXV
LA NUIT DU 9 AU 10 AOUT
Que nos lecteurs nous permettent de les trans-
porter dans une maison de la rue de l'Ancienne-
Cornédie, près de la rue Dauphine.
Au premier étage demeurait Fréron.
Passons devant sa porte ; nous y sonnerions inu-
tilement : il est au second, chez son ami Camille
Desmoulins.
Pendant que nous montons les dix-sept marches
qui séparent un étage de l'autre, disons rapidement
ce qu'était Fréron.
Fréron (Louis-Stanislas) était le fils du fameux
Élie-Catherine Fréron, si injustement et si cruelle-
ment attaqué par Voltaire ; quand on relit aujour-
d'hui les articles de critique dirigés par le journa-
liste contre l'auteur de la Pucelle, du Dictionnaire
philosophique et de Mahomet, on est tout étonné de
voir que le journaliste en disait juste, en 1754, ce
que nous en pensons en 1854, c'est-à-dire cent ans
après.
Fréron, le fils, qui avait alors trente-cinq ans,
irrité par les injustices dont il avait vu accabler
son père, — mort de chagrin en 1776, à la suite de la
suppression par le garde des sceaux Miromesnil de
285
286 LA COMTESSE DE CHARNY
son journal L'Année littéraire, ■ — ■ Fréron avait em-
brassé avec ardeur les principes révolutionnaires,
et publiait ou allait publier à cette époque l'Orateur
du Peuple.
Dans la soirée du 9 août, il était, comme nous
l'avons dit, chez Camille Desmoulins, où il soupait
avec Brune, le futur maréchal de France, et, en
attendant, prote dans une imprimerie.
Barbaroux et Rebecqui étaient les deux autres
convives.
Une seule femme assistait à ce repas, qui avait
quelque ressemblance avec celui que faisaient les
martyrs avant d'aller au cirque, et que l'on appe-
lait le repas libre.
Cette femme, c'était Lucile.
Doux nom, charmante femme, qui ont laissé un
douloureux souvenir dans les annales de la Ré-
volution !
Nous ne pourrons pas t 'accompagner dans ce
Uvre, du moins jusqu'à l'échafaud où tu voulus
monter, aimante et poétique créature, parce que
c'était la route la plus courte pour rejoindre ton
mari ; mais nous allons, en passant, esquisser ton
portrait en deux coups de plume.
Un seul portrait reste de toi, pauvre enfant ! Tu
es morte si jeune, que le peintre a été, pour ainsi
dire, forcé de te saisir au passage. C'est une minia-
ture que nous avons vue dans cette admirable col-
lection du colonel Morin que l'on a laissée se dis-
perser, toute précieuse qu'elle était, à la mort de
cet excellent homme, qui mettait avec tant de
complaisance ses trésors à notre disposition.
LA COMTESSE DE CHARNY 287
Dans ce portrait, Lucile paraît petite, jolie,
mutine surtout ; il y a quelque chose d'essentielle-
ment plébéien sur son charmant visage. En effet,
fille d'un ancien commis aux finances et d'une très
belle créature que l'on prétendait avoir été la maî-
tresse du ministre des finances Terray, Lucile, ainsi
que le prouve son nom, Lucile Duplessis-Laridon,
était, comme madame Roland, d'une extraction
vulgaire.
Un mariage d'inclination avait, en 1791, uni à
cette jeune fille, relativement riche pour lui, cet
enfant terrible, ce gamin de génie que l'on appelait
Camille Desmoulins.
Camille, pauvre, assez laid, parlant difficilement,
à cause de ce bégayement qui l'empêcha d'être
orateur et en fit peut-être le grand écrivain que
vous savez, Camille l'avait séduite à la fois par la
finesse de son esprit et la bonté de son cœur.
Camille, quoiqu'il fût de l'avis de Mirabeau, qui
avait dit : « Vous ne ferez jamais rien de la Ré-
volution si vous ne la déchristianisez pas », Camille
s'était marié à l'église Saint-Sulpice selon le rit
catholique ; mais, en 1792, un fils lui étant né, il
porta ce fils à l'hôtel de ville, et réclama pour lui
le baptême républicain.
C'était là, dans un appartement du second étage
de cette maison de la rue de l' Ancienne-Comédie,
que venait de se dérouler, au grand effroi et en
même temps au grand orgueil de Lucile, tout ce
plan d'insurrection que Barbaroux avouait naïve-
ment avoir envoyé, trois jours auparavant, dans
une culotte de nankin à sa blanchisseuse.
288 LA COMTESSE DE CHARNY
Aussi Barbaroux, qui n'avait pas grande con-
fiance dans la réussite du coup de main qu'il avait
préparé lui-même, et qui craignait de tomber au
pouvoir de la cour victorieuse, montrait-il, avec
une simplicité tout antique, un poison préparé,
comme celui de Condorcet, par Cabanis.
Au commencement du souper, Camille, qui n'a-
vait guère plus d'espoir que Barbaroux, avait dit,
en levant son verre, pour ne pas être entendu de
Lucile :
— Edam-us et bibamus ; crus enini moriemur ^ /
Mais Lucile avait compris.
— Bon ! avait-elle dit, pourquoi parler une lan-
gue que je n'entends pas? Je devine bien ce que tu
dis, va, Camille ! et ce n'est pas moi, sois tranquille,
qui t'empêcherai de remplir ta mission.
Et, sur cette assurance, on avait parlé librement
et tout haut.
Fréron était le plus résolu de tous : on savait
qu'il aimait une femme d'un amour sans espoir,
bien qu'on ignorât quelle était cette femme. Son
désespoir, à la mort de Lucile, révéla ce secret fatal.
— Et toi, Fréron, lui demanda Camille, as-tu du
poison ?
— Oh ! moi, dit-il, si nous ne réussissons pas de-
main, je me fais tuer ! Je suis si las de la vie, que
je ne cherche qu'un prétexte pour m'en débar-
rasser.
Rebecqui était celui qui avait le meilleur espoir
dans le résultat de la lutte.
— ■ Je connais mes Marseillais, disait-il ; c'est moi
1 Mangeons et buvons ; car nous mourrons demain !
LA COMTESSE DE CHARNY 289
qui les ai choisis de ma main : je suis sûr d'eux,
depuis le premier jusqu'au dernier ; pas un ne re-
culera !
Après le souper, on proposa d'aller chez Danton.
Barbaroux et Rebecqui refusèrent en disant
qu'ils étaient attendus à la caserne des Marseillais.
C'était à la porte, à vingt pas à peine de la
maison de Camille Desmoulins.
Fréron avait rendez-vous à la Commune avec
Sergent et Manuel.
Brune passait la nuit chez Santerre.
Chacun se rattachait à l'événement par un fil
qui lui était propre.
On se sépara. Camille et Lucile seuls allaient
chez Danton.
Les deux ménages étaient très liés, non seule-
ment les hommes, mais encore les femmes.
On connaît Danton ; nous-même, plus d'une fois,
derrière les maîtres qui l'ont peint à grands traits,
nous avons été appelé à le reproduire.
Sa femme est moins connue ; disons-en quelques
mots.
C'était encore chez le colonel Morin que l'on
pouvait retrouver un souvenir de cette femme re-
marquable, qui fut, de la part de son mari, l'objet
d'une si profonde adoration ; seulement, ce n'était
point une miniature qui restait d'elle comme de
Lucile : c'était un plâtre.
Michelet croit que ce plâtre avait été moulé après
la mort.
Le caractère en était la bonté, le calme et la force.
Sans être déjà malade de la maladie qui la tua
en 1793, elle était déjà triste et inquiète, comme si,
V. 10
290 LA COMTESSE DE CHARNY
étant toute proche de la mort, elle eût eu des per-
ceptions de l'avenir.
La tradition ajoute qu'elle était pieuse et timide.
Elle s'était, cependant, un jour, malgré cette
timidité et cette piété, vigoureusement prononcée,
quoique son avis fût opposé à celui de ses parents :
c'était le jour où elle avait déclaré qu'elle voulait
épouser Danton.
Comme Lucile dans Camille Desmoulins, elle
avait, elle, derrière cette face sombre et boule-
versée, dans l'homme ignoré, sans réputation ni
fortune, reconnu le dieu qui, comme Jupiter fit à
Sémélé, devait la dévorer en se révélant à elle.
On sentait que c'était une fortune terrible et
pleine de tempêtes que celle à laquelle s'attachait
la pauvre créature ; mais peut-être y eut-il dans sa
décision autant de piété que d'amour pour cet ange
de ténèbres et de lumière, qui devait avoir le funeste
honneur de résumer cette grande année de 1792,
comme Mirabeau résume 1791, comme Robes-
pierre résume 1793.
Lorsque Camille et Lucile arrivèrent chez Dan-
ton, — les deux ménages demeuraient porte à
porte : Lucile et Camille, nous l'avons dit, rue de
r Ancienne-Comédie ; Danton, rue du Paon-Saint-
André, — madame Danton pleurait, et, d'un air
résolu, Danton essayait de la consoler.
La femme alla à la femme, l'homme à l'homme.
Les femmes s'embrassèrent, les hommes se serrè-
rent la main.
— Crois-tu qu'il y aura quelque chose ? demanda
Camille.
— Je l'espère, répondit Danton. Cependant, San-
LA COMTESSE DE CHARNY 291
terre est tiède. Par bonheur, à mon avis, l'affaire de
demain n'est point une affaire d'intérêt personnel,
de meneur individuel : l'irritation d'une longue
misère, l'indignation publique, le sentiment de l'ap-
proche de l'étranger, la conviction que la France
est trahie, voilà sur quoi il faut compter. Quarante-
sept sections, sur quarante-huit, ont voté la dé-
chéance du roi ; elles ont nommé chacune trois
commissaires pour se réunir à la Commune, et
sauver la patrie.
— Sauver la patrie, dit Camille en secouant la
tête, c'est bien vague.
— Oui ; mais, en même temps, c'est bien étendu.
— Et Marat ? et Robespierre ?
— On n'a vu naturellement ni l'un ni l'autre :
l'un est caché dans son grenier, l'autre dans sa
cave. L'affaire finie, on verra reparaître l'un comme
une belette, l'autre comme un hibou.
— Et Pétion ?
— • Ah ! bien malin qui dira pour qui il est ! Le 4,
il a déclaré la guerre au château ; le 8, il a averti le
département qu'il ne répondait plus de la sûreté
du roi ; ce matin, il a proposé l'établissement des
gardes nationaux sur le Carrousel ; ce soir, il a
demandé au département vingt mille francs pour
renvoyer les Marseillais.
— Il veut endormir la cour, dit Camille Des-
moulins.
— Je le crois aussi, dit Danton.
En ce moment, un nouveau couple entra ; c'é-
taient M. et madame Robert.
On se rappelle que madame Robert (mademoi-
selle de Kéralio) dictait, le 17 juillet 1791, sur l'autel
292 LA COMTESSE DE CHAENY
de la Patrie, la fameuse pétition que son mari
écrivait.
Tout au contraire des deux autres couples, où les
maris étaient supérieurs aux femmes, ici la femme
était supérieure au mari.
Robert était un gros homme de trente-cinq à
quarante ans, membre du club des Cordeliers, avec
plus de patriotisme que de talent, n'ayant aucune
facilité pour écrire, grand ennemi de La Fayette,
fort ambitieux, si l'on en croit les Mémoires de
madame Roland.
Madame Robert avait alors trente-quatre ans ;
elle était petite, adroite, spirituelle et fière ; élevée
par son père, Guinement de Kéralio, chevalier de
Saint-Louis, membre de l'Académie des inscriptions,
qui comptait, parmi les écoliers qu'il avait eus, un
jeune Corse dont il était loin de prévoir la gigantes-
que fortune ; — élevée par son père, disons-nous,
mademoiselle de Kéralio avait tout doucement
tourné à la savante et à la femme de lettres ; à dix-
sept ans, elle écrivait, traduisait, compilait ; à
dix-huit ans, elle avait fait un roman : Adélaïde.
Comme le traitement de son père ne suffisait pas à
celui-ci pour vivre, il écrivait dans le Mercure et
dans le Journal des Savants, et plus d'une fois il y
signa des articles de sa fille, qui étaient loin de
déparer les siens. C'est ainsi qu'elle arriva à cet
esprit vif, rapide, ardent, qui ût d'elle un des plus
infatigables journalistes du temps.
Les époux Robert arrivaient du quartier Saint-
Antoine.
L'aspect en était étrange, disaient-ils.
La nuit était belle, doucement éclairée, paisible
LA COMTESSE DE CHARNY 293
en apparence ; il n'y avait personne ou presque per-
sonne dans les rues ; seulement, toutes les fenêtres
étaient illuminées, et toutes ces lumières sem-
blaient briller pour éclairer la nuit.
C'était d'un effet sinistre ! Ce n'était pas l'illu-
mination d'une fête ; ce n'était pas non plus cette
lueur qui veiUe à la couche des morts ; on sentait
en quelque sorte vivre le faubourg à travers ce
sommeil fiévreux.
Au moment où madame Robert achevait son ré-
cit, le son d'une cloche fit tressaillir tout le monde.
C'était le premier coup du tocsin qui retentissait
aux Cordeliers.
— • Bon ! dit Danton, je reconnais nos Marseil-
lais ! Je me doutais bien que ce seraient eux qui
donneraient le signal.
Les femmes se regardaient avec terreur ; madame
Danton surtout portait sur son visage tous les
caractères de l'effroi.
— Le signal ? dit madame Robert. On va donc
attaquer le château pendant la nuit ?
Personne ne lui répondit ; mais Camille Des-
moulins, qui, au premier glas de la cloche, était
passé dans la chambre voisine, rentra un fusil à la
main.
Lucile poussa un cri ; puis, sentant qu'à cette
heure suprême, elle n'avait pas le droit d'amoindrir
rhomm.e qu'elle aimait, elle se jeta dans l'alcôve
de madame Danton, tomba à genoux, appuya sa
tête sur le lit, et se mit à pleurer.
Camille vint à elle.
— Sois tranquille, lui dit-il, je ne quitterai pas
Danton.
294 LA COMTESSE DE CHARNY
Les hommes sortirent ; madame Danton sem-
blait près de mourir ; madame Robert, pendue au
cou de son mari, voulait absolument l'accompagner.
Les trois femmes restèrent seules : madame Dan-
ton, assise et comme anéantie ; Lucile, à genoux et
pleurant ; madame Robert, parcourant la chambre
à grands pas, et disant, sans s'apercevoir que cha-
cune de ses paroles frappait au cœur madame Dan-
ton :
— ■ Tout cela, tout cela, c'est la faute de Danton !
Si mon mari est tué, je mourrai avec lui ; mais,
avant de mourir, je poignarderai Danton.
Une heure à peu près se passa ainsi.
On entendit la porte du palier se rouvrir.
Madame Robert se précipita en avant ; Lucile
releva la tête ; madame Danton resta immobile.
C'était Danton qui rentrait.
— Seul ! s'écria madame Robert.
— • Rassurez-vous, dit Danton, il ne se passera
rien avant demain.
— Mais Camille ? demanda Lucile.
— Mais Robert ? demanda mademoiselle de Ké-
ralio.
— Ils sont aux Cordeliers, où ils rédigent des
appels aux armes. Je viens vous donner de leurs
nouvelles, vous dire qu'il n'y aura rien cette nuit,
et la preuve, c'est que je vais dormir.
Il se jeta, en effet, tout habillé sur son lit, et,
cinq minutes après, s'endormit comme si ne se fût
pas décidée en ce moment, entre la royauté et le
peuple, une question de vie et de mort.
A une heure du matin, Camille rentra à son tour.
— Je vous apporte des nouvelles de Robert, dit-
LA COMTESSE DE CHARNY 295
il ; il est allé à la Commune porter nos proclama-
tions... Ne soyez pas inquiètes, c'est pour demain
seulement, et encore, et encore !
Camille secoua la tête en homme qui doute.
Puis, cette tête, il alla l'appuyer sur l'épaule de
Lucile, et à son tour il s'endormit.
Il dormait depuis une demi-heure à peu près
lorsque l'on sonna à la porte.
Madame Robert alla ouvrir.
C'était Robert.
Il venait chercher Danton de la part de la Com-
mune.
Il réveilla Danton.
— Qu'ils aillent... et qu'ils me laissent dormir !
s'écria celui-ci ; demain, il fera jour.
Robert et sa femme sortirent ; ils rentraient chez
eux.
Bientôt on sonna de nouveau.
Ce fut madame Danton qui alla ouvrir.
Elle introduisit un grand garçon blond, d'une
\dngtaine d'années, habillé en capitaine de la garde
nationale ; il tenait un fusil à la main.
— M. Danton ? demanda-t-il.
— Mon ami ! dit madame Danton en éveillant
son mari.
— Eh bien, quoi ? fit celui-ci. Encore !
— ■ Monsieur Danton, dit le grand jeune homme
blond, on vous attend là-bas.
— Où, là-bas ?
— A la Commune.
— Qui m'attend ?
— Les commissaires des sections, et particuUère-
ment M. Billot.
296 LA COMTESSE DE CHARNY
— ■ L'enragé ! dit Danton. C'est bien ! dites à
Billot que je vais y aller.
Puis, regardant ce jeune homme, dont le visage
lui était inconnu, et qui portait, encore enfant, les
insignes d'un grade presque supérieur :
— Pardon, dit-il, mon officier ; mais qui êtes-
vous ?
— Je suis Ange Pitou, monsieur, capitaine de la
garde nationale d'Haramont...
— Ah ! ah !
— Ancien vainqueur de la Bastille.
— Bon!
— J'ai reçu hier une lettre de M. Billot, qui me
disait que probablement on allait se cogner rude-
ment ici, et que l'on avait besoin de tous les bons
patriotes.
— Et alors ?
— Alors, je suis parti avec ceux de mes hommes
qui ont bien voulu me suivre ; mais, comme ils sont
moins bons marcheurs que moi, ils sont restés à
Dammartin. Demain, de bonne heure, ils seront ici.
— A Dammartin ? demanda Danton. Mais c'est
à huit lieues d'ici !
— Oui, monsieur Danton.
— Et Haramont, à combien de Ueues est-ce de
Paris ?
— A dix-neuf lieues... Nous sommes partis ce
matin à cinq heures.
— Ah ! ah ! Et vous avez fait vos dix-neuf lieues
dans votre journée, vous ?
— Oui, monsieur Danton.
— Et vous êtes arrivé... ?
— A dix heures du soir... J'ai demandé M. Billot ;
LA COMTESSE DE CHARNY 297
on m'a dit qu'il était sans doute au faubourg Saint-
Antoine, chez M. Santerre. J'ai été chez M. San-
terre ; mais, là, on m'a dit qu'on ne l'avait pas vu,
et que je le trouverais probablement aux Jacobins,
rue Saint-Honoré ; aux Jacobins, on ne l'avait pas
vu, et l'on m'a renvoyé aux Cordeliers ; aux Corde-
liers, on m'a dit d'aUer voir à l'hôtel de ville...
— Et, à l'hôtel de viUe, vous l'avez trouvé ?
— • Oui, monsieur Danton ; c'est alors qu'il m'a
donné votre adresse, et qu'il m'a dit : « Tu n'es pas
fatigué, n'est-ce pas, Pitou ? — • Non, monsieur
Billot. — Eh bien, va dire à Danton que c'est un
paresseux, et que nous l'attendons. »
— Morbleu ! dit Danton sautant à bas du lit,
voilà un garçon qui me fait honte ! Allons, mon ami,
allons !
Et il alla embrasser sa femme, puis sortit avec
Pitou.
Sa femme poussa un faible soupir, et renversa sa
tête sur le dos de son fauteuil.
Lucile crut qu'elle pleurait et respecta sa douleur.
Cependant, au bout d'un instant, voyant qu'elle
ne bougeait pas, elle réveilla Camille ; puis elle aUa
à madame Danton : la pauvre femme était évanouie.
Les premiers rayons du jour glissaient à travers
les fenêtres : la journée promettait d'être belle ;
mais, comme si c'eût été un augure néfaste, le ciel
était couleur de sang.
XXVI
LA NUIT DU 9 AU 10 AOUT
Nous avons dit ce qui se passait dans la maison des
tribuns ; disons maintenant ce qui se passait à cinq
cents pas de là, dans la demeure des rois.
Là aussi, des femmes pleuraient et priaient ; elles
pleuraient plus abondamment peut-être : Chateau-
briand l'a dit, les yeux des princes sont faits pour
contenir une plus grande quantité de larmes.
Cependant, rendons à chacun justice : Madame
Elisabeth et madame de Lamballe pleuraient et
priaient ; la reine priait, mais ne pleurait pas.
On avait soupe à l'heure habituelle : rien ne dé-
rangeait le roi de ses repas.
En sortant de table, et tandis que Madame
Elisabeth et madame de Lamballe se rendaient
dans la pièce connue sous le nom de cabinet du
conseil, où il était convenu que la famille royale
passerait la nuit pour entendre les rapports, la
reine prit le roi à part, et voulut l'entraîner.
— Où me conduisez-vous, madame ? demanda
le roi.
— • Dans ma chambre... Ne voudrez- vous pas
mettre le plastron que vous portiez le 14 juillet
dernier, sire ?
298
LA COMTESSE DE CHARNY 299
— Madame, dit le roi, c'était bon pour me pré-
server de la balle ou du poignard d'un assassin, un
jour de cérémonie et de complot ; mais, dans un
jour de combat, dans un jour où mes amis s'ex-
posent pour moi, ce serait une lâcheté que de ne
pas m'exposer comme mes amis.
Et, sur ce, le roi quitta la reine pour rentrer dans
son appartement, et s'enfermer avec son confes-
seur.
La reine alla rejoindre au cabinet du conseil Ma-
dame Elisabeth et madame de Lamballe.
— Que fait le roi ? demanda madame de Lam-
balle.
— Il se confesse, répondit la reine avec un accent
impossible à rendre.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et M. de Chamy
parut.
Il était pâle, mais parfaitement calme.
— Peut-on parler au roi, madame ? dit-il à la
reine en s'inclinant.
— • Pour le moment, monsieur, répondit la reine,
le roi, c'est moi.
Charny le savait mieux que personne ; néan-
moins, il insista.
— Vous pouvez monter chez le roi, monsieur,
dit la reine ; mais vous le dérangerez fort, je vous
jure.
— Je comprends : le roi est avec M. Pétion, qui
vient d'arriver ?
— ■ Le roi est avec son confesseur, monsieur.
— C'est donc à vous, madame, répondit Charny,
que je ferai mon rapport, comme major général du
château.
300 LA COMTESSE DE CHARNY
— Oui, monsieur, dit la reine, si vous le voulez
bien.
— J'aurai l'honneur d'exposer à Votre Majesté
l'effectif de nos forces. La gendarmerie à cheval,
commandée par MM. Rulhières et de Verdière, au
nombre de six cents hommes, est rangée en ba-
taille sur la grande place du Louvre ; la gendar-
merie à pied de Paris, intra mur os, est consignée
dans les écuries ; un poste de cent cinquante hom-
mes en a été distrait pour faire, à l'hôtel de Tou-
louse, une garde qui protégera, au besoin, la caisse
de l'extraordinaire, la caisse d'escompte et la tré-
sorerie ; la gendarmerie à pied de Paris, extra muros,
composée de trente hommes seulement, est postée
au petit escalier du roi, cour des Princes ; deux
cents officiers et soldats de l'ancienne garde à
cheval ou à pied, une centaine de jeunes royalistes,
autant de gentilshommes, trois cent cinquante ou
quatre cents combattants à peu près sont réunis
dans l'Œil-de-bœuf et dans les salles environnantes ;
deux ou trois cents gardes nationaux sont épar-
pillés dans les cours et dans le jardin ; enfin, quinze
cents Suisses, qui sont la véritable force du château,
viennent de prendre leurs différents postes, et sont
placés sous le grand vestibule et au pied des esca-
Hers, qu'ils sont chargés de défendre.
• — • Eh bien, monsieur, répondit la reine, toutes
ces mesures ne vous rassurent-elles pas ?
— Rien ne me rassure, madame, reprit Chamy,
lorsqu'il s'agit du salut de Votre Majesté.
— Ainsi, monsieur, votre avis est toujours pour
la fuite ?
— Mon avis, madame, est que vous vous met-
LA COMTESSE DE CHARNY 301
tiez, le roi, vous, les augustes enfants de Votre
Majesté, au milieu de nous tous.
La reine fit un mouvement.
— Votre Majesté répugne à La Fayette : soit !
Mais elle a confiance en M. le duc de Liancourt ; il
est à Rouen, madame ; il y a loué la maison d'un
gentilhomme anglais nommé M. Canning ; le com-
mandant de la province a fait jurer à ses troupes
fidélité au roi ; le régiment suisse de Salis-Samade,
sur lequel on peut compter, est échelonné sur la
route. Tout est encore tranquille : sortons par le
pont Tournant, gagnons la barrière de l'Étoile ;
trois cents hommes de cavalerie de la garde cons-
titutionnelle nous y attendent ; on réunira facile-
ment à Versailles quinze cents gentilshommes. Avec
quatre mille hommes, je réponds de vous conduire
où vous voudrez.
— • Merci, monsieur de Chamy, dit la reine ; j'ap-
précie le dévouement qui vous a fait quitter les
personnes qui vous sont chères pour venir offrir vos
services à une étrangère...
— La reine est injuste pour moi, interrompit
Charny ; l'existence de ma souveraine sera toujours
à mes yeux la plus précieuse de toutes les existences,
comme le devoir me sera toujours la plus chère de
toutes les vertus.
— Le devoir, oui, monsieur, murmura la reine ;
mais, moi aussi, puisque chacun en est à faire son de-
voir, je crois bien comprendre le mien : le mien est
de maintenir la royauté noble et grande, et de veil-
ler, si on la frappe, à ce qu'elle soit frappée debout,
et tombe dignement, comme faisaient ces gladia-
teurs antiques qui s'étudiaient à mourir avec grâce.
302 LA COMTESSE DE CHARNY
— C'est le dernier mot de Votre Majesté ?
— C'est surtout mon dernier désir.
Charny salua, et, rencontrant près de la porte
madame Campan, qui venait rejoindre les prin-
cesses :
— ■ Invitez Leurs Altesses, madame, dit-il, à
mettre dans leurs poches ce qu'elles ont de plus
précieux : il se peut que, d'un moment à l'autre,
nous soyons obligés de quitter le château.
Puis, tandis que madame Campan allait trans-
mettre l'invitation à madame la princesse de Lam-
balle et à Madame Elisabeth, Charny, se rappro-
chant de la reine :
— • Madame, dit-il, il est impossible que vous
n'ayez point quelque espérance en dehors de l'ap-
pui de notre force matérielle ; s'il en est ainsi,
confiez-vous à moi : songez que, demain, à pareille
heure, j'aurai à rendre compte aux hommes ou à
Dieu de ce qui se sera passé.
— • Eh bien, monsieur, dit la reine, on a dû re-
mettre deux cent mille francs à Pétion, et cinquante
mille à Danton ; moyennant ces deux cent cinquante
mille francs, on a obtenu de Danton qu'il resterait
chez lui, et de Pétion qu'il viendrait au château.
— Mais, madame, êtes-vous sûre de vos inter-
médiaires ?
— Pétion est arrivé tout à l'heure, m'avez-vous
dit?
— Oui, madame.
— C'est déjà quelque chose, comme vous voyez.
— Ce n'est point assez... On m'a dit qu'on l'avait
envoyé chercher trois fois avant qu'il vînt.
— S'il est à nous, dit la reine, il doit, en parlant
LA COMTESSE DE CHARNY 303
au roi, poser son index sur la paupière de son œil
droit.
— Mais, s'il n'est pas à nous, madame ?...
— S'il n'est pas à nous, il est notre prisonnier,
et je vais donner les ordres les plus positifs pour
qu'on ne le laisse pas sortir du château.
En ce moment, on entendit retentir le son d'une
cloche.
— Qu'est-ce que cela ? demanda la reine.
— Le tocsin, répondit Charny.
Les princesses se levèrent avec épouvante.
— Eh bien, dit la reine, qu'avez-vous ? Le tocsin,
c'est la trompette des factieux.
— ■ Madame, dit Charny, qui paraissait plus ému
que la reine de ce bruit sinistre, je vais m 'informer
si ce tocsin annonce quelque chose de grave.
— Et l'on vous re verra ? dit vivement la reine.
— Je suis venu me mettre aux ordres de Sa
Majesté, et je ne la quitterai qu'avec la dernière
ombre du danger.
Charny salua et sortit.
La reine resta un instant pensive.
— Allons voir si le roi est confessé, murmura-
t-elle.
Et elle sortit à son tour.
Pendant ce temps, Madame Elisabeth se déga-
geait de quelques vêtements pour se coucher plus
à l'aise sur un canapé.
Elle ôta de son fichu une épingle de cornaline, et la
montra à madame Campan ; c'était une pierre gravée.
La gravure représentait une touffe de lis avec
une légende.
— Lisez, dit Madame Elisabeth.
304 LA COMTESSE DE CHARNY
Madame Campan s'approcha d'un candélabre, et
lut:
Oubli des offenses, pardon des injures.
— Je crains bien, dit la princesse, que cette
maxime n'ait peu d'influence sur nos ennemis ;
mais elle ne doit pas moins nous être chère.
Comme elle achevait ces mots, un coup de feu
retentit dans la cour.
Les femmes poussèrent un cri.
— Voilà le premier coup de feu, dit Madame
Elisabeth ; hélas ! il ne sera pas le dernier !
On avait annoncé à la reine l'arrivée de Pétion
aux Tuileries ; voici dans quelles circonstances le
maire de Paris y avait fait son entrée.
Il était arrivé vers dix heures et demie.
Cette fois, on ne lui avait pas fait faire anti-
chambre ; on lui avait dit, au contraire, que le roi
l'attendait ; seulement, pour arriver jusqu'au roi
il lui fallait traverser les rangs des Suisses d'abord
de la garde nationale ensuite, puis des gentils-
hommes qu'on appelait les chevaliers du poignard
Néanmoins, comme on savait que c'était le roi
qui avait envoyé chercher Pétion, comme il pou-
vait, à tout prendre, rester à l'hôtel de ville, son
palais, à lui, et ne pas venir se jeter dans cette fosse
aux lions que l'on appelait les Tuileries, il en fut
quitte pour les noms de traître et de Judas qu'on lui
cracha au visage tandis qu'il montait les escaliers.
Louis XVI attendait Pétion dans cette même
chambre où il l'avait si rudement mené le 21 juin.
Pétion reconnut la porte, et sourit.
La fortune lui ménageait une terrible revanche.
LA COMTESSE DE CHARNY 305
A la porte, Mandat, le commandant de la garde
nationale, arrêta le maire.
— Ah ! c'est vous, monsieur le maire ! dit-il.
— Oui, monsieur, c'est moi, répondit Pétion
avec son flegme ordinaire.
— Que venez-vous faire ici ?
— Je pourrais me dispenser de répondre à cette
question, monsieur Mandat, ne vous reconnaissant
aucunement le droit de m'interroger ; mais, comme
je suis pressé, je tiens à ne pas discuter avec des
inférieurs...
— Avec des inférieurs ?
— Vous m'interrompez, et je vous dis que je
suis pressé, monsieur Mandat. Je viens ici parce
que le roi m'a fait demander trois fois... De moi-
même, je n'y fusse pas venu.
— • Eh bien, puisque j'ai l'honneur de vous y
voir, monsieur Pétion, je vous demanderai pour-
quoi les administrateurs de la police de la ville ont
distribué à profusion des cartouches aux Mar-
seillais, et pourquoi, moi. Mandat, je n'en ai reçu
que trois pour chacun de mes hommes !
— D'abord, répondit Pétion sans rien perdre de
son calme, on n'en a pas fait demander davantage
des Tuileries : — trois cartouches pour chaque garde
national, quarante pour chaque Suisse ; — il a été
distribué ce que le roi avait demandé.
— • Pourquoi cette différence dans le nombre ?
— • C'est au roi, et non pas à moi, à vous le dire,
monsieur ; probablement se défie-t-il de la garde
nationale.
— • Mais, moi, monsieur, dit Mandat, je vous ai
fait demander de la poudre.
3o6 LA COMTESSE DE CHARNY
— C'est vrai ; malheureusement, vous n'êtes pas
en règle pour en recevoir.
— Oh ! la bonne réponse ! s'écria Mandat ; c'est
à vous à m'y mettre, en règle, puisque l'ordre doit
émaner de vous.
La discussion s'engageait sur un terrain oh il eût
été difficile à Pétion de se défendre ; par bonheur,
la porte s'ouvrit, et Rœderer, le syndic de la com-
mune, venant en aide au maire de Paris, lui dit :
— ■ Monsieur Pétion, le roi vous attend.
Pétion entra.
Le roi, en effet, attendait Pétion avec impatience.
— Ah ! vous voilà, monsieur Pétion ! dit-il. Où
en est la ville de Paris ?
Pétion lui rendit compte, ou à peu près, de l'état
de la ville.
— N'avez-vous rien de plus à me dire, monsieur ?
demanda le roi.
— • Non, sire, répondit Pétion.
Le roi regardait fixement Pétion.
— Rien de plus ?... absolument rien ?...
Pétion ouvrait de grands yeux, ne comprenant
pas cette insistance du roi.
De son côté, le roi attendait que Pétion portât
la main à son œil ; c'était, on s'en souvient, le signe
par lequel le maire de Paris devait indiquer que,
moyennant les deux cent mille francs reçus, le roi
pouvait compter sur lui.
Pétion se grattait l'oreille, mais ne portait pas
le moins du monde le doigt à son œil.
Le roi avait donc été trompé : un escroc avait
empoché les deux cent miUe francs.
La reine entra.
LA COMTESSE DE CHARNY 307
Elle tombait juste à ce moment où le roi ne
savait plus quelle question faire à Pétion, et où
Pétion attendait une question nouvelle.
— • Eh bien, demanda tout bas la reine, est-il
notre ami ?
— Non, dit le roi, il n'a fait aucun signe.
■ — Qu'il soit notre prisonnier, alors !
— Puis- je me retirer, sire ? demanda Pétion au
roi.
— • Pour Dieu, ne le laissez pas sortir ! dit Marie-
Antoinette.
— Non, monsieur ; dans un instant, vous serez
libre ; mais j'ai encore à vous parler, ajouta le roi
en haussant la voix. Entrez donc dans ce cabinet.
C'était dire à tous ceux qui étaient dans le cabi-
net : « Je vous confie M. Pétion ; veillez sur lui, et
ne le laissez pas partir. »
Ceux qui étaient dans le cabinet comprirent par-
faitement ; ils enveloppèrent Pétion, qui se sentit
prisonnier.
Heureusement, Mandat n'était point là : Man-
dat se débattait contre un ordre qui venait de lui
arriver de se rendre à l'hôtel de ville.
Les feux se croisaient : on demandait Mandat à
l'hôtel de ville, comme on avait demandé Pétion
aux Tuileries.
Mandat répugnait fort à se rendre à l'invitation,
et ne s'y décida point du premier coup.
Quant à Pétion, il était, lui trentième, dans un
petit cabinet où l'on eût été gêné à quatre.
— Messieurs, dit-il au bout d'un instant, il est
impossible de rester plus longtemps ici : on y
étouffe I
3o8 LA COMTESSE DE CHARNY
C'était l'avis de tout le monde : aussi personne
ne s'opposa-t-il à la sortie de Pétion ; seulement,
tout le monde le suivit.
Puis aussi peut-être n'osa-t-on point le retenir
ouvertement.
Il prit le premier escalier venu ; cet escalier le
conduisit à une chambre du rez-de-chaussée don-
nant sur le jardin.
Il craignit un instant que la porte du jardin ne
fût fermée ; elle était ouverte.
Pétion se trouva dans une prison plus grande et
plus aérée, voilà tout, mais aussi bien fermée que
la première.
Néanmoins, il y avait amélioration.
Un homme l'avait suivi qui, une fois dans le
jardin, lui donna son bras : c'était Rœderer, le
procureur-syndic du département.
Tous deux commencèrent à se promener sur la
terrasse qui longeait le palais ; cette terrasse était
éclairée par une ligne de lampions : des gardes
nationaux vinrent et éteignirent ceux qui étaient
dans le voisinage du maire et du syndic.
Quelle était leur intention ? Pétion ne la crut
pas bonne.
— Monsieur, dit-il à un officier suisse qui le
suivait, et qui se nommait M. de Salis-Lizers, y
aurait-il de mauvaises intentions contre moi ?
— Soyez tranquille, monsieur Pétion, répondit
l'of&cier avec un accent allemand fortement pro-
noncé ; le roi m'a chargé de veiller sur vous, et je
vous garantis que celui qui vous tuerait, mourrait
un instant après de ma main !
Dans une circonstance pareille, Triboulet avait
LA COMTESSE DE CHARNY 309
répondu à François I^r : « Vous serait-il égal que ce
fût un instant auparavant, sire ? »
Pétion ne répondit rien, et gagna la terrasse
des Feuillants, parfaitement éclairée par la lune.
Elle n'était pas, comme aujourd'hui, bordée par
une grille : elle était close par un mur de huit pieds
de haut, et fermée de trois portes, deux petites
et une grande.
Ces portes étaient non seulement fermées, mais
encore barricadées ; elles étaient, en outre, gardées
par les grenadiers de la Butte-des-Moulins et des
Filles-Saint -Thomas, connus pour leur royahsme.
Il n'y avait donc rien à espérer d'eux. Pétion
se baissait de temps en temps, ramassait une pierre,
et la jetait de l'autre côté du mur.
Pendant que Pétion se promenait et jetait ses
pierres, on vint lui dire deux fois que le roi désirait
lui parler.
— Eh bien, demanda Rœderer, vous n'y allez
pas?
— • Non, répondit Pétion, il fait trop chaud là-
haut ! je me souviens du cabinet, et je n'ai pas la
moindre envie d'y rentrer; d'ailleurs, j'ai donné
rendez-vous à quelqu'un sur la terrasse des Feuil-
lants.
Et il continua de se baisser, de ramasser des
pierres, et de les jeter de l'autre côté du mur.
— A qui avez-vous donné rendez- vous ? demanda
Rœderer.
En ce moment, la porte de l'Assemblée qui don-
nait sur la terrasse des Feuillants s'ouvrit.
— ■ Je crois, dit Pétion, que voilà justement ce
que j'attends.
310 LA COMTESSE DE CHARNY
— Ordre de laisser passer M. Pétion ! dit une
voix ; rx\ssemblée le mande à sa barre pour y
rendre compte de l'état de Paris.
— Justement ! dit Pétion tout bas.
Puis, tout haut :
— Me voici, dit-il, et prêt à répondre aux inter-
pellations de mes ennemis.
Les gardes nationaux, s'imaginant qu'il s'agis-
sait pour Pétion d'un mauvais parti, le laissèrent
passer.
Il était près de trois heures du matin ; le jour
commençait à paraître ; seulement, chose singulière !
le ciel était couleur de sang.
XXVII
LA NUIT DU 9 AU 10 AOUT
PÉTION, mandé par le roi, avait prévu qu'il ne
sortirait point du palais aussi facilement qu'il y
serait entré ; il s'était approché d'un homme au
visage rude, encore durci par une cicatrice qui lui
couvrait le front.
— Monsieur Billot, lui dit-il, que me rapportiez-
vous tout à l'heure de l'Assemblée ?
— Qu'elle passerait la nuit en permanence.
— Très bien !... Que disiez- vous avoir vu au pont
Neuf?
— Du canon et des gardes nationaux, placés là
par ordre de M. Mandat.
— Et ne dites-vous pas aussi que, sous l'arcade
Saint- Jean, au débouché de la rue Saint-Antoine,
une force considérable est assemblée ?
— Oui, monsieur, par ordre de M. Mandat tou-
jours.
— ■ Eh bien, écoutez ceci, monsieur Billot.
— J'écoute.
— Voici un ordre à MM. Manuel et Danton de
faire rentrer chez eux les gardes nationaux de l'ar-
cade Saint- Jean, et de désarmer le pont Neuf ; il
faut, coûte que coûte, que cet ordre soit exécuté,
vous entendez ?
311
312 LA COMTESSE DE CHARNY
— Je le remettrai moi-même à M. Danton.
— • C'est bien... Maintenant, vous demeurez rue
Saint-Honoré ?
— Oui, monsieur.
— L'ordre donné à M. Danton, rentrez chez
vous, et prenez un instant de repos ; puis, vers
deux heures, levez- vous et promenez-vous de l'autre
côté du mur de la terrasse des Feuillants ; si vous
voyez ou si vous entendez tomber des pierres lancées
du jardin des Tuileries, c'est que je serai prisonnier,
et qu'on me fera violence.
— Je comprends.
— • Présentez-vous alors à la barre de l'Assem-
blée, et dites à vos collègues de me réclamer... Vous
comprenez, monsieur Billot ? c'est ma vie que je
remets entre vos mains !
— Et j'en réponds, monsieur, dit Billot ; partez
tranquille.
Pétion, en effet, était parti, se reposant sur le
patriotisme bien connu de Billot.
Celui-ci avait répondu de tout d'autant plus
hardiment, que Pitou venait d'arriver.
Il expédia Pitou à Danton en lui recommandant
de ne pas revenir sans lui.
Malgré la paresse de Danton, Pitou en eut le
cœur net, et le ramena.
Danton avait vu les canons du pont Neuf : il vit les
gardes nationaux de l'arcade Saint- Jean ; il comprit
l'urgence qu'il y avait à ne pas laisser de pareilles
forces sur les derrières de l'armée populaire.
L'ordre de Pétion à la main, Manuel et lui firent
rentrer les gardes nationaux de l'arcade Saint- Jean,
et renvoyèrent les canonniers du pont Neuf.
LA COMTESSE DE CHARNY 313
Dès lors, la grande route de l'insurrection se
trouva déblayée.
Pendant ce temps, Billot et Pitou revenaient rue
Saint-Honoré ; c'était toujours l'ancien logement de
Billot : Pitou lui dit bonjour de la tête comme à un
ami.
Billot s'assit et fit signe à Pitou d'en faire autant.
— ■ Merci, monsieur Billot, dit Pitou, je ne suis
pas fatigué.
Mais Billot insista, et Pitou s'assit.
— Pitou, lui dit Billot, je t'ai fait dire de venir
me joindre.
— ■ Et, vous le voyez, monsieur Billot, dit Pitou
avec ce franc sourire qui montre les trente-deux
dents, et qui était particulier à Pitou, je ne vous
ai pas fait attendre.
— Non... Tu devines, n'est-ce pas, qu'il va se
passer quelque chose de grave ?
— Je m'en doute, répondit Pitou ; mais dites-
moi donc, monsieur Billot...
— Quoi, Pitou ?
— Je ne vois plus ni M. Bailly, ni M. La Fayette.
— Bailly est un traître, qui nous a fait assassiner
au Champ-de-Mars.
— Oui, je sais, puisque c'est moi qui vous ai
presque ramassé baignant dans votre sang.
— La Fayette est un traître qui a voulu enlever
le roi.
— Ah ! je ne savais pas... M. La Fayette, un
traître ! qui se serait douté de cela ? Et le roi ?
— Le roi est le plus traître de tous, Pitou.
— Quant à cela, dit Pitou, ça ne m'étonne pas.
— Le roi conspire avec l'étranger, et veut livrer
314 LA COMTESSE DE CHARNY
la France à l'ennemi ; les Tuileries sont un foyer de
conspiration, et l'on a décidé de prendre les Tui-
leries... Tu comprends, Pitou ?
— • Parbleu ! si je comprends !... dites donc, mon-
sieur Billot, comme nous avons pris la Bastille,
n'est-ce pas ?
— Oui.
— Seulement, ce ne sera pas si difficile.
— C'est ce qui te trompe, Pitou.
— Comment ! ce sera plus difficile ?
— Oui.
— Il me semble pourtant que les murs sont
moins hauts.
— ■ Oui ; mais ils sont mieux gardés. La Bastille
n'avait pour toute garnison qu'une centaine d'in-
valides, tandis qu'il y a trois ou quatre mille hom-
mes au château.
— Ah ! diable ! trois ou quatre mille hommes !
— Sans compter que la Bastille fut surprise,
tandis que, depuis le i^^ de ce mois, les Tuileries se
doutent qu'elles doivent être attaquées, et se sont
mises sur la défensive.
— Si bien qu'elles se défendront ? dit Pitou.
— Oui, répondit Billot, d'autant plus qu'on dit
que c'est à M. de Charny que la défense en est con-
fiée.
— En effet, dit Pitou, il est parti hier en poste
de Boursonnes avec sa femme... Mais c'est donc
aussi un traître, M. de Charny ?
— Non, c'est un aristocrate, voilà tout ; il a
toujours été pour la cour, lui, et, par conséquent,
n'a pas trahi le peuple, puisqu'il n'a pas invité le
peuple à se fier à lui.
LA COMTESSE DE CHARNY 315
— Ainsi nous allons nous battre contre M. de
Charny ?
— C'est probable, Pitou.
— Est-ce singulier ? des voisins !
— Oui, c'est ce qu'on appelle la guerre civile,
Pitou ; mais tu n'es pas obligé de te battre si cela
ne te convient pas.
— Excusez-moi, monsieur Billot, dit Pitou ; du
moment où cela vous convient, cela me convient
aussi.
— J'aimerais même mieux que tu ne te battisses
point, Pitou.
— Pourquoi donc m'avez-\'ous fait venir, alors,
monsieur Billot ?
Le visage de Billot s'assombrit.
— Je t'ai fait venir, Pitou, lui dit le fermier,
pour te remettre ce papier.
— Ce papier, monsieur Billot ?
— Oui.
— Qu'est-ce que ce papier ?
— C'est l'expédition de mon testament.
— ■ Comment ! l'expédition de votre testament ?
Eh ! monsieur Billot, continua en riant Pitou, vous
n'avez pas l'air d'un homme qui veut mourir.
— Non, dit Billot montrant son fusil et sa gi-
berne accrochés à la muraille ; mais j'ai l'air d'un
homme qui peut être tué.
— • Ah ! dame ! fit sentencieusement Pitou, le fait
est que nous sommes tous mortels !
— Eh bien, Pitou, dit Billot, je t'ai fait venir
pour te remettre une expédition de mon testa-
ment.
— A moi, monsieur Billot ?
3i6 LA COMTESSE DE CHARNY
— A toi, Pitou, attendu que, comme je te fais
mon légataire universel...
— Moi, votre légataire universel ? dit Pitou. Non,
merci, monsieur Billot ! Mais c'est pour rire ce que
vous me dites là !
— Je te dis ce qui est, mon ami.
— Ça ne se peut pas, monsieur Billot.
— Comment ! ça ne se peut pas ?
— Ah ! non... quand un homme a des héritiers,
il ne peut pas donner son bien à des étrangers.
— Tu te trompes, Pitou, il peut.
— Alors, il ne doit pas, monsieur Billot.
Un nuage sombre passa sur le front de Billot.
— • Je n'ai pas d'héritiers, dit-il.
— Bon ! reprit Pitou, vous n'avez pas d'héri-
tiers ? Et comment donc appelez- vous mademoi-
selle Catherine ?
— Je ne connais personne de ce nom-là, Pitou.
— ■ Allons donc, monsieur Billot, ne dites pas de
ces choses-là, tenez, cela me révolte !
— Pitou, dit Billot, du moment qu'une chose
m'appartient, je puis la donner à qui je veux ; de
même que, si je meurs, à ton tour, comme la chose
t'appartiendra, Pitou, tu pourras la donner à qui
tu voudras.
— • Ah ! ah ! bon ! oui, dit Pitou, qui commençait
à comprendre ; alors, s'il vous arrivait un malheur.
Mais que je suis bête ! il ne vous arrivera pas mal-
heur !
— Tu le disais tout à l'heure, Pitou, nous sommes
tous mortels.
— • Oui... Eh bien, au fait, vous avez raison : je
prends le testament, monsieur Billot ; mais bien
LA COMTESSE DE CHARNY 317
sûr, en supposant que j'aie le malheur de devenir
votre héritier, j'aurai le droit de faire ce que je
voudrai de vos biens ?
— Sans doute, puisqu'ils seront à toi... Et, à toi,
un bon patriote, tu comprends, Pitou ? on ne te
cherchera point chicane, comme on pourrait le faire
à des gens qui auraient pactisé avec les aristocrates.
Pitou comprenait de mieux en mieux.
— Eh bien, ça y est, monsieur Billot, dit-il ;
j'accepte !
— Alors, comme voilà tout ce que j'avais à te
dire, mets ce papier dans ta poche, et repose-toi.
— Pourquoi faire, monsieur Billot ?
— Parce que, selon toute probabilité, nous au-
rons de la besogne demain ou plutôt aujourd'hui,
car il est deux heures du matin.
— • Vous sortez, monsieur Billot ?
— Oui, j'ai affaire le long de la terrasse des
Feuillants.
— • Et vous n'avez pas besoin de moi ?
— Au contraire tu me gênerais.
■ — En ce cas, monsieur Billot, je vais manger un
petit morceau...
— C'est vrai, s'écria Billot, et moi qui avais
oublié de te demander si tu avais faim !
— Oh ! dit en riant Pitou, c'est parce que vous
savez que je l'ai toujours, faim.
— Je n'ai pas besoin de te dire où est le garde-
manger...
— Non, non, monsieur Billot, ne vous inquiétez
pas de moi... Seulement, vous revenez ici, n'est-ce
pas?
— J'y reviens.
3i8 LA COMTESSE DE CHARNY
— Sans quoi, il faudrait me dire où je pourrai
vous rejoindre.
— Inutile ! dans une heure, je serai ici.
— Eh bien, allez donc !
Et Pitou se mit à la recherche de sa nourriture
avec cet appétit qui, chez lui comme chez le roi,
n'était jamais altéré par les événements, si graves
qu'ils fussent, tandis que Billot s'acheminait vers
la terrasse des Feuillants.
Nous savons ce qu'il allait y faire.
A peine y fut-il, qu'une pierre tombant à ses
pieds suivie d'une seconde, puis d'une troisième,
lui apprit que ce que Pétion avait craint était arrivé,
et que le maire était prisonnier aux Tuileries.
Il s'était aussitôt, suivant les instructions re-
çues, présenté à l'Assemblée, qui, ainsi que nous
l'avons vu, avait réclamé Pétion.
Pétion Hbre n'avait fait que traverser l'Assem-
blée, et était retourné à pied à l'hôtel de ville,
laissant, pour le représenter, sa voiture dans la
cour des Tuileries.
De son côté. Billot rentra chez lui, et trouva Pitou
achevant son souper.
— ■ Eh bien, monsieur Billot, demanda Pitou,
qu'y a-t-il de nouveau ?
— ■ Rien, dit Billot, si ce n'est que voilà le jour
qui vient, et que le ciel est rouge comme du sang.
xx\n.ii
DE TROIS A SIX HEURES DU MATIN
On a vu comment le jour s'était levé.
Ses premiers rayons éclairaient deux cavaliers qui
suivaient, au pas de leurs montures, le quai désert
des Tuileries.
Ces deux cavaliers, c'étaient le commandant
général de la garde nationale Mandat et son aide
de camp.
Mandat, appelé, vers une heure du matin, à
l'hôtel de ville, avait d'abord refusé de s'y rendre.
A deux heures, l'ordre s'était renouvelé plus
impératif. Mandat voulait résister encore ; mais le
syndic Rœderer s'était approché de lui, et lui avait
dit :
— Monsieur, faites attention qu'aux termes de
la loi le commandant de la garde nationale est aux
ordres de la municipalité.
Mandat alors s'était décidé.
D'ailleurs, le commandant général ignorait deux
choses :
D'abord, que quarante-sept sections sur qua-
rante-huit eussent adjoint à la municipalité cha-
cune trois commissaires ayant pour mission de se
réunir à la commune, et de sauver la patrie. Mandat
319
320 LA COMTESSE DE CHARNY
croyait donc trouver l'ancienne municipalité com-
posée telle qu'elle l'avait été jusque-là, et ne s'at-
tendait nullement à y rencontrer cent quarante et
un visages nouveaux.
Ensuite, Mandat ignorait l'ordre donné par cette
même municipalité, de désarmer le pont Neuf et
de faire évacuer l'arcade Saint- Jean ; ordre à l'exé-
cution duquel, vu son importance, avaient présidé
Manuel et Danton en personne.
Aussi, en arrivant au pont Neuf, Mandat fut-il
stupéfait de le voir complètement désert. Il s'ar-
rêta et envoya l'aide de camp en reconnaissance.
Au bout de dix minutes, l'aide de camp revint ;
il n'avait aperçu ni canon ni garde nationale : la
place Dauphine, la rue Dauphine, le quai des Au-
gustins étaient déserts comme le pont Neuf.
Mandat continua son chemin. Peut-être eût-il dû
revenir au château ; mais les hommes vont où le
destin les pousse.
Au fur et à mesure qu'il avançait vers l'hôtel de
ville, il lui semblait avancer vers la vie ; de même
que, dans certains cataclysmes organiques, le sang,
en se retirant vers le cœur, abandonne les extré-
mités, qui demeurent pâles et glacées, de même le
mouvement, la chaleur, la révolution enfin, étaient
sur le quai Pelletier, sur la place de Grève, dans
l'hôtel de viUe, siège réel de la vie populaire, cœur
de ce grand corps qu'on appelle Paris.
Mandat s'arrêta au coin du quai Pelletier et en-
voya son aide de camp à l'arcade Saint- Jean.
Par l'arcade Saint- Jean allait et venait librement
le flot populaire : la garde nationale avait disparu.
Mandat voulut retourner sur ses pas : le flot
LA COMTESSE DE CHARNY 321
s'était amassé derrière lui, et le poussait, comme
une épave, aux marches de l'hôtel de ville.
— Restez là ! dit-il à l'aide de camp ; et, s'il
m'arrive malheur, allez-en donner avis au châ-
teau.
Mandat se laissa aller au flot qui l'entraînait ;
l'aide de camp, dont l'uniforme indiquait l'impor-
tance secondaire, demeura au coin du quai Pelletier,
où personne ne l'inquiéta ; tous les regards étaient
fixés sur le commandant général.
En arrivant dans la grande salle de l'hôtel de
ville. Mandat se trouve en face de visages inconnus
et sévères.
C'est l'insurrection tout entière qui vient de-
mander compte de sa conduite à l'homme qui l'a
voulu non seulement combattre dans son dévelop-
pement, mais encore étouffer à sa naissance.
Aux Tuileries, il interrogeait ; — on se rappelle
sa scène avec Pétion.
Ici, il va être interrogé.
Un des membres de la nouvelle commune, — de
cette commune terrible qui étouffera l'Assemblée
législative, et luttera avec la Convention, — un des
membres de la nouvelle commune s'avance, et, au
nom de tous :
— Par quel ordre as-tu doublé la garde du châ-
teau ? demande-t-il.
— Par ordre du maire de Paris, répond Mandat.
— • Où est cet ordre ?
— Aux Tuileries, où je l'ai laissé, afin qu'il pût
être exécuté en mon absence.
— Pourquoi as-tu fait marcher les canons ?
— Parce que j 'ai fait marcher le bataillon, et que,
V. II
322 LA COMTESSE DE CHARNY
quand le bataillon marche, les canons marchent
avec lui.
— Où est Pétion ?
— Il était au château quand j 'ai quitté le château.
— Prisonnier ?
— Non, libre et se promenant dans le jardin.
En ce moment, l'interrogatoire est interrompu.
Un membre de la nouvelle commune apporte une
lettre décachetée, et demande à en faire tout haut
la lecture.
Mandat n'a besoin que de jeter un coup d'œil
sur cette lettre pour comprendre qu'il est perdu.
Il a reconnu son écriture.
Cette lettre, c'est l'ordre envoyé, à une heure du
matin, au commandant du bataillon posté à l'ar-
cade Saint- Jean, et enjoignant à celui-ci d'attaquer
par derrière l'attroupement qui se porterait sur le
château, tandis que le bataillon du pont Neuf l'at-
taquerait en flanc.
L'ordre est tombé entre les mains de la Commune
après la retraite du bataillon.
L'interrogatoire est fini. Quel aveu pourrait-on
obtenir de l'accusé, qui fût plus terrible que cette
lettre ?
Le conseil décide que Mandat sera conduit à
l'Abbaye.
Puis le jugement est lu à Mandat.
Ici commence l'interprétation.
En lisant le jugement à Mandat, le président,
assure-t-on, fit de la main un de ces gestes que le
peuple sait malheureusement trop bien interpréter :
— un geste horizontal.
« Le président, dit M. Peltier, auteur de la Ré-
LA COMTESSE DE CHARNY 323
volution du 10 août 1792, fit un geste horizontal très
expressif en disant : Qu'on l'entraîne ! »
Le geste eût, en effet, été très expressif un an
plus tard ; mais un geste horizontal, qui eût signifié
beaucoup en 1793, ne signifiait pas grand'chose
en 1792, époque où la guillotine ne fonctionnait pas
encore : c'est le 21 août seulement que tomba, sur
la place du Carrousel, la tête du premier royaliste ;
comment, onze jours auparavant, un geste hori-
zontal — à moins que ce ne fût un signe convenu
d'avance — ■ pouvait-il dire : « Tuez monsieur » ?
Malheureusement, le fait semble justifier l'accu-
sation.
A peine Mandat a-t-il descendu trois marches du
perron de l'hôtel de ville, qu'au moment où son fils
s'élance à sa rencontre, un coup de pistolet casse
la tête du prisonnier.
La même chose était arrivée, trois ans aupara-
vant, à Flesselles.
Mandat n'était que blessé, il se releva et, à l'ins-
tant même, retomba frappé de vingt coups de pique.
L'enfant tendait les bras, et criait : « Mon père !
mon père ! »
On ne fit point attention aux cris de l'enfant.
Puis, bientôt, de ce cercle où l'on ne voyait que
bras plongeant au milieu des éclairs des sabres et
des piques, s'éleva une tête sanglante et détachée
du tronc.
C'était la tête de Mandat.
L'enfant s'évanouit. L'aide de camp partit au
galop pour annoncer aux Tuileries ce qu'il avait vu.
Les assassins se partagèrent en deux bandes : les
uns allèrent jeter le corps à la rivière ; les autres.
324 LA COMTESSE DE CHARNY
promener, au bout d'une pique, la tête de Mandat
dans les rues de Paris.
Il était à peu près quatre heures du matin.
Précédons aux Tuileries l'aide de camp qui va
porter la nouvelle fatale, et voyons ce qui s'y passe.
Le roi confessé, — ■ et, du moment où sa con-
science était tranquille, rassuré à peu près sur tout
le reste, — le roi, qui ne savait résister à aucun des
besoins de la nature, le roi s'était couché. Il est vrai
qu'il s'était couché tout habillé.
Sur un redoublement de tocsin, et sur le bruit de
la générale qui commençait à battre, on réveilla le
roi.
Celui qui réveillait le roi, — M. de la Chesnaye, à
qui Mandat avait, en s'éloignant, laissé ses pouvoirs,
— réveillait le roi pour qu'il se montrât aux gardes
nationaux, et, par sa présence, par quelques paroles
dites à propos, ranimât leur enthousiasme.
Le roi se leva, alourdi, chancelant, mal réveillé ;
il était coiffé en poudre, et tout un côté de sa coif-
fure, celui sur lequel il s'était couché, était aplati.
On chercha le coiffeur ; il n'était pas là. Le roi
sortit de sa chambre sans être coiffé.
La reine, prévenue, dans la saUe du conseil où
elle était, que le roi allait se montrer à ses défen-
seurs, accourut à la rencontre du roi.
Tout au contraire du pauvre monarque, avec son
regard morne qui ne regardait personne, avec les
muscles de sa bouche distendus et palpitants de
mouvements involontaires, avec son habit violet
qui lui donnait l'air de porter le deuil de la royauté,
— la reine était pâle, mais brûlait de fièvre ; elle
avait les paupières rouges, mais sèches.
- LA COMTESSE DE CHARNY 325
Elle s'attacha à cette espèce de fantôme de la
monarchie qui, au lieu d'apparaître à minuit, se
montrait en plein jour avec l'œil gros et clignotant.
Elle espérait lui donner ce qui surabondait en
elle de courage, de force et de vie.
Tout alla bien, au reste, tant que l'exhibition
royale demeura dans l'intérieur des appartements,
quoique les gardes nationaux mêlés aux gentils-
hommes, voyant de près le roi, — ce pauvre homme
mou et lourd qui avait si mal réussi déjà dans une
situation pareille, sur le balcon de M. Sauce, à
Varermes, — se demandassent si c'était bien là le
héros du 20 juin, ce roi dont les prêtres et les fem-
mes commençaient à broder, sur un crêpe funéraire,
la poétique légende.
Et, il faut le dire, non, ce n'était point là le roi
que la garde nationale s'attendait à voir.
Juste en ce moment, le vieux duc de Mailly, —
avec une de ces bonnes intentions destinées à
fournir un pavé de plus à l'enfer, — juste en ce
moment, disons-nous, le vieux duc de Mailly tire
son épée, et vient se jeter aux genoux du roi en
jurant, d'une voix tremblotante, de mourir, lui et
la noblesse de France, qu'il représente, pour le petit-
fils de Henri IV.
C'étaient là deux maladresses au lieu d'une : la
garde nationale n'avait point de grandes sympathies
pour cette noblesse de France que représentait M. de
Mailly ; puis ce n'était point le petit-fils de Henri IV
qu'elle venait défendre : c'était le roi constitutionnel.
Aussi, en réponse à quelques cris de « Vive le roi ! »
les cris de « Vive la nation ! » éclatèrent-ils de tous
côtés.
326 LA COMTESSE DE CHARNY
Il fallait prendre une revanche. On poussa le roi
à descendre dans la cour Royale. Hélas ! ce pauvre
roi, dérangé de ses repas, ayant dormi une heure
au lieu de sept, nature toute matérielle, n'avait
plus de volonté à lui : c'était un automate recevant
son impulsion d'une volonté étrangère.
Qui lui donnait cette impulsion ?
La reine, nature nerveuse, qui n'avait ni mangé ni
dormi.
Il y a des êtres malheureusement organisés qui,
une fois que les circonstances les dépassent, réus-
sissent mal à tout ce qu'ils entreprennent. Au lieu
d'attirer à lui les dissidents, Louis XVI, en s'ap-
prochant d'eux, sembla venir exprès pour leur mon-
trer combien peu de prestige la royauté qui tombe
laisse au front de l'homme, quand cet homme n'a
pour lui ni le génie ni la force.
Là, comme dans les appartements, les royalistes
quand même poussèrent quelques cris de « Vive le
roi ! » mais un immense cri de « Vive la nation ! »
leur répondit.
Puis, les royalistes ayant eu la maladresse d'in-
sister :
— Non, non, non, crièrent les patriotes, pas d'au-
tre roi que la nation !
Et le roi, presque suppliant, leur réphquait :
— - Oui, mes enfants, la nation et votre roi ne
font et ne feront jamais qu'un !
— Apportez le dauphin, dit tout bas Marie-
Antoinette à Madame Elisabeth ; peut-être la vue
d'un enfant les touchera-t-elle.
On alla chercher le dauphin.
Pendant ce temps, le roi continuait cette triste
LA COMTESSE DE CHARNY 327
revue ; il eut alors la mauvaise idée de s'approcher
des artilleurs. C'était une faute : les artilleurs
étaient presque tous républicains.
Si le roi eût su parler, s'il eût pu se faire écouter
des hommes que leur conviction éloignait de lui,
c'était une chose courageuse et qui pouvait réussir,
que cette pointe vers les canons ; mais il n'y avait
rien d'entraînant ni dans la parole ni dans le geste
de Louis XVI. Il balbutia ; les royalistes voulurent
couvrir son hésitation en essayant de nouveau ce cri
malencontreux de « Vive le roi ! » qui avait déjà
deux fois échoué : ce cri faillit amener une collision.
Des canonniers quittèrent leur poste, et, s'élan-
çant vers le roi, qu'ils menacèrent du poing :
— Mais tu crois donc, dirent-ils, que, pour dé-
fendre un traître comme toi, nous allons faire feu
sur nos frères ?
La reine tira le roi en arrière.
— Le dauphin ! le dauphin ! crièrent plusieurs
voix ; vive le dauphin !
Personne ne répéta ce cri ; le pauvre enfant n'ar-
rivait point à son heure : il manqua son entrée,
comme on dit au théâtre.
Le roi reprit le chemin du château, et ce fut une
véritable retraite, presque une fuite.
Arrivé chez lui, Louis XVI tomba tout essoufflé
dans un fauteuil.
La reine, restée à la porte, cherchait des yeux,
regardant tout autour d'eUe, demandant un appui
à quelqu'un.
Elle aperçut Chamy debout, appuyé au cham-
branle de la porte de son appartement, à elle ; eUe
aUa à lui.
328 LA COMTESSE DE CHARNY
— Ah ! monsieur, lui dit-elle, tout est perdu !
— J'en ai peur, madame, répondit Charny.
— Pouvons-nous encore fuir ?
— Il est trop tard, madame !
— Que nous reste-t-il donc à faire, alors ?
— A mourir ! répondit Charny, en s'inclinant.
La reine poussa un soupir, et rentra chez elle.
XXIX
DE SIX A NEUF HEURES DU MATIN
A PEINE Mandat tué, la Commune avait nommé
Santerre commandant général à sa place, et San-
terre avait aussitôt fait battre la générale dans
toutes les rues, et donné l'ordre de redoubler le
tocsin dans toutes les églises ; puis il avait organisé
des patrouilles patriotes, avec ordre de pousser jus-
qu'aux Tuileries, et d'éclairer surtout l'Assemblée.
Au reste, des patrouilles avaient, toute la nuit,
parcouru les environs de l'Assemblée nationale.
Vers dix heures du soir, on avait arrêté, aux
Champs-Elysées, un rassemblement de onze per-
sonnes armées, dix de poignards et de pistolets, la
onzième d'une espingole.
Ces onze personnes se laissèrent prendre sans
résistance, et conduire au corps de garde des
Feuillants.
Pendant le reste de la nuit, onze autres prison-
niers furent faits.
On les avait mis dans deux chambres séparées.
Au point du jour, les onze premiers trouvèrent
moyen de s'évader en sautant de leur fenêtre dans
un jardin, et en brisant les portes de ce jardin.
Onze restèrent donc, plus solidement enfermés.
A sept heures du matin, on amena dans la cour
329
330 LA COMTESSE DE CHARNY
des Feuillants un jeune homme de vingt-neuf à
trente ans, en uniforme et en bonnet de garde
national. La fraîcheur de son uniforme, l'éclat de
ses armes, l'élégance de sa tournure l'avaient fait
soupçonner d'aristocratie, et avaient amené son
arrestation. Au surplus, il était fort calme.
Un nommé Bonjour, ancien commis à la marine,
présidait, ce jour-là, la section des Feuillants.
Il interrogea le garde national.
— Où vous a-t-on arrêté ? lui demanda-t-il.
— Sur la terrasse des Feuillants, répondit le
prisonnier.
— Que f aisiez-vous là ?
— Je me rendais au château.
• — Dans quel but ?
— Afin d'obéir à un ordre de la municipalité.
— Que vous enjoignait cet ordre ?
— De vérifier l'état des choses, et d'en faire mon
rapport au procureur général syndic du départe-
ment.
— Avez- vous cet ordre ?
— Le voici.
Et le jeune homme tira un papier de sa poche.
Le président déplia le papier, et lut :
« Le garde national porteur du présent ordre se
rendra au château, pour vérifier l'état des choses,
et en faire son rapport à M. le procureur général
syndic du département.
« BoiRiE, Le Roulx, officiers municipaux. »
L'ordre était positif ; cependant, on craignit que
les signatures ne fussent fausses, et on envoya à
LA COMTESSE DE CHARNY 331
l'hôtel de ville un homme chargé de les faire recon-
naître par les deux signataires.
Cette dernière arrestation avait amassé beaucoup
de monde dans la cour des Feuillants, et, au milieu
de cette multitude, quelques voix — il y a toujours
de ces voix-là dans les rassemblements populaires
— quelques voix commencèrent à demander la
mort des prisonniers.
Un commissaire de la municipalité qui se trouvait
là comprit qu'il ne fallait pas laisser ces voix pren-
dre de consistance.
Il monta sur un tréteau pour haranguer le peuple,
et l'engager à se retirer.
Au moment où la foule allait peut-être céder à
l'influence de cette parole miséricordieuse, l'homme
envoyé à l'hôtel de ville pour la vérification de la
signature des deux municipaux revint en disant que
l'ordre était bien réel, et que l'on pouvait mettre en
liberté le nommé Suleau, qui en était porteur.
C'était le même que nous avons vu pendant cette
soirée chez madame de Lambaile où Gilbert fit pour
le roi Louis XVI un dessin de la guillotine, et où
Marie- Antoinette reconnut, dans cet instrument
étrange, la machine inconnue que Cagliostro lui
avait montrée dans une carafe au château de Ta-
verney.
A ce nom de Suleau, une femme perdue dans la
foule releva la tête, et poussa un cri de rage.
— Suleau ! cria-t-elle ; Suleau, le rédacteur en
chef des Actes des Apôtres ? Suleau, un des assassins
de l'indépendance liégeoise?... A moi, Suleau ! Je
demande la mort de Suleau I
La foule s'ouvrit pour faire place à cette femme,
332 LA COMTESSE DE CHARNY
petite, chétive, vêtue d'une amazone aux couleurs
de la garde nationale, armée d'un sabre qu'elle
portait en bandoulière ; elle s'avança vers le com-
missaire de la municipalité, le força de descendre
du tréteau, et monta à sa place.
A peine de sa tête eut-elle dominé la foule, que
la foule ne jeta qu'un seul cri :
— Théroigne !
En effet, Théroigne était la femme populaire par
excellence ; sa coopération aux 5 et 6 octobre, son
arrestation à Bruxelles, son séjour dans les prisons
autrichiennes, son agression au 20 juin, lui avaient
fait une popularité si grande, que Suleau, dans son
journal railleur, lui avait donné pour amant le
citoyen Populus, c'est-à-dire le peuple tout entier.
Il y avait là une double allusion à la popularité
de Théroigne, et à la facilité de ses mœurs, que l'on
accusait d'être excessive.
En outre, Suleau avait publié, à Bruxelles, le
Tocsin des Rois, et avait aidé ainsi à écraser la
révolution liégeoise, et à remettre sous le bâton
autrichien et la mitre d'un prêtre un noble peuple
qui voulait être libre et français.
Justement, à cette époque-là, Théroigne était en
train d'écrire le récit de son arrestation, et en avait
déjà lu quelques chapitres aux Jacobins.
Elle demanda non seulement la mort de Suleau,
mais encore celle des onze prisonniers qui étaient
avec lui.
Suleau entendait retentir cette voix qui, au
miheu des applaudissements, réclamait sa mort et
ceUe de ses compagnons ; il appela, à travers la
porte, le chef du poste qui le gardait.
LA COMTESSE DE CHARNY 333
Ce poste était de deux cents hommes de garde
nationale.
— Laissez-moi sortir, dit-il ; je me nommerai : on
me tuera, et tout sera dit ; ma mort sauvera onze
existences.
On refusa de lui ouvrir la porte.
Il essaya de sauter par la fenêtre ; ses compagnons
le tirèrent en arrière, et le retinrent.
Ils ne pouvaient croire qu'on les livrerait froide-
ment aux égorgeurs.
Ils se trompaient.
Le président Bonjour, intimidé par les cris de la
multitude, fit droit à la réclamation de Théroigne
en défendant à la garde nationale de résister à la
volonté du peuple.
La garde nationale obéit, s'écarta et, en s'écar-
tant, livra la porte.
Le peuple se précipita dans la prison, et au hasard
s'empara du premier venu.
Ce premier venu était un abbé nommé Bouyon,
auteur dramatique également connu par les épi-
grammes du Cousin Jacques et par les chutes que
les trois quarts de ses pièces avaient éprouvées au
théâtre de la Montansier. C'était un homme colossal ;
arraché d'entre les bras du commissaire de la muni-
cipalité, qui essayait de le sauver, il fut entraîné
dans la cour, et commença contre ses égorgeurs
une lutte désespérée ; quoiqu'il n'eût d'autre arme
que ses mains, deux ou trois de ces misérables
furent mis par lui hors de combat.
Un coup de baïonnette le cloua à la muraille ; il
expira sans que ses derniers coups pussent atteindre
ses ennemis.
334 LA COMTESSE DE CHARNY
Pendant cette lutte, deux des prisonniers par-
vinrent à s'échapper.
Celui qui succéda à l'abbé Bouyon était un ci-
devant garde du roi nommé Solminiac ; sa défense
fut non moins vigoureuse que celle de son prédé-
cesseur : sa mort n'en fut que plus cruelle ; puis
on en massacra un troisième dont le nom est resté
inconnu. Suleau vint le quatrième,
— Tiens, dit une femme à Théroigne, le voilà, ton
Suleau !
Théroigne ne le connaissait pas de visage ; elle
le croyait prêtre, et l'appelait l'abbé Suleau ;
comme un chat-tigre, elle s'élança, et le prit à la
gorge.
Suleau était jeune, brave et vigoureux ; il jeta
d'un coup de poing Théroigne à dix pas de lui, se
débarrassa, par une violente secousse, de trois ou
quatre hommes acharnés sur lui, arracha un sabre
des mains des assassins, et, de ses deux premiers
coups, étendit à terre deux égorgeurs.
Alors commença une lutte terrible ; toujours
gagnant du terrain, toujours s'avançant vers la
porte, Suleau se dégagea trois fois ; il l'atteignait,
cette malheureuse porte ; mais, obHgé de se re-
tourner pour l'ouvrir, il s'offrit un instant sans
défense à ses assassins : cet instant suffit à vingt
sabres pour lui traverser le corps.
Il tomba aux pieds de Théroigne, qui eut cette
cruelle joie de lui faire sa dernière blessure.
Le pauvre Suleau venait de se marier, il y avait
deux mois, à une femme charmante, fille d'un
peintre célèbre, à Adèle Hal.
Tandis que Suleau luttait ainsi contre les égor-
LA COMTESSE DE CHARNY 335
geurs, un troisième prisonnier avait trouvé moyen
de s'évader.
Le cinquième, qui apparut traîné hors du corps
de garde par les assassins, fit jeter à la foule un cri
d'admiration : c'était un ancien garde du corps,
nommé du Vigier, que l'on n'appelait que le beau
Vigier. Comme il était aussi brave que beau, aussi
adroit que brave, il lutta plus d'un quart d'heure,
tomba trois fois, se releva trois fois, et, dans toute
la largeur de la cour, teignit chaque pavé de son
sang, mais aussi de celui de ses assassins. Enfin,
comme Suleau, écrasé par le nombre, il succomba.
La mort des quatre autres fut un simple égorge-
ment ; on ignore leurs noms.
Les neuf cadavres furent traînés sur la place
Vendôme, ou on les décapita ; puis leurs têtes,
mises sur des piques, furent promenées dans tout
Paris.
Le soir, un domestique de Suleau racheta à prix
d'or la tête de son maître, et parvint, à force de
recherches, à retrouver le cadavre ; c'était la pieuse
épouse de Suleau, enceinte de deux mois, qui de-
mandait à grands cris ces précieux restes pour leur
rendre les derniers devoirs.
Ainsi, avant même que la lutte fût commencée,
le sang avait déjà coulé à deux endroits : sur les
marches de l'hôtel de ville ; dans la cour des Feuil-
lants.
Nous allons le voir couler aux Tuileries tout à
l'heure ; — après la goutte, le ruisseau ; après le
ruisseau, le fleuve !
Juste au moment où ces meurtres s'accomplis-
saient, c'est-à-dire entre huit et neuf heures du
336 LA COMTESSE DE CHARNY
matin, dix ou onze mille gardes nationaux, réunis
par le tocsin de Barbaroux et par la générale de
Santerre, descendaient la rue Saint-Antoine, fran-
chissaient cette fameuse arcade Saint-Jean si bien
gardée la nuit précédente, et débouchaient sur la
place de Grève.
Ces dix mille hommes venaient demander l'ordre
de marcher sur les Tuileries.
On les fit attendre une heure.
Deux versions couraient dans la foule :
La première, c'est qu'on espérait des concessions
du château ;
La seconde, c'est que le faubourg Saint-Marceau
n'était pas prêt, et qu'on ne devait pas marcher
sans lui.
• Un millier d'hommes à piques s'impatienta ;
comme toujours, les plus mal armés se trouvaient
être les plus ardents.
Ils percèrent les rangs de la garde nationale, disant
qu'ils se passeraient d'elle, et prendraient seuls le
château.
Quelques fédérés marseillais et dix ou douze
gardes-françaises — de ces mêmes gardes-françaises
qui, trois ans auparavant, avaient pris la Bastille
— se mirent à leur tête, et furent, par acclamation,
salués chefs.
Ce fut l'avant-garde de l'insurrection.
Cependant, l'aide de camp qui avait vu assas-
siner Mandat était revenu aux Tuileries à franc
étrier ; mais ce n'était qu'au moment où, après cette
promenade néfaste dans les cours, le roi était rentré
chez lui et la reine chez elle, qu'il avait pu les joindre,
et leur annoncer la sombre nouvelle.
LA COMTESSE DE CHARNY 337
La reine éprouvait ce qu'on éprouve chaque fois
que l'on vous annonce la mort d'un homme qu'on
vient de quitter il y a un instant ; elle n'y pouvait
croire ; eUe se fit raconter la scène une première
fois, puis une seconde fois dans tous ses détails.
Pendant ce temps, le bruit d'une rixe montait
jusqu'au premier étage, et entrait par les fenêtres
ouvertes.
Les gendarmes, les gardes nationaux et les canon-
niers patriotes, — ceux qui avaient crié : « Vive la
nation ! » enfin, — commençaient à provoquer les
royalistes en les appelant messieurs les grenadiers
royaux, disant qu'il n'y avait parmi les grenadiers
des Filles-Saint-Thomas et ceux de la Butte-des-
Moulins que des hommes vendus à la cour, et,
comme on ignorait encore en bas la mort du com-
mandant général, qui était déjà sue au premier
étage, un grenadier s'écria tout haut :
— Décidément, cette canaille de Mandat n'a en-
voyé au château que des aristocrates !
Le fils aîné de Mandat était dans les rangs de
la garde nationale. — Nous avons vu où était le
plus jeune : il essayait, mais inutilement, de dé-
fendre son père sur les marches de l'hôtel de
ville.
A cette insulte faite à son père absent, le frère
aîné s'élança hors des rangs, le sabre haut.
Trois ou quatre canonniers se jetèrent au-devant
de lui.
Weber, le valet de chambre de la reine, était là
en garde national, parmi les grenadiers de Saint-
Roch. Il vola au secours du jeune homme.
On entendit un cliquetis de sabres ; la querelle se
338 LA COMTESSE DE CHARNY
dessinait entre les deux partis. La reine, attirée à la
fenêtre par le bruit, reconnut Weber,
Elle appela Thierry, le valet de chambre du roi,
et lui ordonna d'aller chercher son frère de lait.
Weber monta, et raconta tout à la reine.
En retour, la reine lui annonça la mort de Mandat.
Le bruit continuait sous les fenêtres.
— Vois donc ce qui se passe, Weber, dit la reine,
— Ce qui se passe, madame ?... Voilà les canon-
niers qui abandonnent leurs pièces, et qui y enfon-
cent de force un boulet, et, comme les pièces ne sont
pas chargées, voilà maintenant des pièces hors de
service !
— Que penses-tu de tout cela, mon pauvre
Weber ?
• — Je pense, dit le bon Autrichien, que Votre Ma-
jesté devrait consulter M. Rœderer, qui me paraît
encore un des plus dévoués qu'il y ait au château.
— Oui, mais où lui parler sans être écoutée,
espionnée, interrompue ?
— Dans mon appartement, si la reine le veut, dit
le valet de chambre Thierry.
— Soit, dit la reine.
Puis, se retournant vers son frère de lait :
— Va me chercher M. Rœderer, dit-elle, et
amène-le chez Thierry.
Et, tandis que Weber sortait seul par une porte,
la reine sortait par l'autre, suivant Thierr3'\
Neuf heures sonnaient à l'horloge du château.
XXX
DE NEUF HEURES A MIDI
Quand on touche à un point de l'histoire aussi im-
portant que celui où nous sommes arrivés, on ne
doit omettre aucun détail, attendu que l'un se
rattache à un autre, et que l'adjonction exacte de
tous ces détails forme la longueur et la largeur de
cette toile savante qui se déroule aux yeux de
l'avenir, entre les mains du passé.
Au moment où Weber allait annoncer au syndic
de la commune que la reine désirait lui parler, le
capitaine suisse Durler montait chez le roi pour
demander à lui ou au major général les derniers
ordres.
Chamy aperçut le bon capitaine, cherchant quel-
que huissier ou quelque valet de chambre qui pût
l'introduire auprès du roi.
— Que désirez-vous, capitaine ? demanda-t-il.
— N'êtes-vous pas le major général? dit M. Dur-
ler.
— Oui, capitaine.
— Je viens prendre les derniers ordres, monsieur,
attendu que la tête de colonne de l'insurrection
commence à paraître sur le Carrousel.
— On vous recommande de ne pas vous laisser
339
340 LA COMTESSE DE CHARNY
forcer, monsieur, le roi étant décidé à mourir au
milieu de vous.
— Soyez tranquille, monsieur le major, répondit
simplement le capitaine Durler.
Et il alla porter à ses compagnons cet ordre, qui
était leur arrêt de mort.
En effet, comme l'avait dit le capitaine Durler,
l'avant-garde de l'insurrection commençait à pa-
raître.
C'étaient ces mille hommes armés de piques, en
tête desquels marchaient une vingtaine de Marseil-
lais et douze ou quinze gardes-françaises ; dans les
rangs de ces derniers brillaient les épaulettes d'or
d'un jeune capitaine.
Ce jeune capitaine, c'était Pitou, qui, recom-
mandé par Billot, avait été chargé d'une mission
que nous allons lui voir exposer tout à l'heure.
Derrière cette avant-garde venait, à la distance
d'un demi-quart de lieue à peu près, un corps con-
sidérable de gardes nationaux et de fédérés précé-
dés par une batterie de douze pièces de canon.
Les Suisses, lorsque l'ordre du major général leur
fut communiqué, se rangèrent silencieusement et
résolument chacun à son poste, gardant ce froid et
sombre silence de la résolution.
Les gardes nationaux, moins sévèrement disci-
plinés, mirent à la fois dans leurs dispositions plus
de bruit et de désordre, mais une résolution égale.
Les gentilshommes, mal organisés, n'ayant que
des armes de courte portée, — • épées ou pistolets, — ■
sachant qu'il s'agissait cette fois d'un combat à
mort, virent, avec une espèce d'ivresse fiévreuse,
approcher le moment où ils allaient se trouver en
LA COMTESSE DE CHARNY 341
contact avec le peuple, ce vieil adversaire, cet
éternel athlète, ce lutteur toujours vaincu, et, ce-
pendant, grandissant toujours depuis huit siècles !
Pendant que les assiégés ou ceux qui allaient
l'être prenaient ces dispositions, on frappait à la
porte de la cour Royale, et plusieurs voix criaient :
« Parlementaire ! » tandis qu'on faisait flotter au-
dessus du mur un mouchoir blanc fixé à la lance
d'une pique.
On alla chercher Rœderer.
A moitié chemin, on le rencontra.
— On frappe à la porte Royale, monsieur, lui
dit-on.
— J'ai entendu les coups, et j'y vais.
— Que faut-il faire ?
— Ouvrez.
L'ordre fut transmis au concierge, qui ouvrit la
porte, et se sauva à toutes jambes.
Rœderer se trouva en face de l'avant-garde des
hommes à piques.
— Mes amis, dit Rœderer, vous avez demandé
que l'on ouvrît la porte à un parlementaire, et non à
une armée. Où est le parlementaire ?
— ■ Me voici, monsieur, dit Pitou avec sa douce
voix et son bienveillant sourire.
— Qui êtes- vous ?
— Je suis le capitaine Ange Pitou, chef des
fédérés d'Haramont.
Rœderer ne savait pas ce que c'était que les
fédérés d'Haramont ; mais, comme le temps était
précieux, il ne jugea point à propos de le demander,
— Que désirez-vous ? reprit-il.
— Je désire avoir le passage pour moi et mes amis.
342 LA COMTESSE DE CHARNY
Les amis de Pitou, en haillons, brandissant leurs
piques, et faisant de gros yeux, paraissaient de fort
dangereux ennemis.
— Le passage ! et pourquoi faire ?
— Pour aller bloquer l'Assemblée... Nous avons
douze pièces de canon ; pas une ne tirera, si l'on
fait ce que nous voulons.
— Et que voulez- vous ?
— La déchéance du roi.
— Monsieur, dit Rœderer, la chose est grave !
— ■ Très grave, oui, monsiear, répondit Pitou avec
sa politesse accoutumée.
— Elle mérite donc qu'on en délibère.
— C'est trop juste ! répondit Pitou.
Et, regardant l'horloge du château :
— Il est dix heures moins un quart, dit-il ; nous
vous donnons jusqu'à dix heures ; si, à dix heures
sonnantes, nous n'avons pas de réponse, nous atta-
quons.
— En attendant, vous permettez qu'on referme
la porte, n'est-ce pas ?
— Sans doute.
Puis, s'adressant à ses acolytes :
— Mes amis, dit-il, permettez qu'on referme la
porte.
Et il fit signe aux plus avancés des hommes à
piques de reculer.
Ils obéirent, et la porte fut refermée sans difficulté.
Mais, grâce à cette porte ouverte un instant, les
assiégeants avaient pu juger des préparatifs formi-
dables faits pour les recevoir.
Cette porte fermée, l'envie prit aux hommes de
Pitou de continuer à parlementer.
LA COMTESSE DE CHARNY 343
Quelques-uns se hissèrent sur les épaules de leurs
camarades, montèrent sur le mur, s'y établirent à
califourchon, et commencèrent à causer avec la
garde nationale.
La garde nationale rendit la main, et causa.
Le quart d'heure s'écoula ainsi.
Alors, un homme vint du château, et donna
l'ordre d'ou\'Tir la porte.
Cette fois, le concierge était blotti dans sa loge,
et ce furent les gardes nationaux qui levèrent les
barres.
Les assiégeants crurent que leur demande leur
était accordée ; aussitôt la porte ouverte, ils entrè-
rent comme des hommes qui ont longtemps attendu,
et que de puissantes mains poussent par derrière,
c'est-à-dire en foule, appelant les Suisses à grands
cris, mettant les chapeaux au bout des piques et des
sabres, et criant : « Vive la nation ! Vive la garde
nationale ! Vivent les Suisses ! »
Les gardes nationaux répondirent aux cris de
<( Vive la nation ! »
Les Suisses gardèrent un sombre et profond
silence.
A la bouche des canons seulement, les assaillants
s'arrêtèrent et regardèrent devant eux et autour
d'eux.
Le grand vestibule était plein de Suisses, placés
sur trois de hauteur ; un rang se tenait, en outre,
sur chaque marche de l'escalier ; ce qui permettait
à six rangs de faire feu à la fois.
Quelques-uns des insurgés commencèrent à ré-
fléchir, et au nombre de ceux-là était Pitou ; seule-
ment, il était déjà un peu tard pour réfléchir.
344 LA COMTESSE DE CHARNY
Au reste, c'est ce qui arrive toujours en pareille
circonstance à ce brave peuple, dont le caractère
principal est d'être enfant, c'est-à-dire tantôt bon,
tantôt cruel.
En voyant le danger, il n'eut pas un instant l'idée
de le fuir ; mais il essaya de le tourner, en plai-
santant avec les gardes nationaux et les Suisses.
Les gardes nationaux n'étaient pas éloignés de
plaisanter eux-mêmes ; mais les Suisses gardaient
leur sérieux ; car, cinq minutes avant l'apparition
de l'avant-garde insurrectionnelle, voici ce qui était
arrivé :
Comme nous l'avons raconté dans le chapitre
précédent, les gardes nationaux patriotes, à la
suite de la querelle survenue à propos de Mandat,
s'étaient séparés des gardes nationaux royalistes,
et, en se séparant de leurs concitoyens, ils avaient,
en même temps, fait leurs adieux aux Suisses, dont
ils estimaient et plaignaient le courage.
Ils avaient ajouté qu'ils recevraient dans leurs
maisons, comme des frères, ceux des Suisses qui
voudraient les suivre.
Alors, deux Vaudois, répondant à cet appel fait
dans leur langue, avaient quitté leur rang, et étaient
venus se J€ter dans les bras des Français, c'est-à-
dire de leurs véritables compatriotes.
Mais, au même instant, deux coups de fusil
étaient partis des fenêtres du château, et deux
baUes avaient atteint les déserteurs dans les bras
mêmes de leurs nouveaux amis.
Les officiers suisses, excellents tireurs, chasseurs
d'isards et de chamois, avaient trouvé ce moyen de
couper court à la désertion.
LA COMTESSE DE CHARNY 345
La chose avait, en outre, on le comprendra,
rendu les autres Suisses sérieux jusqu'au mutisme.
Quant aux hommes qui venaient d'être intro-
duits dans la cour, armés de vieux pistolets, de
vieux fusils et de piques neuves, c'est-à-dire plus
mal armés que s'ils n'avaient pas eu d'armes,
c'étaient de ces étranges précurseurs de révolution
comme nous en avons vu en tête de toutes les
grandes émeutes, et qui accourent en riant ouvrir
l'abîme où va s'engloutir un trône ; — ■ parfois plus
qu'un trône : une monarchie !
Les canonniers étaient venus à eux, la garde na-
tionale paraissait toute portée à y venir ; ils tâchè-
rent de décider les Suisses à en faire autant.
Ils ne s'apercevaient pas que le temps s'écoulait,
que leur chef Pitou avait donné à M. Rœderer
jusqu'à dix heures, et qu'il était dix heures un
quart.
Ils s'amusaient : pourquoi auraient-ils compté les
minutes ?
L'un d'eux avait, non pas une pique, non pas un
fusil, non pas un sabre, mais une perche à abaisser
les branches d'arbres, c'est-à-dire une perche à
crochet.
Il dit à son voisin :
— Si je péchais un Suisse ?
— Pêche ! lui dit le voisin.
Et notre homme accrocha un Suisse par sa buffle-
terie, et attira le Suisse à lui.
Le Suisse ne résista que juste ce qu'il fallait pour
avoir l'air de résister.
— Ça mord ! dit le pêcheur.
— Alors, va en douceur ! dit l'autre.
346 LA COMTESSE DE CHARNY
L'homme à la perche alla en douceur, et le Suisse
passa du vestibule dans la cour, comme un poisson
passe de la rivière sur la berge.
Ce furent de grandes acclamations et de grands
éclats de rire.
— Un autre ! un autre ! cria-t-on de tous côtés.
Le pêcheur avisa un autre Suisse, qu'il accrocha
comme le premier.
Après le second, vint un troisième, puis un qua-
trième, puis un cinquième.
Tout le régiment y eût passé, si l'on n'eût entendu
retentir le mot En joue !
En voyant s'abaisser les fusils avec le bruit ré-
gulier et la précision mécanique qui accompagnent
ce mouvement chez les troupes régulières, un des
assaillants — il y a toujours, en pareille circon-
stance, un insensé qui donne le signal du massacre
— un des assaillants tira un coup de pistolet sur
une des fenêtres du château.
Pendant le court intervalle qui, dans le com-
mandement, sépare le mot En joue ! du mot Feu !
Pitou comprit tout ce qui allait se passer.
— Ventre à terre ! cria-t-il à ses hommes ; ventre
à terre, ou vous êtes tous morts !
Et, joignant l'exemple au précepte, il se jeta à
terre.
Mais, avant que sa recommandation eût eu le
temps d'être suivie, le mot Feu ! retentit sous le
vestibule, qui s'emplit de bruit et de fumée, en
crachant, comme une immense espingole, une grêle
de balles.
La masse compacte, — la moitié de la colonne
peut-être était entrée dans la cour, — la masse
LA COMTESSE DE CHARNY 347
compacte ondoya comme une moisson courbée par
le vent, puis comme une moisson sciée par la faucille,
et chancela et s'affaissa sur elle-même.
Le tiers à peine était resté vivant !
Ce tiers s'enfuit, passant sous le feu des deux
lignes et sous celui des baraques ; lignes et baraques
tirèrent à bout portant.
Les tireurs se fussent tués les uns les autres s'ils
n'avaient pas eu entre eux un si épais rideau
d'hommes.
Le rideau se déchira par larges lambeaux ; quatre
cents hommes restèrent couchés sur le pavé, dont
trois cents tués roides !
Les cent autres, blessés plus ou moins mortelle-
ment, se plaignant, essayant de se relever, retom-
bant, donnaient à certaines parties de ce champ
de cadavres une mobilité pareille à celle d'un flot
expirant, mobilité effroyable à voir !
Puis, peu à peu, tout s'affaissa, et, à part quel-
ques entêtés qui s'obstinèrent à vivre, tout rentra
dans l'immobilité.
Les fuyards se répandirent dans le Carrousel, dé-
bordant d'un côté sur les quais, de l'autre dans la
rue Saint-Honoré, en criant : « Au meurtre ! on
nous assassine ! »
Au pont Neuf, à peu près, ils rencontrèrent le
gros de l'armée.
Ce gros de l'armée était commandé par deux
hommes à cheval suivis d'un homme à pied, et qui
semblait, quoique à pied, avoir part au commande-
ment.
— Ah ! crièrent les fuyards, reconnaissant, dans
un de ces deux cavaliers, le brasseur du faubourg
348 LA COMTESSE DE CHARNY
Saint- Antoine, — • remarquable par sa taille colos-
sale, à laquelle servait de piédestal un énorme cheval
flamand, — ■ ah ! monsieur Santerre, à nous ! à l'aide !
on égorge nos frères !
— Qui cela ? demanda Santerre.
— Les Suisses ! ils ont tiré sur nous, tandis que
nous avions la bouche à leur joue.
Santerre se retourna vers le second cavalier.
— Que pensez-vous de cela, monsieur ? lui de-
manda-t-il.
— Ma foi ! dit, avec un accent allemand très
prononcé, le second cavalier, qui était un petit
homme blond, portant les cheveux coupés en brosse,
je pense qu'il y a un proverbe militaire qui dit : « Le
soldat doit se porter où il entend le bruit de la
fusillade ou du canon. » Portons-nous où se fait le
bruit !
— Mais, demanda l'homme à pied à l'un des
fuyards, vous aviez avec vous un jeune officier ; je
ne le vois plus.
— Il est tombé le premier, citoyen représentant ;
et c'est un malheur, car c'était un bien brave jeune
homme !
— Oui, c'était un brave jeune homme ! répondit,
en pâlissant légèrement, celui à qui l'on avait
donné le titre de représentant ; oui, c'était un
brave jeune homme ! aussi va-t-il être bravement
vengé ! — En avant, monsieur Santerre !
— Je crois, mon cher Billot, dit Santerre, que,
dans une si grave affaire, il faut appeler à notre
aide non seulement le courage, mais encore l'expé-
rience.
— Soit.
LA COMTESSE DE CHARNY 349
— En conséquence, je propose de remettre le
commandement général au citoyen Westermann,
— qui est un vrai général, et un ami du citoyen
Danton, — ■ m'offrant de lui obéir le premier comme
simple soldat.
— Tout ce que vous voudrez, dit Billot, pourvu
que nous marchions sans perdre un instant.
— Acceptez-vous le commandement, citoyen
Westermann ? demanda Santerre.
— • J'accepte, répondit laconiquement le Prussien.
— En ce cas, donnez vos ordres.
— En avant ! cria Westermann.
Et l'immense colonne, arrêtée un instant, se remit
en route.
Au moment où son avant-garde pénétrait à la
fois dans le Carrousel par les guichets de la rue de
l'Échelle et par ceux des quais, onze heures son-
naient à l'horloge des Tuileries.
XXXI
DE NEUF HEURES A MIDI
En rentrant au château, Rœderer trouva le valet
de chambre, qui le cherchait de la part de la reine ;
lui-même cherchait la reine, sachant que, dans ce
moment, elle était la vraie force du château.
Il fut donc heureux d'apprendre qu'elle l'atten-
dait dans un endroit écarté où il pourrait lui parler
seul et sans être interrompu.
En conséquence, il monta derrière Weber.
La reine était assise près de la cheminée, le dos
tourné à la fenêtre.
Au bruit que fit la porte, elle se retourna vive-
ment.
— Eh bien, monsieur ?... demanda-t-elle interro-
geant sans donner un but positif à son interroga-
tion.
— La reine m'a fait l'honneur de m'appeler ?
répondit Rœderer.
— Oui, monsieur ; vous êtes un des premiers ma-
gistrats de la ville ; votre présence au château est
un bouclier pour la royauté ; je veux donc vous
demander ce que nous avons à espérer ou à craindre.
— • A espérer, peu de chose, madame ; à craindre,
tout !
350
LA COMTESSE DE CHARNY 351
— ■ Le peuple marche donc décidément contre le
château ?
— Son avant-garde est sur le Carrousel, et parle-
mente avec les Suisses.
— • Parlemente, monsieur? Mais j'ai fait donner
aux Suisses l'ordre de repousser la force par la force.
Seraient-ils disposés à désobéir ?
— ■ Non, madame ; les Suisses mourront à leur
poste.
— • Et nous au nôtre, monsieur ; de même que les
Suisses sont des soldats au service des rois, les rois
sont des soldats au service de la monarchie.
Rœderer se tut.
— Aurais-je le malheur d'être d'un avis qui ne
s'accordât point avec le vôtre ? demanda la reine.
— Madame, dit Rœderer, je n'aurai d'avis que
si Votre Majesté me fait la grâce de m'en deman-
der un.
— Monsieur, je vous le demande.
— Eh bien, madame, je vais vous le dire avec
la franchise d'un homme convaincu. Mon avis est
que le roi est perdu s'il reste aux Tuileries.
— ■ Mais, si nous ne restons pas aux Tuileries, où
irons-nous ? s'écria la reine se levant tout effrayée.
— ■ Il n'y a plus, à l'heure qu'il est, dit Rœderer,
qu'un asile qui puisse protéger la famille royale.
— Lequel, monsieur ?
— L'Assemblée nationale.
— Comment avez-vous dit, monsieur ? demanda
la reine clignant rapidement des yeux, et interro-
geant, comme une femme persuadée qu'elle a mal
entendu.
— L'Assemblée nationale, répéta Rœderer.
352 LA COMTESSE DE CHARNY
— Et vous croyez, monsieur, que je demanderai
quelque chose à ces gens-là ?
Rœderer se tut.
— Ennemis pour ennemis, monsieur, j'aime
mieux ceux qui nous attaquent en face et au
grand jour que ceux qui veulent nous détruire
par derrière et dans l'ombre !
— Eh bien, madame, alors, décidez-vous : allez
en avant vers le peuple, ou battez en retraite vers
l'Assemblée.
— Battre en retraite ? Mais sommes-nous donc
tellement dépourvus de défenseurs, que nous
soyons forcés de battre en retraite avant même
d'avoir essuyé le feu ?
— Voulez-vous, avant de prendre une résolu-
tion, madame, écouter le rapport d'un homme
compétent, et connaître les forces dont vous pou-
vez disposer ?
— Weber, va me chercher un des officiers du
château, soit M. Maillardoz, soit M. de la Ches-
naye, soit...
Elle allait dire : « Soit le comte de Chamy » ;
elle s'arrêta.
Weber sortit.
— Si Votre Majesté voulait s'approcher de la
fenêtre, elle jugerait par elle-même.
La reine fit, avec une répugnance visible, quel-
ques pas vers la fenêtre, écarta les rideaux, et vit
le Carrousel, et même la cour Royale, remplis
d'hommes à piques.
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle, mais que font donc
là ces hommes ?
— Je l'ai dit à Votre Majesté, ils parlementent.
LA COMTESSE DE CHARNY 353
— Mais ils sont entrés jusque dans la cour du
château !
— J'ai cru devoir gagner du temps pour donner
à Votre Majesté le loisir de prendre une résolution.
En ce moment, la porte s'ouvrit.
— Venez ! venez ! s'écria la reine sans savoir à
qui elle s'adressait.
Charny entra.
— Me voici, madame, dit-il.
— Ah ! c'est vous ! alors je n'ai rien à vous
demander ; car tout à l'heure vous m'avez déjà
dit ce qu'il nous restait à faire.
— Et, selon monsieur, demanda Roederer, il
vous reste... ?
— A mourir ! dit la reine.
— Vous voyez que ce que je vous propose est
préférable, madame.
— Oh ! sur mon âme, je n'en sais rien, dit la reine.
— Que propose monsieur ? demanda Charny.
— De conduire le roi à l'Assemblée.
— Cela n'est point la mort, dit Charny, mais
c'est la honte !
— Vous entendez, monsieur ! dit la reine.
— Voyons, reprit Roederer, n'y aurait-il pas un
parti moyen ?
Weber s'avança.
— Je suis bien peu de chose, dit-il, et je sais
qu'il est bien hardi à moi de prendre la parole en
pareille compagnie ; mais peut-être mon dévoue-
ment m 'inspire- t-il... Si l'on se contentait de de-
mander à l'Assemblée d'envoyer une députation
pour veiller à la sûreté du roi ?
— Eh bien, soit, dit la reine, à cela je consens...
V. 12
354 LA COMTESSE DE CHARNY
Monsieur de Charny, si vous approuvez cette pro-
position, allez, je vous prie, la soumettre au roi.
Charny s'inclina et sortit.
— Suis le comte, Weber, et rapporte-moi la
réponse du roi.
Weber sortit derrière le comte.
La , présence de Charny, froid, grave, dévoué,
était, sinon pour la reine, du moins pour la femme,
un si cruel reproche, qu'elle ne le revoyait qu'en
frissonnant.
Puis peut-être avait-elle quelque pressentiment
terrible de ce qui allait se passer.
Weber rentra.
— Le roi accepte, madame, dit-il, et MM. Cham-
pion et Dejoly se rendent à l'instant à l'Assem-
blée pour porter la demande de Sa Majesté.
— Mais regardez donc ! fit la reine.
— Quoi, madame ? demanda Rœderer.
— Que font-ils là ?
Les assiégeants étaient occupés à pêcher des
Suisses.
Rœderer regarda ; mais, avant qu'il eût eu le
temps de se faire une idée de ce qui se passait,
un coup de pistolet éclata qui fut suivi de la for-
midable décharge.
Le château trembla, comme ébranlé dans ses
fondements.
La reine poussa un cri, recula d'un pas, puis,
entraînée par la curiosité, revint à la fenêtre.
— Oh ! voyez ! voyez ! s'écria-t-elle les yeux
enflammés, ils fuient ! ils sont en déroute ! Que
disiez- vous donc, monsieur Rœderer, que nous
n'avions plus d'autre ressource que l'Assemblée ?
LA COMTESSE DE CHARNY 355
— Sa Majesté, répondit Rœderer, veut-elle me
faire la grâce de me suivre ?
— Voyez ! voyez ! continua la reine, voici les
Suisses qui font une sortie, et qui les poursuivent...
Oh ! le Carrousel est libre ! Victoire ! victoire !
— Par pitié pour vous-même, madame, dit Rœ-
derer, suivez-moi.
La reine revint à elle et suivit le syndic.
— Où est le roi ? demanda Rœderer au premier
valet de chambre qu'il rencontra.
— Le roi est dans la galerie du Louvre, répondit
celui-ci.
— C'est justement là que je voulais conduire
Votre Majesté, dit Rœderer.
La reine suivit, sans se faire une idée de l'in-
tention de son guide.
La galerie était barricadée à moitié de sa lon-
gueur, et coupée au tiers ; deux ou trois cents
hommes la défendaient et pouvaient se replier
sur les Tuileries au moyen d'une espèce de pont
volant qui, repoussé du pied par le dernier fuyard,
tombait du premier étage au rez-de-chaussée.
Le roi était à une fenêtre avec MM. de la Ches-
naye, Maillardoz et cinq ou six gentilshommes.
Il tenait une lunette à la main.
La reine courut au balcon, et n'eut pas besoin
de lunette pour voir ce qui se passait.
L'armée de l'insurrection approchait longue et
épaisse, couvrant toute la largeur du quai, et
s'étendant à perte de vue.
Par le pont Neuf, le faubourg Saint-Marceau
faisait sa jonction avec le faubourg Saint- Antoine.
Toutes les cloches de Paris sonnaient frénétique-
356 LA COMTESSE DE CHARNY
ment le tocsin, le bourdon de Notre-Dame couvrant
de sa grosse voix toutes ces vibrations de bronze.
Un soleil ardent rejaillissait en milliers d'éclairs
sur les canons des fusils et sur les fers des lances.
Puis, comme le bruit lointain de l'orage, on
entendait le roulement sourd des pièces d'artillerie.
— Eh bien, madame ? demanda Rœderer.
Une cinquantaine de personnes s'étaient amas-
sées derrière le roi.
La reine jeta un long regard sur toute cette
foule qui l'entourait ; ce regard semblait aller jus-
qu'au fond des coeurs chercher tout ce qu'il y
pouvait rester de dévouement.
Puis, muette, pauvre femme ! ne sachant à qui
s'adresser, ni quelle prière faire, elle prit son en-
fant, le montrant aux officiers suisses, aux officiers
de la garde nationale, aux gentilshommes.
Ce n'était plus la reine demandant un trône
pour son héritier ; c'était la mère en détresse au
milieu d'un incendie, et criant : <( Mon enfant I
qui sauvera mon enfant ? »
Pendant ce temps, le roi causait tout bas avec
le syndic de la Commune, ou plutôt Rœderer lui
répétait ce qu'il avait déjà dit à la reine.
Deux groupes bien distincts s'étaient formés
autour des deux augustes personnages : le groupe
du roi, froid, grave, composé de conseillers qui
semblaient approuver l'avis émis par Rœderer ;
le groupe de la reine, ardent, enthousiaste, nom-
breux, composé de jeunes militaires agitant leurs
chapeaux, tirant leurs épées, levant les mains vers
le dauphin, baisant à genoux la robe de la reine,
jurant de mourir pour l'un et pour l'autre.
LA COMTESSE DE CHARNY 357
Dans cet enthousiasme, la reine retrouva un
peu d'espoir.
En ce moment, le groupe du roi se réunit à celui
de la reine, et le roi, avec son impassibilité ordinaire,
se retrouva le centre des deux groupes confondus.
Cette impassibilité, c'était peut-être du courage.
La reine saisit deux pistolets à la ceinture de
M. Maillardoz, commandant des Suisses.
— Allons, sire ! dit-elle, voici l'instant de vous
montrer ou de périr au milieu de vos amis !
Ce mouvement de la reine avait porté l'en-
thousiasme à son comble ; chacun attendait la
réponse du roi, bouche béante, haleine suspendue.
Un roi jeune, beau, brave, qui, l'œil ardent, la
lèvre frémissante, se fût jeté, ces deux pistolets à
la main, au milieu du combat, pouvait rappeler à
lui la fortune peut-être !
On attendait, on espérait.
Le roi prit les pistolets des mains de la reine
et les rendit à M. Maillardoz.
Puis, se retournant vers le syndic de la Com-
mune :
— Vous dites donc, monsieur, que je dois me
rendre à l'Assemblée ? demanda-t-il.
— Sire, répondit Rœderer en s'inclinant, c'est
mon avis.
— Allons, messieurs, dit le roi, il n'y a plus rien
à faire ici.
La reine poussa un soupir, prit le dauphin dans
ses bras, et, s'adressant à madame de Lamballe et
à madame de Tourzel :
— Venez, mesdames, dit-elle, puisque le roi le
veut ainsi !
358 LA COMTESSE DE CHARNY
C'était dire à toutes les autres : « Je vous aban-
donne. »
Madame Campan attendait la reine dans le cor-
ridor par lequel elle devait passer.
La reine la vit.
— Attendez-moi dans mon appartement, dit-
elle : je viendrai vous rejoindre, ou je vous en-
verrai chercher pour aller... Dieu sait où !
Puis, tout bas. se penchant vers madame Campan :
— Oh ! murmura-t-elle, une tour au bord de la
mer !
Les gentilshommes abandonnés se regardaient
les uns les autres, et semblaient se dire : « Est-ce
pour ce roi que nous sommes venus chercher ici
la mort ? »
M. de la Chesnaye comprit cette muette inter-
rogation. '
— Non, messieurs, dit-il, c'est pour la royauté !
L'homme est mortel ; le principe, impérissable !
Quant aux malheureuses femmes, — et il y en
avait beaucoup : quelques-unes, absentes du châ-
teau, avaient fait des efforts inouïs pour y rentrer ;
— quant aux femmes, elles étaient terrifiées.
On eût dit autant de statues de marbre debout
aux angles des corridors et le long des escaliers.
Enfin, le roi daigna penser à ceux qu'il aban-
donnait.
Au bas de l'escalier, il s'arrêta.
— Mais, dit-il, que vont devenir toutes les per-
sonnes que j'ai laissées là-haut ?
— Sire, répondit Rœderer, rien ne leur sera plus
facile que de vous suivre : elles sont en habit de
ville, et passeront par le jardin.
LA COMTESSE DE CHARNY 359
— C'est vrai, dit le roi. Allons !
— Ah ! monsieur de Charny, dit la reine aper-
cevant le comte, qui l'attendait à la porte du jardin,
l'épée nue, que ne vous ai- je écouté avant-hier,
quand vous m'avez conseillé de fuir !
Le comte ne répondit point ; mais, s' approchant
du roi :
— Sire, dit-il, le roi voudrait-il prendre mon
chapeau, et me donner le sien, qui pourrait le
faire reconnaître ?
— Ah ! vous avez raison, dit le roi, à cause de
la plume blanche... Merci, monsieur.
Et il prit le chapeau de Charny, et lui donna le
sien.
— Monsieur, dit la reine, le roi courrait-il quel-
que danger pendant cette traversée ?
— Vous voyez, madame, que, si ce danger
existe, je fais tout ce que je puis pour le détourner
de celui qu'il menace.
— Sire, dit le capitaine suisse chargé de pro-
téger le passage du roi à travers le jardin. Votre
Majesté est-elle prête ?
— Oui, répondit le roi en enfonçant sur sa tête
le chapeau de Charny.
— Alors, dit le capitaine, sortons !
Le roi s'avança au milieu de deux rangs de
Suisses qui marchaient du même pas que lui.
Tout à coup, on entendit de grands cris à droite.
La porte qui donnait sur les Tuileries, près du
café de Flore, était forcée ; une masse de peuple,
sachant que le roi se rendait à l'Assemblée, se
précipitait dans le jardin.
Un homme qui paraissait conduire toute cette
36o LA COMTESSE DE CHARNY
bande portait pour bannière une tête au bout
d'une pique.
Le capitaine fit faire halte, et apprêter les armes.
— Monsieur de Charny, dit la reine, si vous me
voyez sur le point de tomber aux mains de ces
misérables, vous me tuerez, n'est-ce pas ?
— Je ne puis vous promettre cela, madame,
répondit Charny.
— Et pourquoi donc ? s'écria la reine.
— Parce qu'avant qu'une seule main vous ait
touchée, je serai mort !
— Tiens, dit le roi, c'est la tête de ce pauvre
M. Mandat : je la reconnais.
Cette bande d'assassins n'osa approcher, mais
elle accabla d'injures le roi et la reine ; cinq ou
six coups de fusil furent tirés ; un Suisse tomba
mort, un autre blessé.
Le capitaine ordonna de mettre en joue ; ses
hommes obéirent.
— Ne tirez pas, monsieur ! dit Charny, ou pas
un de nous n'arrivera vivant à l'Assemblée.
— C'est juste, monsieur, dit le capitaine. —
Arme au bras !
Les soldats remirent l'arme au bras, et l'on conti-
nua de s'avancer en coupant diagonalement le jardin.
Les premières chaleurs de l'année avaient jauni
les marronniers ; quoiqu'on ne fût encore qu'au
commencement d'août, des feuilles déjà sèches jon-
chaient la terre.
Le petit dauphin les roulait sous ses pieds, et
s'amusait à les pousser sous ceux de sa sœur.
— Les feuilles tombent de bonne heure cette
année, dit le roi.
LA COMTESSE DE CHARNY 361
— N'y a-t-il pas un de ces hommes qui a écrit :
« La royauté n'ira pas jusqu'à la chute des feuil-
les » ? dit la reine.
— Oui, madame, répondit Chamy.
— Et comment appelle-t-on cet habile pro-
phète ?
— Manuel.
Cependant un nouvel obstacle se présentait
devant les pas de la famille royale : c'était un
groupe considérable d'hommes et de femmes qui
attendaient, avec des gestes menaçants, et en
agitant des armes, sur l'escaher et sur la terrasse
qu'il fallait monter et traverser pour se rendre du
jardin des Tuileries au Manège.
Le danger était d'autant plus réel qu'il n'y avait
plus moyen pour les Suisses de garder leurs rangs.
Le capitaine essaya néanmoins de leur faire
percer la foule ; mais il se manifesta une telle rage,
que Rœderer s'écria :
— Monsieur, prenez garde ! vous allez faire tuer
le roi !
On fît halte, et un messager alla prévenir l'As-
semblée que le roi venait lui demander asile.
L'Assemblée envoya une députation ; mais la
vue de cette députation redoubla la fureur de la
multitude.
On n'entendait que ces cris poussés avec fureur :
— A bas Veto ! A bas l'Autrichienne ! La dé-
chéance ou la mort !
Les deux enfants, comprenant que c'était sur-
tout leur mère qui était menacée, se pressaient
contre elle.
Le petit dauphin demandait :
362 LA COMTESSE DE CHARNY
— Monsieur de Chamy, pourquoi donc tous ces
gens-là veulent-ils tuer maman ?
Un homme d'une taille colossale, armé d'une
pique, et criant plus haut que les autres : « A bas
Veto ! A mort l'Autrichienne ! » essayait, en dar-
dant cette pique, d'atteindre tantôt la reine, tantôt
le roi.
L'escorte suisse avait été écartée peu à peu ; la
famille royale n'avait plus autour d'elle que les
six gentilshommes qui étaient sortis avec elle des
Tuileries, M. de Chamy et la députation de l'As-
semblée qui était venue la chercher.
Il y avait plus de trente pas à faire au milieu
d'une foule compacte.
Il était évident qu'on en voulait aux jours du
roi, et surtout à ceux de la reine.
Au bas de l'escalier, la lutte commença.
— Monsieur, dit Rœderer à Chamy, remettez
votre épée au fourreau, ou je ne réponds de rien !
Chamy obéit sans prononcer une parole.
Le groupe royal fut soulevé par la foule comme,
dans une tempête, une barque est soulevée par les
flots, et fut entraîné du côté de l'Assemblée. Le
roi se vit obligé de repousser un homme qui lui
avait mis le poing devant le visage ; le petit
dauphin, presque étouffé, criait et tendait les bras
comme pour appeler au secours.
Un homme s'élança, le prit, et l'arracha des
mains de sa mère.
— Monsieur de Chamy, mon fils ! s'écria-t-elle ;
au nom du ciel, sauvez mon fils !
Charny fit quelques pas vers l'homme qui em-
portait l'enfant, mais à peine eut-il démasqué la
LA COMTESSE DE CHARNY 363
reine, que deux ou trois bras s'étendirent vers elle,
et qu'une main la saisit par le fichu qui couvrait
sa poitrine.
La reine jeta un cri.
Chamy oublia la recommandation de Rœderer,
et son épée disparut tout entière dans le corps de
l'homme qui avait osé porter la main sur la reine.
La foule hurla de rage en voyant tomber un
des siens, et se rua plus violemment sur le groupe.
Les femmes criaient :
— Mais tuez-la donc, l'Autrichienne ! Donnez-
nous-la donc, que nous l'égorgions ! A mort ! à
mort !
Et vingt bras nus s'étendaient pour la saisir.
Mais elle, folle de douleur, ne s'inquiétant plus
de son propre danger, ne cessait de crier :
— Mon fils ! mon fils !
On touchait presque au seuil de l'Assemblée ;
la foule fit un dernier effort : elle sentait que sa
proie allait lui échapper.
Chamy était si serré, qu'il ne pouvait plus
frapper que du pommeau de son épée.
Il vit, parmi tous ces poings fermés et mena-
çants, une main armée d'un pistolet qui cherchait
la reine.
Il lâcha son épée, saisit des deux mains le pis-
tolet, l'arracha à celui qui le tenait, et le déchargea
au milieu de la poitrine du plus proche assaillant.
L'homme, foudroyé, tomba.
Chamy se baissa pour ramasser son épée.
L'épée était déjà aux mains d'un homme du
peuple qui essayait d'en frapper la reine.
Chamy s'élança sur l'assassin.
364 LA COMTESSE DE CHARNY
En ce moment, la reine entrait à la suite du roi
dans le vestibule de l'Assemblée : elle était sauvée !
Il est vrai que, derrière elle, la porte se refer-
mait, et que, sur le pas de cette porte, Chamy
tombait frappé à la fois d'un coup de barre de fer
à la tête, et d'un coup de pique dans la poitrine.
— Comme mes frères ! murmura-t-il en tom-
bant. Pauvre Andrée !...
Le destin de Chamy s'accomplissait comme celui
d'Isidore, comme celui de Georges. — Celui de la
reine allait s'accomplir.
Du reste, au même moment, une décharge ef-
froyable d'artillerie annonçait que les insurgés et
le château étaient aux prises.
XXXII
DE MIDI A TROIS HEURES
Un instant, — comme la reine en voyant la fuite
de l'avant-garde, — les Suisses purent croire qu'ils
avaient eu affaire à l'armée elle-même, et que cette
armée était dissipée.
Ils avaient tué quatre cents hommes, à peu près,
dans la cour Royale, cent cinquante ou deux cents
dans le Carrousel ; ils avaient enfin ramené sept
pièces de canon.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on n'a-
percevait pas un homme qui pût se défendre.
Une seule petite batterie isolée, étabhe sur la
terrasse d'une maison faisant face au corps de
garde des Suisses, continuait son feu sans que l'on
pût le faire taire.
Cependant, comme on se croyait maître de l'in-
surrection, on allait prendre des mesures pour en
finir coûte que coûte avec cette batterie, lorsque
l'on entendit retentir, du côté des quais, le roule-
ment des tambours et les rebondissements bien
autrement sombres de l'artillerie.
C'était cette armée que le roi regardait venir,
avec une limette, de la galerie du Louvre.
En même temps, le bruit commença de se ré-
365
366 LA COMTESSE DE CHARNY
pandre que le roi avait quitté le château, et était
allé demander un asile à l'Assemblée.
Il est difficile de dire l'effet que produisit cette
nouvelle, même sur les royalistes les plus dévoués.
Le roi, qui avait promis de mourir à son poste
royal, désertait ce poste, et passait à l'ennemi, ou,
tout au moins, se rendait prisonnier sans combattre !
Dès lors, les gardes nationaux se regardèrent
comme déliés de leur serment, et se retirèrent pres-
que tous.
Quelques gentilshommes les suivirent, jugeant
inutile de se faire tuer pour une cause qui elle-
même s'avouait perdue.
Les Suisses seuls restèrent, sombres, silencieux,
mais esclaves de la discipline.
Du haut de la terrasse du pavillon de Flore, et
par les fenêtres de la galerie du Louvre, on voyait
venir ces héroïques faubourgs auxquels nulle armée
n'a jamais résisté, et qui en un jour avaient ren-
versé la Bastille, cette forteresse dont les pieds
étaient enracinés au sol depuis quatre siècles.
Les assaillants avaient leur plan ; ils croyaient
le roi au château : ils voulaient de tous côtés en-
velopper le château afin de prendre le roi.
La colonne qui suivait le quai de la rive gauche
reçut, en conséquence, l'ordre de forcer la grille
du bord de l'eau ; celle qui arrivait par la rue Saint-
Honoré, d'enfoncer la porte des Feuillants, tandis
que la colonne de la rive droite, commandée par
Westermann, ayant sous ses ordres Santerre et
Billot, attaquerait de face.
Cette dernière déboucha tout à coup par tous les
guichets du Carrousel, en chantant le Ça ira.
LA COMTESSE DE CHARNY 367
Les Marseillais menaient la tête de colonne,
traînant au milieu de leurs rangs deux petites pièces
de quatre chargées à mitraille.
Deux cents Suisses, à peu près, étaient en bataille
sur le Carrousel.
Les insurgés marchèrent droit à eux, et, au
moment où les Suisses abaissaient leurs fusils pour
faire feu, ils démasquèrent leurs deux canons, et
firent feu eux-mêmes.
Les soldats déchargèrent leurs fusils, mais se
replièrent immédiatement sur le château, laissant
à leur tour une trentaine de morts et de blessés sur
le pavé du Carrousel.
Aussitôt, les insurgés, ayant en tête les fédérés
marseillais et bretons, se ruant sur les Tuileries,
s'emparèrent de deux cours : de la cour Royale,
placée au centre, — celle où il y avait tant de morts ;
— et de la cour des Princes, voisine du pavillon de
Flore et du quai.
Billot avait voulu combattre là où Pitou avait
été tué ; puis il lui restait un espoir, il faut le dire :
c'est que le pauvre garçon n'était que blessé, et
qu'il lui rendrait, dans la cour Royale, le service
que Pitou lui avait rendu, à lui, dans le Champ-de-
Mars.
Il entra donc un des premiers dans la cour du
Centre ; l'odeur du sang était telle, qu'on se serait
cru dans un abattoir : elle s'exhalait de ce monceau
de cadavres, visible en quelque sorte comme une
fumée.
Cette vue, cette odeur, exaspérèrent les assail-
lants ; ils se précipitèrent vers le château.
D'ailleurs, eussent-ils voulu reculer, c'eût été
368 LA COMTESSE DE CHARNY
impossible : les masses qui s'engouffraient incessam-
ment par les guichets du Carrousel, — beaucoup
plus étroit à cette époque qu'il ne l'est aujourd'hui,
— les poussaient en avant.
Mais, hâtons-nous de le dire, quoique la façade
du château ressemblât à un feu d'artifice, nul n'a-
vait même l'idée de faire un pas en arrière.
Et, cependant, une fois entrés dans cette cour
du Centre, les insurgés, comme ceux dans le sang
desquels ils marchaient jusqu'à la cheville, les in-
surgés se trouvaient pris entre deux feux : le feu du
vestibule de l'horloge, et celui du double rang de
baraques.
Il fallait d'abord éteindre ce feu des baraques.
Les Marseillais se jetèrent sur elles comme des
dogues sur un brasier ; mais ils ne purent les dé-
mohr avec leurs mains : ils demandèrent des leviers,
des hoyaux, des pioches.
Billot demanda des gargousses.
Westermann comprit le plan de son lieutenant.
On apporta des gargousses avec des mèches.
Au risque de voir la poudre éclater dans leurs
mains, les Marseillais mirent le feu aux mèches, et
lancèrent les gargousses dans les baraques.
Les baraques s'enflammèrent : ceux qui les dé-
fendaient furent obligés de les évacuer et de se
réfugier sous le vestibule.
Là, on se heurta fer contre fer, feu contre feu.
Tout à coup. Billot se sentit étreint par derrière ;
il se retourna, croyant avoir affaire à un ennemi ;
mais, à la vue de celui qui l'étreignait, il jeta un
cri de joie.
C'était Pitou ! Pitou méconnaissable, couvert de
LA COMTESSE DE CHARNY 369
sang des pieds à la tête, mais Pitou sain et sauf,
Pitou sans une seule blessure.
Au moment où il avait vu s'abaisser les fusils des
Suisses, il avait, comme nous l'avons dit, crié :
« Ventre à terre ! » et avait donné l'exemple.
Mais, cet exemple, ses compagnons n'avaient pas
eu le temps de le suivre.
La fusillade, ainsi qu'une immense faux, avait
alors passé à hauteur d'homme, et scié les trois
quarts de ces épis humains qui mettent vingt-cinq
ans à pousser, et qu'une seconde ploie et brise.
Pitou s'était littéralement senti enseveli sous les
cadavres, puis baigné d'une liqueur tiède et ruisse-
lante de tous côtés.
Malgré l'impression — profondément désagréable
— que Pitou ressentait, étouffé par le poids des
morts, baigné par leur sang, il résolut de ne pas
souffler le mot, et d'attendre, pour donner signe de
vie, un instant favorable.
Cet instant favorable, il l'avait attendu plus
d'une heure.
Il est vrai que chaque minute de cette heure lui
avait paru une heure elle-même.
Enfin, il jugea le moment propice, quand il en-
tendit les cris de victoire de ses compagnons, et,
au milieu de ces cris, la voix de Billot, qui l'appelait.
Alors, comme Encelade enseveli sous le mont
Etna, il avait secoué cette couche de cadavres qui le
recouvrait, était parvenu à se remettre debout, et,
ayant reconnu Billot au premier rang, il était ac-
couru le presser contre son cœur, sans s'inquiéter
de quel côté il l'y pressait.
Une décharge des Suisses, qui coucha par terre
370 LA COMTESSE DE CHARNY
une dizaine d'hommes, rappela Billot et Pitou à la
gravité de la situation.
Neuf cents toises de bâtiment brûlaient à droite
et à gauche de la cour du Centre.
Le temps était lourd, et il ne faisait pas le moindre
vent ; la fumée de l'incendie et de la fusillade pesait
sur les combattants comme un dôme de plomb ; la
fumée emplissait le vestibule du château ; toute
la façade, dont chaque fenêtre flamboyait, était
couverte d'un voile de fumée ; on ne pouvait distin-
guer ni où l'on envoyait la mort, ni d'où on la re-
cevait.
Pitou, Billot, les Marseillais, la tête de colonne,
marchèrent en avant, et, au milieu de la fumée,
pénétrèrent dans le vestibule.
On se trouva devant un mur de baïonnettes :
c'étaient celles des Suisses.
Ce fut alors que les Suisses commencèrent leur
retraite, — retraite héroïque, dans laquelle, pas à
pas, de marche en marche, laissant un rang des"
siens sur chaque degré, le bataillon se repha lente-
ment.
Le soir, on compta quatre-vdngts cadavres sur
l'escalier.
Tout à coup, par les chambres et par les corridors
du château, on entendit retentir ce cri :
— Le roi ordonne aux Suisses de cesser le feu !
Il était deux heures de l'après-midi.
Voici ce qui s'était passé à l'Assemblée, et ce qui
avait amené l'ordre que l'on proclamait aux Tui-
leries pour faire cesser la lutte ; ordre qui avait le
double avantage de diminuer l'exaspération des
vainqueurs et de couvrir l'honneur des vaincus :
LA COMTESSE DE CHARNY 371
Au moment où la porte des Feuillants s'était
refermée derrière la reine, et où, à travers cette
porte, encore entr 'ou verte, elle avait vu leviers de
fer, baïonnettes et piques menacer Chamy, elle
avait jeté un cri, et tendu les bras vers cette porte ;
mais, entraînée du côté de la salle par ceux qui
l'accompagnaient, en même temps que par cet
instinct de mère qui lui disait, avant toute chose, de
suivre son enfant, elle était entrée à la suite du roi
dans l'Assemblée.
Là, une grande joie lui avait été rendue ; elle
avait aperçu son fîls assis sur le bureau du président;
l'homme qui l'avait apporté secouait triomphale-
ment son bonnet rouge au-dessus de la tête du
jeune prince, et criait tout joyeux :
— J'ai sauvé le fils de mes maîtres ! Vive mon-
seigneur le dauphin !
Mais, son fils en sûreté, un subit retour du cœur
de la reine la ramena vers Charny.
— Messieurs, dit-elle, un de mes officiers les plus
braves, un de mes serviteurs les plus dévoués, est
resté à la porte, en danger de mort ; je vous de-
mande secours pour lui.
Cinq ou six députés s'élancèrent à cette voix.
Le roi, la reine, la famille royale et les person-
nages qui les accompagnaient se dirigèrent vers les
sièges destinés aux ministres, et y prirent place.
L'Assemblée les avait reçus debout, non point à
cause de l'étiquette due aux têtes couronnées, mais
à cause du respect dû au malheur.
Avant de s'asseoir, le roi fit signe qu'il voulait
parler.
On fit silence.
372 LA COMTESSE DE CHARNY
— ■ Je suis venu ici, dit-il, pour éviter un grand
crime ; j'ai pensé que je ne pouvais être plus en
sûreté qu'au milieu de vous.
— Sire, répondit Vergniaud, qui présidait, vous
pouvez compter sur la fermeté de l'Assemblée na-
tionale ; ses membres ont juré de mourir en défen-
dant les droits du peuple et les autorités constituées.
Le roi s'assit.
En ce moment, une fusillade effroyable retentit
presque aux portes du Manège ; la garde nationale,
mêlée aux insurgés, tirait, de la terrasse des Feuil-
lants, sur le capitaine et les soldats suisses qui
avaient servi d'escorte à la famille royale.
Un officier de la garde nationale, ayant sans doute
perdu la tête, entra tout effaré, et ne s'arrêta qu'à la
barre, criant :
— ' Les Suisses ! les Suisses ! nous sommes forcés !
L'Assemblée crut un instant que les Suisses, vain-
queurs, avaient repoussé l'insurrection, et mar-
chaient sur le Manège pour reprendre leur roi ; — •
car, à cette heure, nous devons le dire, Louis XVI
était bien plutôt le roi des Suisses que le roi des
Français.
La salle se leva tout entière, d'un mouvement
spontané, unanime ; et représentants du peuple,
spectateurs des tribunes, gardes nationaux, secré-
taires, chacun, étendant la main, cria :
— Quelque chose qui arrive, nous jurons de
vivre et de mourir libres !
Le roi et la famille royale n'avaient rien à faire
dans ce serment ; aussi restèrent-ils seuls assis. Ce
cri, poussé par trois mille bouches, passa comme un
ouragan au-dessus de leurs têtes.
LA COMTESSE DE CHARNY 373
L'erreur ne fut pas longue, mais cette minute
d'enthousiasme fut sublime.
Un quart d'heure après, un autre cri retentit :
— Le château est envahi ! les insurgés marchent
sur l'Assemblée pour y égorger le roi.
Alors, ces mêmes hommes qui, en haine de la
royauté, venaient de jurer de mourir hbres, se
levèrent avec le même élan et la même spontanéité,
jurant de défendre le roi jusqu'à la mort.
A cet instant-là même, on sommait, au nom de
l'Assemblée, le capitaine suisse Durler de mettre
bas les armes.
— Je sers le roi et non l'Assemblée, dit-il ; où
est l'ordre du roi ?
Les mandataires de l'Assemblée n'avaient pas
d'ordre écrit.
— Je tiens mon commandement du roi, reprit
Durler ; je ne le remettrai qu'au roi.
On l'amena presque de force à l'Assemblée.
Il était tout noir de poudre, tout rouge de sang.
— Sire, dit-il, on veut que je mette bas les
armes : est-ce l'ordre du roi ?
— Oui, répondit Louis XVT ; rendez vos armes à
la garde nationale ; je ne veux pas que de braves
gens comme vous périssent.
Durler courba la tête, poussa un soupir et sortit ;
mais, à la porte, il fit dire qu'il n'obéirait que sur un
ordre écrit.
Alors, le roi prit un papier, et écrivit :
« Le roi ordonne aux Suisses de poser les armes,
et de se retirer aux casernes. »
C'était là ce que l'on criait dans les chambres,
les corridors et les escahers des Tuileries.
374 LA COMTESSE DE CHARNY
Comme cet ordre venait de rendre quelque tran-
quillité à l'Assemblée, le président agita sa sonnette
— Délibérons, dit-il.
Mais un représentant se leva et fit observer qu'un
article de la constitution défendait de délibérer en
présence du roi.
— C'est vrai, dit Louis XVI ; mais oii allez-vous
nous mettre ?
— Sire, dit le président, nous avons à vous offrir
la tribune du journal Le Logographe, qui est vide, le
journal ayant cessé de paraître.
— C'est bien, dit le roi, nous sommes prêts à nous
y rendre.
— Huissiers, cria Vergniaud, conduisez le roi à
la loge du Logographe.
Les huissiers se hâtèrent d'obéir.
Le roi, la reine, la famille royale, reprirent, pour
sortir de la salle, le chemin qu'ils avaient pris pour
y entrer, et se retrouvèrent dans le corridor.
— • Qu'y a-t-il donc à terre ? demanda la reine.
On dirait du sang !
Les huissiers ne répondirent point ; — ■ si ces
taches étaient véritablement des taches de sang,
peut-être ignoraient-ils d'où elles venaient.
Les taches, chose étrange ! étaient plus larges et
plus fréquentes à mesure qu'on approchait de la
loge.
Pour épargner ce spectacle à la reine, le roi
doubla le pas, et, ouvrant la loge lui-même :
— • Entrez, madame, dit-il à la reine.
La reine s'élança ; mais, en mettant le pied sur
le seuil de la porte, elle poussa un cri d'horreur, et,
les mains sur les yeux, se rejeta en arrière.
LA COMTESSE DE CHARNY 375
La présence des taches de sang était expliquée :
un cadavre avait été déposé dans la loge.
C'était ce cadavre — que la reine, dans sa pré-
cipitation, avait presque heurté du pied — qui lui
avait fait pousser un cri, et se rejeter en arrière.
— Tiens ! dit le roi du même ton dont il avait
dit : « C'est la tête de ce pauvre M. Mandat ! » tiens !
c'est le cadavre de ce pauvre comte de Chamy.
C'était, en effet, le cadavre du comte, que les
députés avaient tiré des mains des égorgeurs, et
qu'ils avaient donné l'ordre de placer dans la loge
du Logographe, ne pouvant deviner que, dix minutes
après, on y installerait la famille royale.
On emporta le cadavre, et la famille royale entra
dans la loge.
On voulait la laver ou l'essuyer, car le plancher
était tout couvert de sang ; mais la reine fit un
signe d'opposition, et prit place la première.
Seulement, nul ne vit qu'elle brisait les cordons
de ses souliers, et mettait ses pieds frémissants en
contact avec ce sang tiède encore.
— Oh ! murmura-t-elle, Chamy ! Chamy ! pour-
quoi mon sang ne coule-t-il pas ici jusqu'à la der-
nière goutte, pour se mêler pendant l'éternité avec
le tien !...
Trois heures de l'après-midi sonnaient.
XXXIII
DE TROIS A SIX HEURES DE L' APRÈS-MIDI
Nous avons abandonné le château au moment où
le vestibule du milieu forcé, et les Suisses repoussés
de marche en marche jusqu'aux appartements du
roi, une voix retentit dans les chambres et dans les
corridors, criant : « Ordre aux Suisses de poser les
armes ! »
Ce livre est probablement le dernier que nous
ferons sur cette terrible époque ; à mesure que notre
récit avance, nous quittons donc le terrain que nous
venons de parcourir pour n'y revenir jamais. C'est
ce qui nous autorise à mettre, dans tous ses détails,
cette suprême journée sous les yeux de nos lecteurs ;
nous en avons d'autant plus le droit que nous le
faisons sans aucune prévention, sans aucune haine,
sans aucun parti pris.
Le lecteur est entré dans la cour Royale à la suite
des Marseillais ; il a suivi Billot au milieu de la
flamme et de la fumée et il l'a vu monter, avec
Pitou, spectre sanglant sorti du milieu des morts,
chaque marche de l'escalier au haut duquel nous
les avons laissés.
A partir de ce moment, les Tuileries étaient prises.
Quel est le sombre génie qui avait présidé à la
victoire ?
376
LA COMTESSE DE CHARNY 377
La colère du peuple, répondra-t-on.
Oui, sans doute ; mais qui dirigea cette colère ?
L'homme que nous avons nommé à peine, cet
officier prussien marchant sur un petit cheval noir
à côté du géant Santerre et de son colossal cheval
flamand, — ■ l'Alsacien Westermann.
Qu'était-ce que cet homme, qui, pareil à l'éclair,
se faisait visible seulement au miUeu de la tempête ?
Un de ces hommes que Dieu tient cachés dans
l'arsenal de ses colères, et qu'il ne tire de l'obscurité
qu'au moment où il en a besoin, qu'à l'heure où il
veut frapper !
Il s'appelle Westermann, l'homme du couchant.
Et, en effet, il apparaît quand la royauté tombe
pour ne plus se relever.
Qui l'a inventé ? qui l'a deviné ? quel a été l'inter-
médiaire entre lui et Dieu ?
Qui a compris qu'au brasseur, géant taillé dans
le bloc matériel de la chair, il fallait donner une
âme pour cette lutte où les Titans devaient dé-
trôner Dieu ? Qui a parfait Géryon avec Promé-
thée ? Qui a complété Santerre avec Westermann ?
C'est Danton.
Où le terrible tribun a-t-il été chercher ce vain-
queur ?
Dans une sentine, dans un égout, dans une
prison : à Saint-Lazare.
Westermann était accusé — entendons-nous
bien, pas convaincu — accusé d'avoir fait de faux
billets de caisse, et arrêté préventivement.
Danton avait besoin, pour l'œuvre du 10 août,
d'un homme qui ne pût reculer, parce qu'en recu-
lant il montait au pilori.
378 LA COMTESSE DE CHARNY
Danton couvait du regard le mystérieux pri-
sonnier; au jour et à l'heure où il en eut besoin,
il brisa chaîne et verrous de sa main puissante,
et dit au prisonnier : « Viens ! »
La révolution consiste non seulement, comme je
l'ai dit, à mettre dessus ce qui est dessous, mais
encore à mettre les captifs en liberté, et en prison
les gens libres ; non seulement les gens libres, mais
encore les puissants de la terre, les grands, les
princes, les rois !
Sans doute, c'était dans sa sécurité de ce qui
allait advenir que Danton parut si engourdi pen-
dant les fiévreuses ténèbres qui précédèrent la san-
glante aurore du lo août.
Il avait, dès la veiUe, semé le vent ; il n'avait plus
à s'inquiéter de rien, certain qu'il était de recueillir
la tempête.
Le vent, ce fut Westermann ; la tempête, ce fut
Santerre, cette gigantesque personnification du
peuple.
Santerre se montra à peine ce jour-là ; Wester-
mann fit tout, fut partout.
Ce fut Westermann qui dirigea le mouvement
de jonction du faubourg Saint-Marceau et du fau-
bourg Saint- Antoine au pont Neuf ; ce fut Wester-
mann qui, monté sur son petit cheval noir, apparut
en tête de l'armée, sous le guichet du Carrousel;
ce fut Westermann qui, comme s'il s'agissait de
faire ouvrir la porte d'une caserne à un régim.ent
au bout de son étape, vint heurter de la poignée
de son épée à la porte des Tuileries.
Nous avons vu comment cette porte s'était ou-
verte, comment les Suisses avaient fait héroïque-
LA COMTESSE DE CHARNY 379
ment leur devoir, comment ils avaient battu en
retraite sans fuir, comment ils avaient été détruits
sans être vaincus ; nous les avons suivis marche à
marche dans l'escalier, qu'ils couvrent de leurs
morts : suivons-les pas à pas dans les Tuileries,
qu'ils vont joncher de cadavres.
Au moment où l'on apprit que le roi venait de
quitter le château, les deux ou trois cents gentils-
hommes qui étaient venus pour mourir avec le roi
se réunirent dans la salle des gardes de la reine,
afin de se demander si, le roi n'étant plus là pour
mourir avec eux comme il s'y était solennellement
engagé, ils devaient mourir sans lui.
Alors, ils décidèrent, puisque le roi était allé à
l'Assemblée nationale, d'aller eux-mêmes y re-
joindre le roi.
Ils rallièrent tous les Suisses qu'ils purent ren-
contrer, une vingtaine de gardes nationaux, et, au
nombre de cinq cents, descendirent vers le jardin.
Le passage était fermé par une grille appelée la
grille de la Reine ; on voulut faire sauter la serrure :
la serrure résista.
Les plus forts se mirent à secouer un barreau,
et parvinrent à le briser.
L'ouverture donnait passage à la troupe, mais
homme à homme seulement.
On était à trente pas des bataillons postés à la
grille du pont Royal.
Ce furent deux soldats suisses qui sortirent les
premiers par l'étroit passage ; tous deux furent
tués avant d'avoir fait quatre pas.
Tous les autres passèrent sur leurs cadavres.
La troupe fut criblée de coups de fusil ; mais,
38o LA COMTESSE DE CHARNY
comme les Suisses, avec leurs uniformes éclatants,
offraient un plus facile point de mire, ce fut sur
les Suisses que les balles se dirigèrent de préfé-
rence ; pour deux gentilshommes tués et un blessé,
soixante ou soixante-dix Suisses tombèrent.
Les deux gentilshommes tués étaient MM. de
Carteja et de Clermont d'Amboise ; le gentil-
homme blessé était M. de Viomesnil.
En marchant vers l'Assemblée nationale, on
passa devant un corps de garde appuyé contre la
terrasse du bord de l'eau, et placé sous les arbres.
La garde sortit, fit feu sur les Suisses, dont huit
ou dix tombèrent encore.
Le reste de la colonne, qui, en quatre-vingts pas
à peu près, avait perdu quatre-vingts hommes, se
dirigea vers l'escalier des Feuillants.
M. de Choiseul les vit de loin, et, l'épée à la
main, courant à eux sous le feu des canons du pont
Royal et du pont Tournant, essaya de les rallier.
— ■ A l'Assemblée nationale ! cria-t-il.
Et, se croyant suivi par les quatre cents hommes
qui restaient, il s'élança dans les corridors et à tra-
vers l'escalier qui conduisait à la salle des séances.
A la dernière marche, il rencontra Merlin.
— Que faites-vous ici, l'épée à la main, malheu-
reux ? lui dit le député.
M. de Choiseul regarda autour de lui : il était seul.
— • Remettez votre épée au fourreau, et allez
retrouver le roi, lui dit Merlin ; il n'y a que moi
qui vous ai vu : donc, personne ne vous a vu.
Qu'était devenue cette troupe dont M. de Choi-
seul se croyait suivi ?
Les coups de canon et la fusillade l'avaient fait
LA COMTESSE DE CHARNY 381
tourner sur elle-même comme un tourbillon de
feuilles sèches, et l'avaient poursuivie sur la ter-
rasse de l'Orangerie.
De la terrasse de l'Orangerie, les fugitifs s'élan-
cèrent sur la place Louis XV, et se dirigèrent vers
le Garde-Meuble pour gagner les boulevards ou les
Champs-Elysées .
M. de Viomesnil, huit ou dix gentilshommes et
cinq Suisses se réfugièrent à l'hôtel de l'ambassade
de Venise, situé rue Saint-Florentin, et dont ils
avaient trouvé la porte ouverte. Ceux-là étaient
sauvés !
Le reste de la colonne essayait d'atteindre les
Champs-Elysées.
Deux coups de canon, chargés à mitraille, par-
tirent du pied de la statue de Louis XV, et brisè-
rent la colonne en trois tronçons.
L'un s'enfuit par le boulevard, et rencontra la
gendarmerie, qui arrivait avec le bataillon des
Capucines.
Les fugitifs se crurent sauvés. M. de Villiers,
ancien aide-major de gendarmerie lui-même, courut
à l'un des cavaliers, les bras ouverts, en criant :
« A nous, mes amis ! »
Le cavalier tira un pistolet de ses fontes, et lui
brûla la cervelle.
A cette vue, trente Suisses et un gentilhomme,
ci-devant page du roi, se précipitèrent dans l'hôtel
de la Marine.
Là, on se demanda ce que l'on devait faire.
Les trente Suisses furent d'avis de se rendre, et,
voyant apparaître huit sans-culottes, déposèrent
leurs fusils en criant : « Vive la nation ! »
382 LA COMTESSE DE CHARNY
— Ah ! traîtres ! dirent les sans-culottes, vous
vous rendez parce que vous vous voyez pris ? Vous
criez : « Vive la nation ! » parce que vous croyez
que ce cri vous sauvera ? Non, pas de quartier !
Et, en même temps, deux Suisses tombent, l'un
frappé d'un coup de pique, l'autre d'un coup de fusil.
Aussitôt leur tête est coupée, et mise au bout
d'une pique.
Les Suisses, furieux de la mort de leurs deux
camarades, ressaisissent leurs fusils, et font feu
tous à la fois.
Sept sans-culottes sur huit tombent morts ou
blessés.
Les Suisses s'élancent alors sous la grande porte
pour se sauver, et se trouvent face à face avec la
bouche d'un canon.
Ils reculent ; le canon avance ; tous se groupent
dans un angle de la cour ; le canon pivote, tourne
sa gueule de leur côté, et fait feu !
Vingt-trois sont tués sur vingt-huit.
Par bonheur, presque en même temps, et au
moment où la fumée aveugle ceux qui viennent de
faire feu, une porte s'ouvre derrière les cinq Suisses
qui restent et l'ex-page du roi.
Tous six se précipitent par cette porte, qui se
referme ; les patriotes n'ont pas vu cette espèce
de trappe anglaise qui leur a dérobé les survivants :
ils croient avoir tout tué, et s'éloignent en traînant
leur pièce de canon avec des cris de triomphe.
Le deuxième tronçon se composait d'une tren-
taine de soldats et de gentilshommes ; il était
commandé par M. Forestier de Saint-Venant.
Cerné de tous côtés à l'entrée des Champs-Elysées,
LA COMTESSE DE CHARNY 383
le chef voulut au moins faire payer sa mort : à
la tête de ses trente hommes, lui, l'épée à la main,
eux, la baïonnette au bout du fusil, il chargea trois
fois tout un bataillon massé au pied de la statue ;
dans ces trois charges, il perdit quinze hommes.
Avec les quinze autres, il essaya de passer à
travers une éclaircie, et de gagner les Champs-
Elysées : une décharge de mousqueterie lui tua
huit hommes ; les sept autres se dispersèrent, et
furent poursuivis et sabrés par la gendarmerie.
M. de Saint-Venant allait trouver un refuge dans
le café des Ambassadeurs, quand un gendarme
mit son cheval au galop, franchit le fossé qui sé-
parait la promenade de la grand'route, et, d'un
coup de pistolet, brisa les reins du malheureux
commandant.
Le troisième tronçon, composé de soixante
hommes, avait atteint les Champs-Elysées, et se
dirigeait vers Courbevoie par cet instinct qui fait
que les pigeons se dirigent vers le colombier, les
moutons vers la bergerie : à Courbevoie étaient
les casernes.
Enveloppés par la gendarmerie à cheval et par
le peuple, ils furent conduits à l'hôtel de ville, où
l'on espérait les mettre en sûreté ; deux ou trois
mille furieux, entassés sur la place de Grève, les
arrachèrent à leur escorte, et les massacrèrent.
Un jeune gentilhomme, le chevalier Charles
d'Autichamp, fuyait du château par la rue de
l'Échelle, un pistolet dans chaque main ; deux
hommes essayent de l'arrêter : il les tue tous les
deux ; la populace s'empare de lui, et l'entraîne
jusqu'à la Grève pour l'y exécuter solennellement.
384 LA COMTESSE DE CHARNY
Mais, heureusement, elle oublie de le fouiller : à
la place de ses deux pistolets inutiles et qu'il a
jetés, un couteau lui reste ; il l'ouvre dans sa poche,
attendant l'instant de s'en servir. Au moment où
il arrive sur la place de l'Hôtel-de- Ville, on y égorge
les soixante Suisses qu'on vient d'amener ; ce
spectacle distrait ceux qui le gardent ; il tue ses
deux plus proches voisins de deux coups de cou-
teau, puis se glisse dans la foule comme un serpent,
et disparaît.
Les cent hommes qui ont conduit le roi à l'As-
semblée nationale, et qui, réfugiés aux Feuillants,
y ont été désarmés ; les cinq cents dont nous avons
raconté l'histoire ; quelques fugitifs isolés, comme
M. Charles d'Autichamp, que nous venons de voir
échapper à la mort avec tant de bonheur, sont les
seuls qui ont quitté le château.
Le reste s'est fait tuer sous le vestibule, dans les
escaliers, sur le palier, ou a été égorgé soit dans les
appartements, soit dans la chapelle.
Neuf cents cadavres de Suisses ou de gentils-
hommes jonchent l'intérieur des Tuileries !
FIN DU TOME CINQUIEME
IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ECOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
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